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Alfred Flechtheim

Alfred Flechtheim était un homme hors du commun. Critique d’art, éditeur — il fonda le journal Der Querschnitt (1921) et l’almanach Omnibus (1931) collectionneur et galeriste, il fut l’un des plus grands promoteurs de l’art moderne de son époque.

Né le 1er avril 1878, à Münster, dans une famille de commerçant — son père, Émile, était négociant en céréales —, il meurt à Londres, en exil, le 9 mars 1937, des suites d’un banal accident.

« Alfred Flechtheim », par Thea Sternheim, 1911.

« Alfred Flechtheim »,
par Thea Sternheim, 1911.

C’est au cours de son premier voyage à Paris, en 1906, pour parfaire ses études de commerce, qu’il fréquente le Café du Dôme où il fera la connaissance d’artistes, d’amateurs et d’écrivains. Il commence alors à collectionner et participe à l’organisation des deux fameuses expositions orchestrées par la Sonderbund westdeutscher Kunstfreunde und Künstler (« Ligue indépendante des amateurs d’art et des artistes d’Allemagne de l’ouest ») de Düsseldorf (1911) et de Cologne (1912) où l’on pourra voir, pour la première fois exposés côte à côte, le modernisme allemand et l’avant-garde française.

Otto Dix (1891-1969), « Alfred Flechtheim », 1926, technique mixte sur bois, 120 x 80 cm.  © Nationalgalerie, Staatliche Museen zu Berlin, photo : Bildarchiv Preussischer Kulturbesitz, Jörg P. Anders © VG Bild-Kunst, 2013.

Otto Dix (1891-1969), « Alfred Flechtheim », 1926, technique mixte sur bois, 120 x 80 cm.
© Nationalgalerie, Staatliche Museen zu Berlin, photo : Bildarchiv Preussischer Kulturbesitz, Jörg P. Anders © VG Bild-Kunst, 2013.

C’est sur les conseils de Paul Cassirer, important marchand et critique d’art allemand, que Flechtheim, à la suite de la faillite de l’entreprise familiale, se lance dans l’activité de galeriste. Il rencontre alors Wilhelm Uhde, collectionneur, galeriste et critique d’art allemand vivant à Paris, qui l’introduit auprès de collectionneurs et de marchands parisiens, en particulier, Daniel-Henry Kahnweiler, qui deviendra son principal partenaire. Il sera également proche de Christian Zervos — créateur des Cahiers d’Art (1926) —, qu’il accompagnera, en 1928, à Dessau — où le Bauhaus s’établit, de 1925 à 1932 —, pour y rencontrer Klee et Kandinsky.

Précurseur, son engagement envers les expressionnistes rhénans (Heinrich Campendonk, August Macke, Heinrich Nauen et Paul Adolf Seehaus…), son intérêt pour le modernisme d’avant-garde allemand et français et le soutient qu’il prodigua à des artistes tels que Max Beckmann et Paul Klee, en fit une figure incontournable sur la scène artistique de l’époque. Sous la république de Weimar, ses galeries — il ouvre la première, à Düsseldorf, en 1913 — furent parmi les plus importantes d’Allemagne.Der Querschnitt 1928

Engagé dans l’armée allemande, en tant qu’officier de cavalerie, durant la Première Guerre mondiale, ses affaires périclitent. Il reprend son activité, en 1919, ouvre une seconde galerie, à Berlin, en 1921 et, ensuite, des succursales à Francfort, à Cologne et à Vienne. En contact avec toutes les avant-gardes artistiques, il organise régulièrement des soirées très fréquentées, révèle les cubistes en Allemagne puis, après la Première Guerre mondiale, expose de nombreux artistes travaillant en France (Picasso, Derain, Léger, Matisse, Pascin…), des expressionnistes allemands (George Grosz et Otto Dix) et des membres du Bauhaus.

Alfred Flechtheim et Betty Goldschmidt en 1917.

Alfred Flechtheim et Betty Goldschmidt en 1917.

S’inscrivant dans un mouvement qui voulait que les artistes, mais aussi les marchands (à l’instar de son ami Kahnweiler), s’entourent d’œuvres « primitives », il constitua une collection qui réunissait un large ensemble de pièces provenant, en particulier, de Papouasie Nouvelle-Guinée.

Publicité parue dans la revue Cahiers d'art, 2-3, 1929. Ce masque malanggan est illustré dans le catalogue "Plastik der Südsee".

