1 commentaire

“KORWAR. Northwest New Guinea ritual art according to missionary sources”

Double korwar, baie de Cenderawasih (anc. baie de Geelvink), province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée, début du XXe siècle. Bois. H. : 22,2 cm. Ex-coll. La Korrigane D.39.3/1018. © Frank L. Babbott Fund – Brooklyn Museum. © Creative Commons-BY. Inv. 62.18.2.

Appui-nuque, baie de Cenderawasih (anc. baie de Geelvink), province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe-XXe siècle. Bois et pigment. H. : 17,5 cm. Ex-coll. Marcia and John Friede (Rye, New York). © Coll. Privée.

Pour des générations de chercheurs et d’amateurs, l’ouvrage de Theodoor Pieter van Baaren, Korwars and Korwar Styles (Mouton & Co, Paris The Hague, 1968), premier inventaire systématique des divers styles et cultures de cette région, reste un document de première importance pour l’étude de cet art. Aujourd’hui, Raymond Corbey, s’inscrivant dans la continuité de sa monographie publiée en 2017 sur l’art rituel de l’archipel de Raja Ampat, s’intéresse plus largement ici à l’art de la baie de Geelvink (Teluk Cenderawasih), relatant et analysant la présence néerlandaise entre 1860 et 1940. Se basant sur ces sources historiques, il nous offre de nouvelles perspectives et nous propose de mieux comprendre le sens de ces pièces fascinantes. Sous influence malaise depuis le XIVe siècle, la partie ouest de la Papouasie Nouvelle-Guinée est occupée, à partir de 1828, par les Néerlandais (cette partie de l’île sera définitivement rattachée à l’Indonésie en 1969).

Coupe cérémonielle en forme d’oiseau, baie de Cenderawasih (anc. baie de Geelvink), province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée, début du XXe siècle. Bois. L. : 37,75 cm. Collecté par Jacques Viot, dans l’île de Koeroedoe, en 1929. Ex-coll. Pierre Loeb ; Le Corneur et Roudillon et musée Barbier-Mueller. © Yale University Art Gallery, New Haven. Inv. ILE2016.13.34.

Les premiers missionnaires arrivent en 1885 et s’installent dans la baie de Doreh, sur l’île de Mansinam, tandis que voyageurs et administrateurs coloniaux effectuent d’importantes collectes d’objets, en particulier, F.S.A. de Clercq. Frederik Sigismund Alexander de Clercq (1842-1906) fut nommé, en 1866, inspecteur à Manado, en Indonésie, puis, en 1877, dans le Sultanat de Ternate, une île dans la province des Moluques du Nord. Au cours de quatre expéditions (1887-1888), il collecta près de mille objets et sculptures. En collaboration avec un des conservateurs du musée de Leyde, Johann Dietrich Eduard Schmeltz (1839-1909), de Clercq documenta et illustra ses collectes dans un ouvrage constituant aujourd’hui encore une référence (Ethnographische Beschrijving van de West- en Noordkust van Nederlandsch Nieuw-Guinea, Leiden, 1893).

Photographe inconnu, octobre 1926. Ansus, un grand village, port de commerce, composé de quarante-quatre habitations et d’environ mille-cinq-cents habitants, sur la côte sud-ouest de l’île de Yapen, baie de Cenderawasih (anc. baie de Geelvink), province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée. © Archives du Zendingshuis Oegstgeest, Het Utrechts Archief.

Photographie prise dans la baie de Doreh, vers 1920-1930. Groupe de papous des montagnes d’Arfak. Quatre d’entre portent des objets enveloppés dans du tissu, probablement des korwars. © Archives J. Hoogerbrugge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Détail des réserves où est conservée la riche collection de korwars du Wereldmuseum (autrefois Museum voor Land en Volkenlunde), Rotterdam, dont une large part fut collectée par l’Utrechtsche Zendingsvereeniging (Société des Missions néerlandaises).

