1 commentaire

Djenné-Jeno. 1000 ans de sculpture en terre cuite au Mali/1000 Years of Terracotta Statuary in Mali

Djenné-Jeno. 1000 ans de sculpture en terre cuite au Mali

– 1000 Years of Terracotta Statuary in Mali

Par Bernard de Grunne.

Publié en anglais (ISBN 978 906153 067 9) et en français (ISBN 978 906153 063 3) par Fonds Mercator, Bruxelles, 2014. Format : 25 x 30,5 cm, 400 pp., cartes et schémas, 315 ill. coul. (dont 206 pl.) et 40 N/B. Relié sous jaquette : 80 €.

DJENNE cover

Djenné, chef lieu du Cercle du même nom, située à 130 km au sud-ouest de la capitale régionale Mopti et à environ 570 km au nord-est de la capitale nationale Bamako, est l’une des villes les plus anciennes d’Afrique subsaharienne. Habité depuis 250 av. J.-C., le site de Djenné s’est développé pour devenir un marché et une ville importante pour le commerce transsaharien de l’or. Aux XVe et XVIe siècles, la ville a été un foyer de diffusion de l’islam. Caractérisée par un usage intensif et remarquable de la terre, en particulier, dans son architecture, la ville est célèbre pour sa mosquée, ses constructions civiles, ses maisons monumentales aux façades soigneusement composées et sa trame urbaine. Ses habitations traditionnelles, adaptées aux inondations saisonnières, sont bâties sur de petites collines, la crue annuelle du Niger et de ses affluents étant un phénomène naturel essentiel, aussi bien dans la région de Djenné que dans tout l’intérieur du delta.

Figure agenouillée tenant un récipient rituel. 1150-1350 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 44 cm. © Coll. privée. Photo, H. Dubois, Paris.

Figure agenouillée tenant un récipient rituel. 1150-1350 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 44 cm. © Coll. privée. Photo, H. Dubois, Paris.

Les fouilles effectuées entre 1977 et 1997 ont révélé une passionnante page de l’histoire remontant au IIIe siècle av. J.-C. Elles ont mis au jour un ensemble archéologique qui témoigne d’une structure urbaine préislamique riche de ses constructions circulaires ou rectangulaires en terre crue, et de nombreux vestiges archéologiques. Les quatre sites principaux composant l’ancienne Djenné sont : Djenné-Jeno, Hambarkétolo, Kaniana et Tonomba. Au XIVe siècle, Djenné-Jeno sera abandonnée en faveur de Djenné, qui était habitée depuis le XIe siècle. L’islam, introduit par des marchands marka, s’affirmera, à la fin du XIIIe siècle, époque à laquelle le sultan Koumboro s’y convertit. Ce dernier fit édifier, en 1280 — probablement sur les vestiges de sanctuaires préislamiques —, la grande mosquée, détruite en 1830 et reconstruite en 1907.

En Afrique, la terre cuite joue en un rôle notable, directement lié à la grande diversité d’objets qu’elle permet de réaliser. Les terres cuites et les poteries africaines permettent ainsi d’apporter un éclairage original sur les régions dont elles sont issues et s’avèrent donc indispensables pour comprendre l’histoire du continent africain. Bernard de Grunne est l’un des rares historiens d’art à avoir entrepris des recherches approfondies sur les sculptures en terre cuite du Mali. Il a publié un premier compte-rendu de ses travaux en 1980 (Terres cuites anciennes de l’ouest africain, Louvain-La-Neuve, Institut Supérieur d’archéologie et d’histoire de l’art), et rédigé une thèse de doctorat sur le sujet, en 1987 (Divine Gestures and Earthly Gods: A Study of the Ancient Terracotta Statuary from the Inland Niger Delta in Mali, New Haven, Yale University).

Figure assise, la tête reposant sur le genou gauche. 910-1390 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 22 cm. © Coll. Blanpain. Photo A. Speltdoorn, Bruxelles.

Figure assise, la tête reposant sur le genou gauche. 910-1390 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 22 cm. © Coll. Blanpain. Photo A. Speltdoorn, Bruxelles.

Djenné-Jeno. 1000 ans de sculpture en terre cuite au Mali représente plus de trente années de recherches et débute avec la découverte, par le fameux professeur Théodore Monod, en 1943, d’une figurine de femme agenouillée, sur le site de Kaniana, à deux kilomètres à l’ouest de la ville de Djenné-Jeno. L’objectif de cette publication, se basant sur un corpus de statuettes ayant été mises à jour dans un contexte archéologique vérifiable, est d’établir un ensemble initial de sculptures en terre cuite de style djenné-jeno afin de contribuer à une meilleure compréhension de l’histoire de l’art de la région du delta intérieur du Niger et de ses rapports historiques anciens avec d’autres styles artistiques du Mali et au-delà. La sélection par l’auteur de deux-cent cinquante sculptures en terre cuite et de seize figurines en alliage de bronze — en majeure partie publiées pour la première fois — couvre toute la gamme thématique et iconographique du style djenné-jeno.

