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Embodied Spirits. Gópe Boards from the Papuan Gulf – Esprits incarnés. Planches votives du Golfe de Papouasie

5 Continents Esprits incarnés coverAux États-Unis, la première grande manifestation consacrée à l’art du golfe de Papouasie, organisée par Douglas Newton (1920-2001), Art Styles of the Papuan Gulf, eut lieu à New York, au Museum of Primitive Art, en 1961. Pour des générations de chercheurs, elle fut une référence absolue concernant cet art. Quant au catalogue, premier inventaire systématique des divers styles et cultures de cette région, il reste un témoignage de première importance pour l’étude de la Papouasie Nouvelle-Guinée. Il faudra attendre 2006 et Coaxing the Spirits to Dance. Art and Society in the Papuan Gulf of New Guinea — exposition organisée par Robert L. Welsch, Virginia-Lee Webb et Sebastian Haraha et présentée au Hood Museum of Art et au Metropolitan Museum of Art, —, pour que de nouvelles perspectives sur cet art nous soient offertes. Aujourd’hui, avec Esprits incarnés — première publication consacrée aux planches votives dénommées, d’une manière générique, gópe —, les auteurs nous proposent de mieux comprendre le sens de ces pièces fascinantes.

Le golfe de Papouasie s’étend sur presque cinq cents kilomètres, le long de la côte sud de l’État indépendant de Papouasie Nouvelle-Guinée, en direction de l’ouest, à partir de la capitale, Port Moresby. Ses parties centrale et occidentale constituent une vaste plaine constituée de marécages et de forêts pluviales traversées par de petites rivières et de grands fleuves dont les deltas sont émaillés d’une multitude de petites îles. Lorsque missionnaires, explorateurs, prospecteurs et fonctionnaires coloniaux occidentaux arrivèrent dans le golfe, à la fin des années 1870, ils réalisèrent immédiatement que l’art de cette région était l’un des plus importants de Papouasie Nouvelle-Guinée.

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Le « panthéon » papou reposait sur la croyance dans la puissance et le pouvoir des esprits, en particulier ceux des ancêtres dont dépendaient souvent le bien-être des humains et l’équilibre de la nature. Il était donc important de maintenir de bonnes relations entre les mondes visible et invisible. Les éléments majeurs de ces traditions artistiques très élaborées étaient de grand masques en fibres d’écorce, des planches votives en bois sculptées et peintes et des figurines en vannerie destinées à des rites secrets. Le matériel culturel des peuples de cette région est si homogène et stylistiquement si différent de celui de ses voisins, en particulier par les motifs développés, qu’on peut considérer la culture du Golfe Papou comme singulière.

« Interior of (elavo) longhouse, Orokolo village, Elema people, Papuan Gulf, Papua New Guinea ». Photographie par A.B.Lewis mai 1912. © The Field Museum, Chicago.

« Interior of (elavo) longhouse, Orokolo village, Elema people, Papuan Gulf, Papua New Guinea ». Photographie par A.B.Lewis mai 1912. © The Field Museum, Chicago.

Ces planches votives, objets rituels matérialisant les esprits des ancêtres bienveillants protégeant les clans de la maladie, de la mort et des entités malveillantes, étaient également d’importants éléments mnémoniques, chaque clan y étant représenté par des motifs distinctifs. La forme humaine et ses composantes est toujours à la base du décor — un visage ou un corps entier, parfois accompagnés d’éléments secondaires zoomorphes —, les thèmes figuratifs ou ornementaux s’ordonnant autour de deux éléments principaux : la bouche et le nombril qui permettait à l’esprit de prendre possession de la planche. En général le sexe des esprits n’est pas identifiable. Toutefois, certaines gópe et bióma figuratives présentent des caractéristiques sexuelles.

« Interior of Kau ravi at Kaimari village, Gulf Province [détail] ». Photo par Frank Hurley, 1921-1923. © Australian Museum Trust.

« Interior of Kau ravi at Kaimari village, Gulf Province [détail] ». Photo par Frank Hurley, 1921-1923. © Australian Museum Trust.

Le même décor composé de motifs organiques, de formes curvilinéaires et de bandes de chevrons en champlevé se retrouve sur les marupai — charmes fabriqués à partir de noix de coco naines qui étaient suspendus aux planches rituelles dans les sanctuaires claniques des villages elema —, les ceintures d’écorce, les crochets porte-crânes, les figures humaines plates découpées bióma et kakáme et même sur les rares statuettes en ronde-bosse. L’opposition entre d’importantes surfaces blanches creusées et passées à la chaux, et les traits en creux rouges ou les traits en relief noirs, est constante. Autre caractéristique commune, nombre d’entre elles se terminent, dans leur partie inférieure, par une extension évoquant une poignée.

Désignées par des termes divers chez les nombreuses ethnies des régions du golfe de Papouasie — gópe, chez les Kerewa (également titi ébiha), Turama, Urama, Gope, Era-Kipaia, Wapo et Era, kwói chez les Purari, hoháo chez les Elema —, ces planches ovales étaient traditionnellement façonnées dans le bois de pirogues désaffectées. À l’exception de rares exemplaires, elles étaient décorées d’un seul côté, le verso étant légèrement incurvé.

« Kau longhouse at high tide, Kaimare village, Gulf Province, Papua New Guinea. Octobre 1922 ». Photographie par FrankHurley. © Australian Museum Trust, V4854.

« Kau longhouse at high tide, Kaimare village, Gulf Province, Papua New Guinea. Octobre 1922 ». Photographie par FrankHurley. © Australian Museum Trust, V4854.

Elles étaient conçues par les membres d’une famille élargie ou d’un clan et conservées dans les maisons réservées aux hommes. Chaque village avait son sanctuaire où étaient entreposés les objets sacrés dotés de pouvoirs et où se déroulaient les rituels masculins. Spectaculaire construction qui allait s’amincissant, depuis la large façade — qui pouvait culminer à près de dix-huit mètres —, ces sanctuaires étaient les endroits où demeuraient les esprits afin de veiller au bien-être de leur propriétaire et de sa famille. Les espaces intérieurs, entre les piliers supportant le toit, formaient des niches dans lesquelles étaient suspendus masques, tambours, planches et rhombes ainsi que des râteliers destinés à contenir les trophées de crânes humains. Au sol, étaient alignés des crânes de porcs ou de crocodiles.

La compréhension de l’art du golfe de Papouasie a été longtemps imprécise par le fait que la plupart des objets que nous connaissons ont été collectés avant que chercheurs et historiens d’art n’effectuent de longues enquêtes systématiques sur le terrain. En de trop rares occasions, les visiteurs consignèrent les noms des artistes qui avaient sculpté les gópe qu’ils collectaient. Lorsque des anthropologues tels que Robert F. Maher (New Men of Papua: a Study in Culture Change, University of Wisconsin Press, Madison, 1961) arrivèrent dans le golfe, après la Seconde Guerre mondiale, presque toutes les communautés étaient déjà converties au christianisme et avaient abandonné leurs rites traditionnels ainsi que les masques et les sculptures qui en étaient l’âme.

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En compagnie de Sebastian Haraha, du Papua New Guinea Museum and Art Gallery de Port Moresby, de Joshua A. Bell, anthropologue au Sainsbury Centre for Visual Arts, Norwich (UK, qui dirigea une mission dans le delta du Purari pendant un an et demi), et de Kaia Rove, conseiller au gouvernement local de Baimuru, Robert L. Welsch a effectué, de 2000 à 2004, de nouvelles recherches sur le terrain, en particulier, chez les communautés réparties de l’est de la région d’Elema jusqu’à l’île de Goaribari. Les informations récoltées au cours de ces voyages d’études, combinées aux connaissances des collections muséales, ont démontré que, même si l’art traditionnel a largement disparu du golfe de Papouasie, ces enquêtes s’étaient avérées déterminantes pour en comprendre et en interpréter le sens.

Esprits incarnés replace également ces objets dans leur contexte spatio-temporel, grâce a des documents historiques et à de nombreuses photographies réalisées entre 1870 et 1960, les montrant dans leur contexte. Virginia Lee-Webb consacre un chapitre à ce médium abondamment utilisé dans cette région. Ces photos sont dues, en particulier, au révérend William Georges Lawes (1839-1907), qui établit, en 1874, a Port Moresby, la première mission de la London Missionary Society, et réalisa les premiers clichés sur l’art du golfe de Papouasie. Au travail du photographe et cinéaste australien Frank Hurley (1885-1962), qui effectua deux expéditions en Papouasie (1920-1923). Ses négatifs sur plaques de verre (conservés à l’Australian Museum de Sydney) offrent des vues aériennes panoramiques et d’étonnantes images de sujets et de villages ainsi que de nombreux objets utilisés lors de danses et de rituels ou suspendus sur les autels claniques des longues maisons (Pearls and Savages. Adventures in the Air, on Land and Sea in New Guinea by Captain Frank Hurley, G.P. Putman’s Sons, New York-London, 1924). A bien des égards, c’est grâce au travail de l’anthropologue américain Albert Buell Lewis (1867-1940) — conservateur au Field Museum de Chicago — que nous connaissons l’usage de certaines formes artistiques du golfe de Papouasie (Carved and Painted Designs from New Guinea, Field Museum of Natural History, 1931). Les clichés qu’il réalisa, de février à juin 1912, témoignent de l’étonnante créativité des motifs ornant les planches votives et nous renseignent fidèlement sur les diverses occasions présidant à leur exposition et à leur utilisation. Certains photographes moins connus sont néanmoins importants. L’Australien Ernest Usher (1887-1916), arriva à Upoia, sur la rive du Vailala, en janvier 1914, visitant des villages et photographiant les intérieurs des maisons longues. Parmi les anthropologues dépêchés par les institutions et l’administration coloniales figurent Ernest William Pearson Chinnery (1887-1972), en 1916, et Francis Edgar Williams (1893-1943), anthropologue officiel du gouvernement, en 1922 et 1931, de loin les plus connus. Les photographies de Williams (Archives nationales de Canberra) sont d’une grande qualité visuelle et d’un intérêt ethnographique certain.

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Newton avait observé que tous les styles de la région étaient apparentés, mais présentaient des variations dans chacun des quatre ou cinq principaux groupes ethniques. Les auteurs d’Esprits incarnés ont essayé d’analyser comment chacun de ces styles présentait différents thèmes locaux sur les mêmes objets. Ces nouvelles informations, croisées avec les données historiques et anthropologiques, leur ont ensuite permis de mieux comprendre le sens de ces pièces extraordinaires. Par exemple, les planches votives de l’est du golfe, à Orokolo et à Vailala soulignent le caractère distinctif des motifs claniques. Si l’art d’Orokolo met en valeur les clans en concurrence perpétuelle, les planches votives de Goaribari, en revanche, sont pratiquement identiques. Il y a cependant de bonnes raisons de penser qu’elles représentent différents clans. Une comparaison systématique des planches votives et des photographies historiques réalisées dans cette région confirme qu’à Goaribari, l’art permettait d’établir une solidarité de communauté nécessaire à la mobilisation de commandos pour des expéditions punitives à l’extérieur, alors que, plus à l’est, dans la région d’Elema, les planches votives et les masques jouaient sur la concurrence clanique au sein d’un même village. Les populations de Goaribari avaient même un masque particulier, introuvable ailleurs dans tout le golfe de Papouasie, évoquant la longue maison avec son toit à pignons, soulignant l’importance de la communauté plutôt que celle de tel ou tel autre clan.

Certaines planches votives de l’est du golfe dépeignent des silhouettes humaines anatomiquement correctes, avec coudes, genoux et organes sexuels. Mais, alors que ces planches votives sont toujours symétriques, elles présentent, cependant, un détail asymétrique : un genou plus haut que l’autre. Welsch et Harara ont pu confirmer, grâce aux dires des anciens, que ce détail était une façon de simuler le mouvement. En conséquence, on peut penser que ces esprits dansent sur les planches votives sur lesquelles ils vivent.

Comme partout dans la région, chaque longue maison des villages du fleuve Era abritait des autels. Mais, alors que, dans la plupart des communautés, on relève une homogénéité stylistique, les autels de la région d’Era présentent un amalgame visuel en rassemblant, d’une manière évidente, différents styles sur le même autel. Les recherches de Welsch sur le terrain lui ont appris qu’ici, lorsqu’une femme se mariait, elle apportait à son mari une gópe provenant de la maison des hommes de sa famille. Celui-ci la plaçait alors dans le sanctuaire de son propre clan. Ainsi, chaque autel présentait une sorte d’arbre généalogique visuel reliant tous les clans entrés par mariage dans la famille.

5 Continents Embodied Spirits coverEmbodied Spirits. Gope Boards from the Papuan Gulf – Esprits incarnés. Planches votives du Golfe de Papouasie. Sous la direction de Virginia-Lee Webb, avec des essais rédigés Thomas Schultze-Westrum et Robert L. Welsch. Publié en français (ISBN : 9-788874-397112) et en anglais (ISBN : 9-788874-397051) par 5 Continents Éditions, Milan, 2016. Format : 24,5 x 36 cm, 356 pp., 211 ill. coul. dont 138 pl., 62 N/B et 2 cartes. Relié sous jaquette : 125 €.

Cent trente-six planches, caractéristiques de chaque région, choisies parmi de nombreuses collections privées et publiques sont illustrées en couleurs et en pleine page. De nombreuses photographies historiques contextuelles montrent ces planches in situ. Ce livre propose aussi des essais originaux, rédigés par deux des plus éminents spécialistes de l’art du golfe de Papouasie. Thomas Schultze-Westrum discute de l’ovale, la forme la plus couramment employée pour les objets cérémoniels. Robert L. Welsch passe en revue l’histoire et les découvertes des chercheurs et des collectionneurs dans la région et s’attache à en interpréter la signification et le symbolisme. Par sa superbe iconographie et ses nombreuses photos de terrain anciennes, son texte précis et la diversité des pièces illustrées, cet ouvrage représente un outil de référence sur l’art de Papouasie Nouvelle-Guinée, à la fois passionnant et irremplaçable.

« Man of Urama village. Gulf Province [détail] ». Photo par Frank Hurley, 1921-1923. © Australian Museum Trust.

« Man of Urama village. Gulf Province [détail] ». Photo par Frank Hurley, 1921-1923. © Australian Museum Trust.

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