Publicité parue dans la revue Cahiers d’art, 2-3, 1929. Ce masque malanggan est également illustré dans le catalogue « Plastik der Südsee ».

Masques et sculptures — asiatiques, africains, précolombiens et océaniens — dont il faisait également commerce, étaient régulièrement exposés dans ses différentes galeries, parallèlement à l’art moderne, et illustrés dans ses deux publications — en 1931, Omnibus donne la parole à Tristan Tzara dans un article intitulé « L’Art et l’Océanie ».

Statuette yombe, Vili, R.D.C. XIXe-XXe siècle. Bois. H. : 32 cm. Ex-coll. Alfred Flechtheim, Berlin ; donation Eduard von der Heydt. © Museum Rietberg Zürich, RAC 714.

Statuette yombe, Vili, R.D.C. XIXe-XXe siècle. Bois. H. : 32 cm.
Ex-coll. Alfred Flechtheim, Berlin ; donation Eduard von der Heydt.
© Museum Rietberg Zürich, RAC 714.

Son nom reste attaché à la diffusion de l’art tribal avec la date marquante que représente 1926 et l’émergence des deux premières expositions consacrées exclusivement aux productions océaniennes organisées par des galeries. En mars, à Paris, Roland Tual inaugure la Galerie surréaliste avec une manifestation intitulée Tableaux de Man Ray et objets des îles. La seconde, s’ouvre en mai, à la galerie Flechtheim de Berlin, sous le titre Südsee-Plastiken. Elle sera montrée, en juin, au Zürcher Kunsthaus de Zürich avant d’être présentée, en août, à Düsseldorf.

Statuette, Tabwa, R.D.C. XIXe-XXe siècle. Bois. H. : 33,5 cm. Ex-coll. Carel van Lier, Amsterdam ; Alfred Flechtheim, Berlin ; donation Eduard von der Heydt. © Museum Rietberg Zürich, RAC 604.

Statuette, Tabwa, R.D.C. XIXe-XXe siècle. Bois. H. : 33,5 cm.
Ex-coll. Carel van Lier, Amsterdam ;        Alfred Flechtheim, Berlin ;                                                   donation Eduard von der Heydt.
© Museum Rietberg Zürich, RAC 604.

Contrairement au titre de l’exposition, les objets exposés — cent quatre-vingt-quatre — étaient loin de représenter toutes les régions du Pacifique puisqu’ils provenaient, exclusivement, des anciennes colonies allemandes, dont de nombreuses pièces, collectées par des agents coloniaux, circulaient alors en Allemagne — Nouvelle-Guinée allemande (Papouasie Nouvelle-Guinée) —, et de l’archipel Bismarck — Nouvelle-Poméranie (Nouvelle-Bretagne), Nouveau-Mecklembourg (Nouvelle-Irlande) et Nouvelle-Hanovre.

Vues de l'exposition Plastik der Südsee, Zurich, 1926.

Vues de l’exposition « Plastik der Südsee », Zurich, 1926.

Le texte du catalogue, qui comporte vingt-six planches, est rédigé par Carl Einstein, l’auteur de Negerplastik (1920). Il paraîtra, en français, avec des illustrations, dans le numéro de L’Amour de l’art de juillet 1926, sous le titre « Sculptures océaniennes ».

Frise malanggan, Nouvelle-Irlande, XIXe-XXe siècle. Bois et pigments. L. : 122 cm. Ex-coll. J.F.G. Umlauff, Hambourg ; donation Eduard von der Heydt. © Museum Rietberg Zürich, RME 441.

Frise malanggan, Nouvelle-Irlande, XIXe-XXe siècle.                       Bois et pigments. L. : 122 cm.
Ex-coll. J.F.G. Umlauff, Hambourg ;                                                       donation Eduard von der Heydt.
© Museum Rietberg Zürich, RME 441.

L’origine des pièces exposées reste imprécise. Selon certaines sources, de la collection Flechtheim. Pour d’autres, elles auraient été acquises, pour la totalité, ou tout au moins une large partie, auprès du marchand d’art ethnographique hambourgeois J.F.G. Umlauf, trois mois plutôt, par le baron Eduard von der Heydt. Il est fait nul part mention de ce dernier, ni dans le catalogue, ni dans l’exposition, probablement parce que l’objectif des deux acolytes était de revendre ces objets — projet qui ne rencontra pas le succès espéré —, d’où peut-être la confusion… Plus tard, von der Heydt en fera don au musée Rietberg de Zürich (d’autres pièces sont conservées à Cologne, à Paris et à Saint-Gall). Dans ce domaine, Flechtheim figurerait parmi les prêteurs de l’exposition La danse sacrée, organisée par le musicologue allemand Curt Sachs, au Musée d’ethnographie du Trocadéro, à Paris, en juin 1934.

Figure uli, Nouvelle-Irlande. XIXe siècle. Bois et pigments. H. : 135 cm. Ex-coll. J.F.G. Umlauff, Hambourg ; Alfred Flechtheim, Berlin ; donation Eduard von der Heydt. © Museum Rietberg Zürich, RME 131.

Figure uli, Nouvelle-Irlande. XIXe siècle. Bois et pigments. H. : 135 cm.
Ex-coll. J.F.G. Umlauff, Hambourg ; Alfred Flechtheim, Berlin ; donation Eduard von der Heydt.
© Museum Rietberg Zürich, RME 131.

Sculpture malanggan, Nouvelle-Irlande, XIXe-XXe siècle. Bois et pigments. H. : 152 cm. Ex-coll. J.F.G. Umlauff, Hambourg ; donation Eduard von der Heydt. © Museum Rietberg Zürich, RME 450.

Sculpture malanggan, Nouvelle-Irlande, XIXe-XXe siècle. Bois et pigments. H. : 152 cm.
Ex-coll. J.F.G. Umlauff, Hambourg ; donation Eduard von der Heydt.
© Museum Rietberg Zürich, RME 450.

Alors qu’Hitler accède au pouvoir, au début des années 1930, Flechtheim devient la bête noire du régime National-socialiste, pour son intérêt pour l’art moderne. En 1933, les hommes de la Sturmabteilung (Section d’assaut ou SA) interrompent une de ses ventes aux enchères. Les nazis aryanisent sa galerie de Berlin, à l’instar de nombreuses affaires juives, et confient sa direction à Alex Vömel. Sa collection et le contenu de sa galerie sont saisis et vendus. Après la guerre, cet ancien membre du parti déclarera ne pas se souvenir de Flechtheim…

Affiche de l’exposition "Entartung der Kunst durch Jüdilehen Kulturbolchewismus" (Dégénération de l'art par la culture bolchéviques des juifs), Nuremberg, 1937, montrant un photomontage où apparaît Flechtheim, fumant un cigare, entouré de diverses peintures et sculptures…

Affiche de l’exposition « Entartung der Kunst durch Jüdilehen Kulturbolchewismus » (Dégénération de l’art par la culture bolchéviques des juifs), Nuremberg, 1937, montrant un photomontage où apparaît Flechtheim, fumant un cigare, entouré de diverses peintures et sculptures…

Il émigre alors à Paris, en passant par la Suisse, soutenu par son ami Kahnweiler, qui l’aidera également à s’établir. Malgré son statut d’apatride, agissant comme représentant de la galerie Simon (ex-galerie Kahnweiler), il prend un nouveau départ à Londres où il organisera différentes expositions. L’une de ses plus grandes fiertés sera l’Exhibition of Masters of French 19th Century Painting, aux New Burlington Galleries, en 1936, qui présentait, pour la première fois, à Londres, des œuvres provenant de collections continentales qu’il avait contribué à constituer.

Après sa mort, sa femme, Betty, de retour en Allemagne, se suicidera, le 15 novembre 1941, pour échapper à la déportation. Les œuvres d’art restants dans leur appartement de Berlin seront confisquées et dispersées.

Montrant une passion et une conviction à toute épreuve, Alfred Flechtheim permit à de nombreux artistes d’avant-garde d’être révélés et reconnus et à leurs œuvres d’enrichir collections privées et muséales en Europe et aux États-Unis. Cependant, de nombreuses zones d’ombre demeurent autour des pièces saisies par les nazis. C’est la raison pour laquelle un projet de recherche a été lancé, afin de suivre leur trace, dans une quinzaine d’institutions allemandes : http://www.alfredflechtheim.com/home/

Masque, région du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. XIXe-XXe siècle. Bois et pigments. H. : 37,5 cm. Ex-coll. J.F.G. Umlauff, Hambourg ; donation Eduard von der Heydt. © Museum Rietberg Zürich, RME 11.

Masque, région du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. XIXe-XXe siècle. Bois et pigments. H. : 37,5 cm.
Ex-coll. J.F.G. Umlauff, Hambourg ; donation Eduard von der Heydt.
© Museum Rietberg Zürich, RME 11.

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