Il n’est donc pas surprenant que les musées néerlandais conservent les plus importantes collections de korwars et que les missionnaires protestants soient à l’origine des premiers et des plus nombreux témoignages quant à leur signification et à leur fonction. Cette région, qui compte plusieurs grandes îles et qui a développé un style artistique particulier, est la plus proche de l’Indonésie. De par sa situation, elle a fortement subi l’influence des aires culturelles qui la bordent, à l’ouest, mais aussi d’aires culturelles plus éloignées, par l’intermédiaire des réseaux commerciaux. Ainsi, certains articles importés, comme les perles en verre, la porcelaine et les cotonnades, sont devenus des objets précieux en tant que valeur d’échange.

Figure d’ancêtre, baie de Cenderawasih, province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée, fin XIXe-début XXe siècle. Bois et perles en verre. H. : 27 cm. Ex-coll. André Breton. © Fred and Rita Richman Gift and Rogers Fund, 2001, The MET New York. Inv. 2001.674.

Chromolithographie, figures korwars collectées par F.S.A. de Clercq, résident à Tenate, en 1887-1888. De Clercq, F.S.A., & Schmeltz, J.D.E. : Ethnographische Beschrijving van de West- en Noordkust van Nederlandsch Nieuw-Guinea, Leiden, 1893, pl. XXXV.

André Breton fut un ardent admirateur de ces sculptures. Dans les quatre pages liminaires de la brochure accompagnant l’exposition “Océanie” (Galerie Andrée Olive, Paris, 1948), le poète témoigne de l’influence exercée par l’art océanien dans ce qui fut les origines du surréalisme : « La démarche surréaliste, au départ, est inséparable de la séduction, de la fascination qu’il a exercé sur nous. Le mot “Océanie” aura été le grand éclusier de notre cœur. Non seulement il aura suffi à précipiter notre rêverie dans le plus vertigineux des cours sans rives, mais encore tant de types d’objets qui portent sa marque d’origine auront-ils provoqué souverainement notre désir. » Après cet avant-propos, Breton publie cinq poèmes intitulés : Tiki, Dukduk, Rano Raraku, Korwar et Uli qui révèlent, à leur manière, de quelles sources d’inspiration sont pour lui ces objets :

« KORWAR
Tu tiens comme pas un
Tu as été pris comme tu sortais de la vie
Pour y rentrer
Je ne sais pas si c’est dans un sens ou dans l’autre que tu ébranles la grille du parc
Tu as relevé contre ton cœur l’herbe serpentine
Et à jamais bouclé les paradisiers du ciel rauque
Ton regard est extra-lucide
Tu es assis
Et nous aussi nous sommes assis

Le crâne encore pour quelques jours
Dans la cuvette de nos traits
Tous nos actes sont devant nous
À bout de bras
Dans la vrille de la vigne de nos petits
Tu nous la bailles belle sur l’existentialisme
Tu n’es pas piqué des vers ».

Chromolithographie, armes et bouclier collectés par F.S.A. de Clercq, résident à Tenate, en 1887-1888. De Clercq, F.S.A., & Schmeltz, J.D.E. : Ethnographische Beschrijving van de West- en Noordkust van Nederlandsch Nieuw-Guinea, Leiden, 1893, pl. XXVIII.

Bouclier, île de Roon, baie de Cenderawasih (anc. baie de Geelvink), province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée, collecté vers 1887-1888. Ces boucliers étaient utilisés dans des jeux rituels. Bois (Artocarpus integer) et pigments. L. : 85 cm. © Wereldmuseum, Rotterdam. Inv. WM-929-776.