L’importance des sites du Delta intérieur du Niger est connue de longue date, l’existence de statuettes anthropomorphes ayant été révélée lors de simples prélèvements de surface. Dès les premières années du XXe siècle, le lieutenant Louis Desplagnes (Le plateau central nigérien, Émile Larose, Paris, 1907) y révèle la présence de nombreux sites d’occupation ancienne. Brièvement documentées, à partir de 1940, dans le Bulletin de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN), ce n’est qu’à compter de 1950, que les premières recherches seront entreprises sous l’égide de ce dernier. En 1982, de vastes fouilles au Mali ont mené à des découvertes fascinantes sur la fonction de cette statuaire ancienne, ainsi que sur sa signification religieuse et culturelle. L’auteur analyse cet important corpus de sculptures, représentatives d’un des arts mandés d’Afrique occidentale, révélant des rapports potentiels entre des régions d’Afrique occidentale dont les styles artistiques étaient jusqu’ici considérés comme ayant évolué de façon autonome.

Figurine masculine assise, la tête reposant entre les jambes. Style classique I, 1400-1550 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 39,5 cm. © Coll. Blanpain. Photo A. Speltdoorn, Bruxelles.

Figurine masculine assise, la tête reposant entre les jambes. Style classique I, 1400-1550 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 39,5 cm. © Coll. Blanpain. Photo A. Speltdoorn, Bruxelles.

Figure assise, la tête posée sur les bras croisés. 1090-1350 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 26,5 cm. © Coll. Blanpain. Photo A. Speltdoorn, Bruxelles.

Figure assise, la tête posée sur les bras croisés. 1090-1350 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 26,5 cm. © Coll. Blanpain. Photo A. Speltdoorn, Bruxelles.

Apparue vers l’an 700 de notre ère, la statuaire dite de « djenné » s’est développée jusqu’en 1750. Œuvres de différents groupes habitant le Delta intérieur du Niger, dans le Mali actuel, autour de l’ancien centre urbain de Djenné-Jeno, ces sculptures en terre cuite expriment une remarquable variété de conditions physiques et d’émotions qui en font le plus vaste ensemble de gestes sacrés de toutes les civilisations de l’Afrique subsaharienne.

La plupart de ses recherches se sont concentrées sur la classification des attributs stylistiques et des postures répertoriées dans le corpus. Si chevaux et cavaliers, figures recouvertes de serpents, sculptures évoquant des personnages affligés et maternités nous sont relativement familières, l’examen des nombreuses pièces connues à ce jour, démontrent que ces typologies sont beaucoup plus diverses, même à l’intérieur d’un seul genre.

Figure assise couverte de serpents et la bouche béante. 1030-1270 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 35 cm. © Coll. Blanpain. Photo A. Speltdoorn, Bruxelles.

Figure assise couverte de serpents et la bouche béante. 1030-1270 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 35 cm. © Coll. Blanpain. Photo A. Speltdoorn, Bruxelles.

Figurine assise. Style préclassique. 1305-1475 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 42,5 cm. © Coll. privée. Photo R. Asselberghs, Bruxelles.

Figurine assise. Style préclassique. 1305-1475 ap. J.-C.
Terre cuite. H. : 42,5 cm. © Coll. privée. Photo R. Asselberghs, Bruxelles.

Exécutées, pour certaines, avec beaucoup de sensibilité, ces figures s’avèrent d’une grande intensité dramatique, qu’il s’agisse de leurs dimensions, du traitement de leur surface, de l’articulation du visage ou de leur vêture. La richesse et la diversité des attitudes, des gestes et des détails iconographiques propres à ces statuettes sont également particulièrement remarquables : assises, les jambes de côté et les mains placées sur le giron, portant de grands bracelets à chaque poignet ainsi qu’un collier avec une seule ou plusieurs perles placées au-dessous du menton tandis que d’autres présentent une carrure allongée, voire tubulaire ; de nombreux personnages sont agenouillés avec les mains sur la tête, sur les genoux, derrière le dos ou avec les bras croisés sur la poitrine.

Figure féminine agenouillée serrant un enfant dans ses bras. 1170-1330 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 33 cm. © Coll. Blanpain. Photo : A. Speltdoorn, Bruxelles.

Figure féminine agenouillée serrant un enfant dans ses bras. 1170-1330 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 33 cm. © Coll. Blanpain. Photo : A. Speltdoorn, Bruxelles.

Les maternités sont abondantes, les enfants étant représentés comme des adultes en miniature, parfois comme un nourrisson s’agrippant au sein de sa mère. Les exemplaires tenant deux bébés étaient utilisés par les femmes qui voulaient être enceintes de jumeaux, ceux portant un seul enfant pour la fécondité et ceux dotés d’un énorme ventre pour l’accouchement. Les yeux protubérants incarneraient un signe de possession rituelle, ce qui pourrait également expliquer l’angle extatique de la tête.

Figures agenouillées, la main gauche se terminant en tête de serpent. 1330-1530 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 21,5 et 21 cm. © Coll. Kenis. Photo : F. Dehaen, Bruxelles.

Figures agenouillées, la main gauche se terminant en tête de serpent. 1330-1530 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 21,5 et 21 cm. © Coll. Kenis. Photo : F. Dehaen, Bruxelles.

Les excroissances sphériques recouvrant certains spécimens seraient, soit le signe d’une maladie, soit la représentation d’amulettes en forme d’anneaux ornés de cauris ou de grigris rectangulaires en cuir comme on peut en voir, fixés aux tuniques des maîtres devins et des maîtres chasseurs. La représentation du serpent est fréquente dans l’iconographie de la statuaire. Certaines statuettes se distinguent par des serpents émergeants de divers orifices corporels, d’autres en sont recouvertes et incarneraient des personnages importants, en particulier des rois, des reines ou des chefs qui avaient le pouvoir de commander à ces reptiles. Celles portant des bijoux et des serpents représenteraient des ancêtres fondateurs auxquelles on offrait des sacrifices.

Figure féminine agenouillée, les bras croisés sur la poitrine. 950-1270 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 35,5 cm. © Coll. PC. Photo P. de Formanoir, Bruxelles.

Figure féminine agenouillée, les bras croisés sur la poitrine. 950-1270 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 35,5 cm. © Coll. PC. Photo P. de Formanoir, Bruxelles.

Figure assise tenant un récipient rituel. 1310-1480 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 18 cm. © Coll. privée. Archives Philippe Guimiot. Photo R. Asselberghs, Bruxelles.

Figure assise tenant un récipient rituel. 1310-1480 ap. J.-C.
Terre cuite. H. : 18 cm. © Coll. privée. Archives Philippe Guimiot. Photo R. Asselberghs, Bruxelles.

 

L’analyse tomodensitométrique par scanner à rayon X nous fournit des renseignements importants sur la méthode de travail d’un artiste, depuis le façonnage de la pièce jusqu’à sa cuisson, montrant l’utilisation de la technique du tenon et de la mortaise pour la fixation des têtes et une grande diversité dans la conformation interne des sculptures, qui peuvent être pleines, semi-pleines ou creuses. Certaines présentent diverses cavités, peut-être destinées à recevoir des charges ou des substances magiques ou médicinales.

Animal mythique. Style dari. 1400-1600 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 68,8 cm. © Genève musée Barbier-Mueller. Photo G. Ferrazzini, Genève.

Animal mythique. Style dari. 1400-1600 ap. J.-C.
Terre cuite. H. : 68,8 cm. © Genève musée Barbier-Mueller. Photo G. Ferrazzini, Genève.

Aujourd’hui, la richesse de cet incroyable art en terre cuite et de son extraordinaire variété de positions ne nous est plus totalement inconnue. Nous savons désormais, grâce à Bernard de Grunne, que cette statuaire, dont la datation varie entre le XIe et le XVIIe siècle et dont la présence coïncide avec les empires commerciaux successifs du Ghana, du Mali et de Songhay, a été façonnée par différents groupes ethniques : Bozo, Soninké, Sorko, Bobo et Marka. Le Mali fait ainsi la démonstration, aux côtés du Nigéria, que les arts des civilisations de l’Afrique subsaharienne plongent leurs racines dans un passé lointain, longtemps insoupçonné. Si l’archéologie ne livre plus de sculptures en terre cuite vers le milieu du XVIIIe siècle, date de leur disparition supposée, ce phénomène pourrait être interprété comme la conséquence de la percée de l’islam dans cette région. Mais leur abandon et les raisons qui s’y rattachent doivent encore faire l’objet d’investigations plus poussées.

Richement illustré, ce magnifique et passionnant ouvrage apporte une contribution fondamentale à l’étude d’une forme artistique pratiquement inconnue il y a quelques décennies et dont on mesure mal, encore de nos jours, la profondeur historique.

Pendentif anthropomorphe. Style classique I. 1490-1650 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 11,4 cm. © New Haven, Yale University Art Gallery, The Charles B. Benenson Collection of African Art, 2006.51.114.

Pendentif anthropomorphe. Style classique I. 1490-1650 ap. J.-C. Terre cuite. H. : 11,4 cm. © New Haven, Yale University Art Gallery, The Charles B. Benenson Collection of African Art, 2006.51.114.

Publicités

Un commentaire sur “Djenné-Jeno. 1000 ans de sculpture en terre cuite au Mali/1000 Years of Terracotta Statuary in Mali

  1. Superbe

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :