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« Wart Art and Ritual. Shields from the Pacific »

Bouclier balulang, Sa’dan Toraja, sud de Sulawesi, Célèbes, Indonésie, XIXe siècle. Peau de buffle et pigments. H. : 86 cm. Coll. privée. Photo : Mark French.

Avec ces deux superbes volumes, Bill Evans — fameux antiquaire australien —, se propose de nous faire découvrir la diversité d’expressions artistiques dont l’iconographie, autant que l’esthétique, célèbrent l’art de la guerre en Océanie et en Asie du Sud-Est. Accompagnée des contributions d’Andrew Tavarelli, Steven G. Alpert, Robyn Maxwell, Harry Beran, Kevin Conru, Barry Craig, Natalie Wilson et Crispin Howarth, et soutenue par de nombreuses photos anciennes de terrain, l’abondante illustration, en grande partie inédite, provient de collections muséales et privées australiennes et asiatiques. Le bouclier, dont l’origine remonte au début de l’humanité, a longtemps été — jusqu’à l’arrivée des armes à feu rendant son usage obsolète —, l’arme défensive individuelle la plus utilisée dans le monde. Cette arme a rapidement évolué, à la fois d’un point de vue utilitaire — en fonction des types de combat et des niveaux de protection recherchés — et à la fois d’un point de vue esthétique, devenant, pour certaines, de véritables œuvres d’art. Dans l’Amérique précolombienne, les Mayas, les Aztèques et même, avant eux, les Olmèques, les Toltèques, utilisaient le bouclier au cours des affrontements. Plus au nord, nombre de tribus indiennes, notamment les Sioux, avaient des boucliers ronds recouverts d’une peau tendue. En Europe, depuis la plus haute antiquité, le bouclier fut un élément majeur dans les stratégies des armées : les gaulois, avec leurs boucliers plats en bois et en métal, les phalanges d’hoplites grecques avec leurs boucliers ronds ou ovoïdes, les légions romaines avec leurs grands rectangles en métal. Pour les Francs, il était d’une grande valeur, utilisé comme support pour introniser un chef et le présenter au-dessus de ses hommes. La rondache, ce grand bouclier circulaire porté par les fantassins et les cavaliers pris tout son sens pour se protéger des projectiles en tous genres. Un phénomène qui ne fera que s’amplifier pendant le Moyen Âge, le pavois ou l’écu devenant le support d’armoiries permettant d’identifier le chevalier. Au Moyen-Orient, les archers à cheval, parthes, perses et hittites, possédaient un petit bouclier rond en cuir ou en métal pour contrer les attaques dans le dos ou sur le côté. Une technique que l’on retrouve dans toute l’Asie centrale et jusqu’en Mongolie. Les Chinois, pour résister aux Mongols et à leurs prédécesseurs, les Xiongnu, développèrent également toutes sortes de boucliers. Au Japon, l’absence de bouclier correspond à l’état d’esprit du guerrier, prêt à sacrifier sa vie pour son seigneur.

Bouclier (Gubri, Dimu, Damu), Baie de l’Astrolabe, province de Madang, côte nord, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe siècle. Bois et pigments. H. : 80 cm. © South Australian Museum, Adelaide, N° A.7415. Photo : Eleanor Adams.

Bouclier, îles Trobriand, province de Milne Bay, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe siècle. Bois, pigments et fibres. H. : 84 cm. © Australian Museum, Sydney, N° E02059 (1893). Photo : Max Taylor.

C’est dans le monde tribal, où le bouclier reste le système de protection le plus largement répandu, que l’on trouve les formes les plus imaginatives. En Asie du Sud-Est et en Océanie, il peut aussi avoir une fonction cérémonielle privilégiée lors de certains rituels. Objet d’apparat, il pouvait être confectionné pour une fête, une danse rituelle ou une parade. D’un point de vue ornemental, il offre une surface propice à l’utilisation de riches motifs décoratifs. Considérés comme étant l’incarnation voire même la représentation des esprits, ces décors, emprunts de magie, possédaient des propriétés protectrices destinées à dévier les projectiles, esquiver les coups ou effrayer l’ennemi. Les couleurs vives étaient également employées pour troubler la vue et désorienter l’adversaire. Dans certaines régions, les signes distinctifs qu’il arborait permettaient au porteur d’affirmer son statut et de le rattacher à un groupe.

Bouclier koraibi, île de Siberut, archipel des îles Mentawai, Sumatra, Indonésie, vers 1900 ou antérieur. Bois, pigments et noix de coco. H. : 95 cm. © Coll. Privée. Photo : Laurent Wargon.

Bouclier, nord de Luzon, Kalinga, Philippines, vers 1900. Bois, pigment et fibres. H. : 106 cm. © Coll. privée, Manille. Photo : Hugues Dubois.

C’est en Asie du sud-est que les boucliers présentent les formes les plus diverses. En bois, en peau ou en cuir d’animal durci, composés d’une armature en rotin ou en osier tressé, certains sont ornés de touffes de cheveux humains — pour les plus anciens —, de crin d’animal (chien ou chèvre) teint en rouge ou de disques de laiton… Aux Philippines, les boucliers pouvaient être ornés de motifs géométriques évoquant les tatouages que les hommes portaient sur les avant-bras. Chez les Igorot (île de Luzon) ils se caractérisent par trois pointes à leur extrémité supérieure et deux à celle inférieure. Dans l’île de Mindanao, étroits ou ronds, ils présentent un décor rayonnant, parfois en étain, comme au Laos. À Bornéo, leur face externe est toujours ornée d’un décor curviligne complexe dont l’élément central est une tête de monstre possédant le pouvoir d’écarter les esprits malfaisants — symbole de prestige pour le guerrier victorieux, de tels boucliers étaient également utilisés pour exécuter des danses belliqueuses. Chez les Dayak, une ou plusieurs figures humaines distribuées avec symétrie se dessinent presque toujours avec des yeux gigantesques et des membres largement ouverts. Dans les Moluques, des boucliers longs et étroits, incrustés de fragments de nacre et de morceaux de coquillages, servaient lors de danses guerrières. À Kalimantan et en Nouvelle-Bretagne, les indigènes décoraient les surfaces internes et externes de leurs boucliers et, par conséquent, leurs motifs étaient aussi bien destinés à l’ennemi qu’au guerrier qui le portait.

Bouclier, Dayak, Bornéo, vers 1900. Bois, pigments et fibres. H. : 106 cm. © Coll. privée. Photo : Mark French.

Bouclier, Dayak, Bornéo, XIXe siècle. Bois, pigments et fibres. H. : 101 cm. © Coll. privée. Photo : Eddie Siu.

Au XIXe et jusqu’au début du XXe siècles, la guerre, en Mélanésie et, en particulier, en Papouasie Nouvelle-Guinée, était partie intégrante de la vie d’un individu. Un acte extrêmement ritualisé qui faisait partie des rites d’initiation permettant aux adolescents d’atteindre le statut d’« homme » puis, plus tard, celui de guerrier. Dans ces sociétés, les hauts faits militaires permettaient d’asseoir son statut social, son autorité et d’assurer son prestige au sein de la communauté. Toute société humaine est génératrice de conflits, la guerre s’offrant en dernier recours lorsqu’aucune conciliation n’est possible entre groupes adverses. La compétition pour l’acquisition et la répartition des biens et des ressources rares, la nécessité de protéger des droits, la propriété et la vie des membres d’une tribu ou d’un groupe marquaient fréquemment le début d’un conflit.

Bouclier, probablement Gumine, province de Simbu, Hautes-Terres, Papouasie Nouvelle-Guinée. Début XXe siècle. Bois et pigments. H. : 166 cm. © Coll. privée. Photo : Max Taylor.

Bouclier, Sulka, Nouvelle-Bretagne, archipel Bismarck, Papouasie Nouvelle-Guinée, vers 1900. Bois, pigments et fibres. H. : 120 cm. © Australian Museum, Sydney, N° E60384. Photo : Max Taylor.

Parfois, les deux parties simulaient, alternativement, des combats, mais s’arrêtaient avant de causer un quelconque préjudice ou à la première blessure. Le bouclier, indispensable à l’équipement du guerrier, était le plus souvent fabriqué par son propriétaire ou par un sculpteur spécialisé, à l’abri des regards, dans la maison des hommes ou dans la forêt, lors de l’abattage de l’arbre. Dans sa forme la plus élémentaire, il s’agit d’un bâton destiné à parer les coups. Au cours du temps, les modèles se développèrent suivant différents styles et en fonction des types de combat et des degrés de protection et de mobilité nécessaires, comprenant au minimum une garde rudimentaire destinée à protéger la main et permettre de le saisir fermement. Les boucliers légers convenaient mieux aux combats singuliers alors que les boucliers de grande taille, en bois dur, posés au sol, s’adaptaient plus facilement aux batailles rangées, quant aux archets, qui devaient avoir leurs mains libres, ils se servaient de boucliers — la plupart du temps, réalisé dans du bois de racines de mangroves pour le rendre aussi léger que possible — se caractérisant par une encoche placée à leur sommet permettant de passer le bras pour le maintenir plaqué contre le corps, comme ceux des Elema du Golfe Papou ou ceux de la vallée de Mendi, dans les Hautes Terres.

Bouclier, région côtière du fleuve Sépik, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe siècle. Bois, pigment et fibres. H. : 160 cm. © Australian Museum, Sydney, N° E084338. Photo : Max Taylor.

Dans la région des fleuves Sépik et Ramu, ils sont souvent ornés d’un masque central ou d’un visage humain chargé d’effrayer l’ennemi et de protéger le propriétaire du bouclier. Chez les Iatmul, ce visage est sculpté de grands yeux surgissant d’ovales concentriques, la langue sortant de la bouche, deux caractéristiques renvoyant à la communication des ancêtres avec les hommes.

Bouclier, Elema, baie d’Orokolo, golfe Papou, Papouasie Nouvelle-Guinée. XIXe siècle. Bois et pigments. H. : 104 cm. © Australian Museum, Sydney, N° E063411. Photo : Max Taylor.

Dans le golfe de Papouasie, chez les Elema, le décor des boucliers s’articule autour de silhouettes humaines entourées de méandres et de spirales qu’encadrent des rangées de dents de scie, seul élément géométrique parmi toutes ces courbes. Des îles Trobriand proviennent des boucliers remarquables qui étaient portés par les guerriers les plus valeureux, entièrement peints de dessins complexes polychromes en rapport avec la procréation et la réincarnation dont le but était d’agresser visuellement l’ennemi. Un spécialiste des rituels de guerre psalmodiait au-dessus afin de les rendre résistants aux lances. Chez les Asmat, les grands boucliers de guerre, sculptés dans une racine aérienne de palétuvier, sont ornés de signes symboliques rehaussés de couleur ocre, allusion au sang des victimes, se détachant sur un fond blanc : silhouettes de personnages, chauve-souris aux ailes recourbées se répartissant le long d’un axe vertical — un des principaux symboles de la chasse aux têtes, généralement associé à un ancêtre masculin — et le “bipane”, ornement de nez cérémoniel en coquillage, ce dernier, prenant la forme de deux “C.

War Art & Ritual. Shields from the Pacific

Wart Art and Ritual. Shields from the Pacific.Œuvre collégiale publiée en anglais sous la direction de Bill Evans. Deux volumes reliés sous emboîtage : 33,5 x 24,5 cm. Vol. 1 : Island Southeast Asia, 236 pp., 157 ill. coul., 57 N/B. Vol. 2 : Melanesia, 484 pp., 117 ill. coul., 47 N/B. Édition limitée à 750 exemplaires.Woollahra, Sydney, 2019. 195 €.ISBN 978-1-7330078-1-8.

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