Le terme de korwar signifierait « âme du mort », ou dériverait, suivant les groupes ethniques, de l’expression kor karwar : « invoquer l’âme ». On trouve principalement ces objets dans des villages situés le long de la côte de la baie de Cenderawasih (autrefois baie de Geelvink), qui s’étend jusqu’à la baie de Doreh, située dans la partie nord-ouest, ainsi que dans les îles Schouten, Biak et Yapen. Suite aux anciennes migrations des peuples de Biak, on trouve aussi des korwars dans l’île de Raja Ampat et également dans l’île de Waigeo et dans les îles Ayau. Il existe environ six sous-groupes dans cette région, chacun caractérisé par un type de korwar. La présence des ancêtres avait une grande importance dans la vie des habitants et le korwar servait de réceptacle à l’esprit vagabond du mort. Les âmes des personnes disparues prématurément ou de façon inhabituelle — les maladies les plus graves étaient dites d’origine surnaturelle —, les femmes mortes en couches ou les victimes de violences étaient considérées comme dangereuses et requéraient des rites d’apaisement. Ces sculptures facilitaient également la communication avec les ancêtres qui pouvaient être invoqués en cas de nécessité, en particulier au cours des étapes significatives de la vie comme les naissances et les mariages, pour écarter un danger ou garantir, par exemple, le succès d’une expédition guerrière ou d’un voyage en mer. Si leur influence était plutôt positive, un korwar pouvait également être utilisé à des fins maléfiques, capable de rendre malade et même de tuer. Ils étaient généralement fabriqués par des spécialistes qui remplissaient également la fonction de prêtre ou de chaman, intermédiaires entre les vivants et les morts. Dans son article « Les korwars de Nouvelle-Guinée Hollandaise » (revue L’Œil, n° 197, mai 1971, pp. 8-15), Vincent Bounoure — expert reconnu dans les arts océaniens et proche de Breton —, décrit les rituels entourant leur fabrication et l’opération qui aboutit au transfert de l’âme du mort dans la sculpture : « On commence par une expédition en brousse, sous la conduite du sculpteur. C’est lui qui désigne la pièce de bois dont il a besoin, des provisions de sagou ont été rassemblées pour les nombreux festins. Le silence règne dans la demeure du chaman, nous dit A. J. de Neef [Papoeland. Noord Nieuw-Guinee, Het Zendingsbureau, Oegstgeest, 1937]. Le vieux tailleur de bois est seul. Alors, penché sur son travail, il se parle à mi-voix. Il parle à l’esprit de son père qui lui enseigne les syllabes magiques et le met en rapport avec les sources du pouvoir qui a fait maintenant de lui un grand chaman. L’art de faire des korwars, il l’a aussi appris de son père lorsqu’il était tout jeune encore… Déjà les formes commencent à se dégager sous les copeaux et les fragments qui sautent : la tête anormalement grosse, le petit corps et le bouclier à serpents sur lequel repose la tête. […] Le nécromancien tient le korwar à la main en criant et en corrigeant les traits du visage par de nombreux coups de couteau, rapporte Meyners d’Estrey [La Papouasie ou Nouvelle-Guinée occidentale, Paris, Challamel, 1881]. Tout à coup, il frémit et tombe à terre. C’est signe que l’esprit du mort est entré dans l’image. Tous les assistants tremblent… À partir de ce moment l’âme du défunt n’erre plus à travers champs elle est captivée par la famille. Le korwar devient un objet de vénération. On le conserve sous des nattes neuves dans un coin de la case et on l’interroge anxieusement dans les moments difficiles de la vie. »

Figure d’ancêtre, korwar, région de la baie de Wandamen, baie de Cenderawasih (anc. baie de Geelvink), province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée, avant 1940. Bois, crâne humain, coton, résine et perles de verre. H. : 40 cm. © Wereldculturen, Rotterdam. Inv. : RV-2442-1.

Un nombre limité de figures, connues sous le nom de “korwars à crâne” — le crâne étant considéré comme le principal siège de l’âme — consistaient en un crâne humain enchâssé sur une effigie en bois. La rareté de ces korwars montre qu’ils étaient probablement fabriqués uniquement pour des personnages importants et qu’ils seraient à l’origine de ce type de sculpture. L’image du korwar est le motif décoratif le plus répandu. On le retrouve sculpté sur les plats, les cuillères à sagou, les spatules, les pilons, les bouchons, les pagaies, des panneaux, les appuis-tête, à l’extrémité supérieure des boucliers de danse et des boucliers de guerre… Sur les poignées de tambour… Les voix des ancêtres se faisaient entendre à travers le son des tambours que les hommes frappaient à l’occasion des fêtes et des cérémonies. Dans l’ornementation ajourée des proues de canots de guerre et cérémoniels.

Tambour, baie de Cenderawasih (anc. baie de Geelvink), province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe siècle. Bois, peau et plumes de cassowar. H. : 83,32 cm. © Yale University Art Gallery, New Haven. Inv. ILE2016.13.2.

Masque, Kurudu, baie de Cenderawasih (anc. baie de Geelvink), province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée, début du XXe siècle. Bois et pigments. H. : 23,5 cm. Collecté par Jacques Viot, en 1929. © Musée du quai Branly-Jacques Chirac. Inv. : 70.2009.65.1. Photo Claude Germain.

Pagne de danse pentagonal féminin, côte de Waropen, ou village de Serui, île Yapen, baie de Cenderawasih (anc. baie de Geelvink), province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe siècle. Perles de verre, coton et fibre végétale. Dim. : 50 x 50 cm. © Wereldculturen, Rottterdam. Inv. WM-50149.

 

Proue de canot, île de Biak, baie de Cenderawasih (anc. baie de Geelvink), province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe-XXe siècle. Bois et plumes de cassowar. H. : 82,8 cm. Gift of Anne Mitro in memory of Frieda and Milton Rosenthal. © Yale University Art Gallery, New Haven. Inv. 2009.85.6.

Photo d’une pirogue prise lors de l’expédition dirigée par le géologue allemand Arthur Wichmann, 1903, île Numfor, îles Schouten, à l’ouest de Biak, baie de Cenderawasih, province indonésienne de Papouasie Nouvelle-Guinée. Négatif sur plaque de verre. Dim. : 9 x 12 cm. © Tropenmuseum, Amsterdam. Inv. TM-10009670.

La navigation à bord de pirogues dotées de voiles, de balanciers et d’hiloires permettait aux habitants de cette région d’entrer en contact les uns avec les autres. Les proues des grandes pirogues de guerre équipées d’un double balancier étaient composées de plusieurs éléments séparés ornés de volutes, une ornementation probablement liée à une évocation des esprits des eaux. Hérissées de plumes de casoar ébarbées, les nombreuses têtes et figures korwars représentées dans ces décors de proues font clairement référence aux liens étroits unissant les navigateurs à leurs ancêtres. Des qualités surnaturelles (notamment en termes de guidage et d’assistance) étaient attribuées à ces ornements. Ces effigies d’ancêtres se déclinaient également sous la forme miniature : petits bâtons cylindriques surmontés d’une figure humaine debout ou accroupie à laquelle était attachée une cordelette et quelques grosses perles, la partie inférieure enveloppée de coton rouge et de feuilles de bétel séchées. Ces amulettes étaient utilisées comme porte-bonheur ou comme protection contre la multitude d’esprits malveillants qui peuplaient la forêt et la mer, la terre et le ciel…

KORWAR. Northwest New Guinea ritual art according to missionary sources. Par Raymond Corbey. Publié en anglais par C. Zwartenkot Art Books, Leyde, 2019. Format : 28,5 x 22 cm. 396 pp., 321 ill. coul. et N/B. Relié sous jaquette, 95 € (Ethnographic Art Books, Leyde). ISBN : 978-90-5450-022-3

Un commentaire sur ““KORWAR. Northwest New Guinea ritual art according to missionary sources”

  1. Bellissimo lavoro! L’argomento è trattato in modo approfondito ed arricchito da splendide immagini.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :