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Youla Chapoval, tel que je l’ai connu

J’ai connu Youla Chapoval à un vernissage de la Galerie de France en 1950. Plutôt petit, trapu, le visage jeune et rose sous des cheveux gris ébouriffés, l’œil noir malicieux, il portait un costume de velours côtelé, de grosses chaussures et une écharpe rouge en bataille qui tranchaient sur le bon ton de la plupart des visiteurs. Ses propos acérés tranchaient davantage encore sur les platitudes qui se débitent le plus souvent en pareille circonstance. Nous a-t-on présentés ? Je ne m’en souviens guère, toujours est-il que nous nous sommes retrouvés au bistrot à parler de peinture, puis à rire de bêtises. Dès lors, nous nous sommes liés d’une amitié intense, que seule la mort a tranchée.

"Orbes", huile sur toile, 100,3 x 150 cm, 1951, coll. privée. ® M.-L. Moisset.

« Orbes », huile sur toile, 100,3 x 150 cm, 1951, coll. privée. ® M.-L. Moisset.

Quelques mois plus tard, mon mari et moi nous sommes retournés au Brésil, d’où la guerre nous avait chassés. Pendant la saison, que nous y avons encore passée, nous avons échangé avec Youla une correspondance assez régulière. Ce fut après mon retour définitif en France, bientôt suivi par celui de mon mari, que nous nous sommes mis à nous voir tous les jours. Lorsque nous l’avons connu, Youla occupait avec Jeanne, sa femme, une petite partie d’un grand appartement qu’ils avaient louée meublée, avenue Montaigne, à un premier étage. La grande pièce qui tenait lieu à Youla d’atelier avait dû être jadis un salon luxueux. Les dorures du plafond, la cheminée de marbre prenaient un air incongru dans ce lieu de travail où les toiles s’amoncelaient.

Cet appartement épatait Charles Estienne, le critique. Chaque fois qu’il parlait de Youla, il évoquait ses fenêtres « qui ouvrent sur les marronniers de l’avenue Montaigne ». Youla s’esclaffait : «  Le c… il ferait mieux de regarder mes tableaux. » Pour mieux voir les toiles, Estienne les faisait basculer sous ses yeux, en reniflant. Youla s’amusait à l’imiter : « Beau, très beau. » Il commentait : « Sans doute doit-elle sentir bon. »

Youla connaissait d’autres critiques, Alvard, petit, maigre, chafouin, très sensible, et Roger Van Guindertaël, celui qui  a le mieux compris la peinture de cette époque. Nous allions souvent chez lui, surtout parce qu’il nous tirait les cartes. Il habitait avec sa femme et son fils une toute petite pièce, rue Delambre, mais, sur ses murs, on voyait de beaux dessins. Lorsque je suis revenue en France, fin juin 1951, Jeanne avait quitté Youla qui avait dû émigrer dans un petit atelier, avenue Junot. L’immeuble était bâti en contrebas, si bien qu’il fallait gravir deux étages pour arriver chez lui, alors qu’une de ses fenêtres s’ouvrait au premier, sur une impasse.
Youla détestait cet atelier. Il l’avait pourtant aménagé de ses mains, confectionnant jusqu’aux patères de bois qu’il avait fixées à sa porte ; mais il se trouvait exilé à Montmartre où, comble d’isolement, il n’avait pas de téléphone, encore difficile à obtenir. Nous correspondions par messages téléphonés qu’un petit saute-ruisseau apportait au destinataire, jamais assez vite au gré de Youla. Il n’avait pas d’auto non plus, privilège coûteux, impensable pour lui. En revanche, il possédait une bicyclette qu’il aimait beaucoup. Il dévalait du bas de sa butte, caracolant sur son engin et il faisait résonner son timbre quasi quotidiennement au-dessous de chez nous. Je me penchais à la croisée, je le saluais et je m’apprêtais à lui ouvrir la porte.
Youla aimait aussi beaucoup notre petit appartement : «  Tu ne te rends pas compte, idiote, tu vois la tour Eiffel ! » si, je m’en rendais compte, moi qui m’étais tant languie de la France, de Paris, seul endroit où régnait la vraie vie ! Youla, si vif, si gai, en était un des signes. Car, comme tout désespéré, il était gai.
Tout lui était occasion de commentaires facétieux, si ce n’est de fabulations. Il parlait par phrases courtes, un peu haletantes, où le rire frémissait souvent en arrière-plan. Après une journée de rude empoignade avec la toile, rien ne le divertissait tant que de traîner les bistrots. Sous son regard qui pétillait de malice, le plus morne consommateur prenait relief et s’animait. Toujours en éveil, son imagination joueuse prêtait à ces modestes soirées un air de bal. Grâce à elle, les banquettes se peuplaient d’académiciens, de peintres, de clodos et de princesses orientales.
Se promener avec lui était un plaisir. Partout il découvrait des choses à admirer qui n’étaient jamais celles qu’on attendait. Errant par les rues, sur les quais, ce n’étaient pas les monuments célèbres qui retenaient d’abord son attention, mais un graffiti sur l’autre berge, que nul n’aurait remarqué : « Ça, c’est de la vraie peinture, l’invention des formes, disait-il. De l’art populaire » ou, le long du mur du jardin des Tuileries, au pied duquel nous marchions : « Un mur pareil, interminable, si rythmé par les pierres… Arriver à ça ! »
Parfois, il nous accompagnait aux Puces où nous cherchions des meubles pour l’appartement que nous venions d’acheter (qu’il n’a pas connu). Un matin, il tomba en arrêt devant un stand de peinture. Parmi les marines empâtées et les faux « fauves » beuglants fort à la mode alors, il avait découvert une toute petite toile allongée, le profil d’un chien de chasse.
Youla me tira par la manche : « C’est un Douanier Rousseau — Tu crois ? » Il s’approcha de la toile : « Pas de doute. » Il était déjà tard, le marchand n’était pas là, mon mari décida d’attendre la fois prochaine pour s’enquérir du prix du tableautin.
Youla mourut une semaine plus tard. Lorsque nous sommes retournés aux Puces, le stand avait disparu, le « Douanier Rousseau » aussi. Ils s’étaient évanouis avec Youla, qui avait su les voir.
Par quel miracle a-t-il échappé à la déportation ? Sa cachette dans le Sud-Ouest a-t-elle suffi à le protéger ? C’est ce qu’il ne m’a jamais dit. Nous émergions des temps d’épouvante, nous voulions les oublier. Une fois seulement, Youla m’a affirmé : « Nous avons fait la guerre pour avoir le droit à la nuance. » Nuance drôlement appuyée. Je ne le lui ai pas fait remarquer.

Youla Chapoval dans son atelier de l'avenue Montaigne, à Paris.

Youla Chapoval dans son atelier de l’avenue Montaigne, à Paris.

Il s’agissait de revivre, non de commenter l’ère du Triomphe de la Mort. Nous revivions à plein. Pour Youla, comme pour tous, tout était sujet d’émerveillement. Mais, là aussi, Youla avait un œil qui percevait mieux que celui des autres. Il ne se trompait pas dans ses enthousiasmes. Il nous arriva un soir, tout excité : « Je viens de voir un chef-d’œuvre. » C’en était un, en effet : Los Olvidados, de Buñuel. Il nous en a parlé la soirée durant. Il est vrai que rien ne ravigote tant que la lecture ou la vue d’une œuvre accomplie, ni ne décourage davantage que celles d’une croûte ou d’un navet. Youla savait se ressourcer aux premières, encore qu’il ne m’ait presque jamais parlé des grands maîtres de la peinture. Toutefois, lorsqu’au retour du premier voyage à Venise que nous ayons fait, mon mari et moi, je l’ai entretenu avec feu du Tintoret, j’ai cru comprendre que je touchais là chez lui — ou que j’avais fait résonner — un de ses goûts profonds.
Youla ne parlait pas beaucoup « métier ». Il avait néanmoins des amis peintres tels que Riopelle, me semble-t-il, Degottex, le plus proche peut-être, Dewasne et Tsingos, le Grec, propriétaire du théâtre de la Gaîté-Montparnasse, qui faisait couler la couleur sur sa toile en la faisant osciller (non pas « dripping », coulage) — ce qui amusait Youla — et qui voyait arriver la nuit chez lui des papillons à tête de mort qui le terrifiaient. Youla avait aussi des inimitiés, Nicolas de Staël, principalement, qu’il détestait, parce que russe, comme lui, mais prince et non pas petit juif, et déjà célèbre, tandis que lui-même se débattait dans le marasme. Toutefois, il n’allait pas jusqu’à sortir une patte de singe de sa poche et en faire un signe de croix sur le trottoir, comme le faisait Adamov lorsqu’il croisait Ionesco. Il se contentait de dire : « Voilà le boyard », et de traverser.
Youla n’était pas un théoricien, comme tant de ses contemporains l’ont été, du moins n’affichait-il pas ses théories. La peinture semblait répondre chez lui à un besoin plus vital, plus viscéral. Elle était sa respiration, sa vie. Il en est mort, sans doute, au sommet de ses moyens, en pleine apothéose, hélas secrète. La vérité, l’urgence de ce besoin de peindre qu’il avait en lui est sans doute ce qui donne à sa peinture — surtout celle de la fin, 1950-1951 ­— cette énergie, ce caractère fougueux qui restent foncièrement organiques. Car, Mondrian nous l’a montré, les tableaux, les œuvres, doivent pousser selon leurs lois propres, comme les arbres ; leur désobéir est courir à l’échec. L’étonnant, c’est que Youla, sans jamais les avoir coulées en formules, semblait les suivre d’instinct. Parti de tableaux plus sûrs, plus géométriques, sans doute inspirés du cubisme auquel il imprimait son lyrisme qui, déjà, vibrait, vers la fin de sa vie, libéré de toute influence, Youla a su inventer des formes dont la rigueur dominait le foisonnement, comme elle organisait celui, toujours juste, des couleurs. Une courbe ou une droite semblaient se déduire des précédentes, un vert d’un rouge ou d’un autre vert, et couvraient peu à peu toute la surface de la toile comme un large film qu’on déroule, une bobine qu’on dévide avec une implacable nécessité qui savait éviter toute embûche.
Cette lutte contre l’erreur qui guette, cette quête constante du rapport exact qui s’engendre sans cesse entre les formes et les tons, était cet âpre combat dont il sortait épuisé. Pour nous l’expliquer, il nous disait qu’après chaque tableau il était comme « un torero après la corrida ». D’où, le soir, ce besoin d’aller ailleurs, de « s’aérer les méninges ».

1949. Hst, 24 x 30 cm, signée en bas à droite et datée au dos : 25-oct-1949. © Coll. privée.

1949. Hst, 24 x 30 cm, signée en bas à droite et datée au dos : 25-oct-1949. © Coll. privée.

J’aimais voir les tableaux tout frais, dans son atelier. C’était chaque fois une surprise. J’avais beau connaître le « style » auquel Youla était parvenu et le savoir maître de ses moyens, les effets qu’il en tirait dépassaient toujours ce que j’avais pu me figurer — en eût-il été autrement qu’il n’eut pas été un créateur, mais un habile, se confinant à un procédé ; il ne m’eût point intéressée. Ces toiles, à peine nées, étaient d’autant plus émouvantes qu’on y devinait encore les traces du drame de leur gestation. Les dangers qui les avaient menacées tout juste surmontés et qu’on devinait tapis tout près les montraient si vulnérables qu’ils ajoutaient à l’émotion. Quand je les avais bien regardées, que j’avais cru avoir décelé l’ordonnance cachée qui réglait leur apparent chaos, Youla, parfois, me réservait une surprise supplémentaire. Il sortait une toile d’entre celles qui étaient appuyées contre le mur : « Un petit 48 », me disait-il. De ses toiles plus anciennes, c’étaient celles que j’aimais entre toutes. Il souriait de mon émerveillement devant une peinture qu’il pensait avoir « dépassée ».
Il était curieux de tout. Nous avons été une fois au musée de l’Armée, aux Invalides. Les heaumes aux fronteaux pointus, aux yeux vides, le ravirent. « C’est aussi fort que des masques nègres », trouva-t-il. Il est vrai que, ainsi révélés, réduits à leur seule sculpture, ces heaumes dévoilaient une beauté, une vigueur et une magie qui n’étaient sans doute pas dans l’intention de leurs artisans, mais qui s’y trouvaient, à l’évidence.
Il se prit également d’intérêt pour les animaux : « Il faut savoir les dessiner. Ils sont la vie. » Aussi bien fréquenta-t-il le Jardin des plantes d’où il rapporta des esquisses des plus « vivantes », en effet. Le crabe, méchant, que je possède, est tout en pinces et le lion couché recèle toute la mélancolie de la puissance prisonnière. Il a aussi toute la félinité repliée sur elle-même de ce roi pelé du zoo.
Un dimanche, nous avons fait ensemble une excursion a Vézelay, qui ne s’était pas encore dégradé en « colline éternelle ». L’église l’avait fort bouleversé, certes, mais les petites rues du village l’impressionnaient davantage encore. Nous dévalions l’une d’elles, mangée de mousses, quand il aperçut, dans un mur, une porte entrebâillée. Il n’eut de cesse de la pousser. Nous découvrîmes un parc à l’abandon où les statues de pierre émergeaient sous les lierres qu’une pluie fine laissait luire. Rien ne lui parut plus émouvant que cette beauté cachée, oubliée, à nous seuls révélée. Il est vrai que ce parc occulte, humide et blet comme on le dit d’un fruit, regorgeait d’une nostalgie à vous chavirer l’âme.
Le théâtre l’intéressait-il ? Je n’ai pas souvenir qu’il m’ait jamais parlé d’une pièce. C’était, il faut le dire, avant que n’explose le renouvellement apporté par Beckett ; je ne sais même plus si La Cantatrice chauve et La Leçon de Ionesco se jouaient déjà. Toujours est-il qu’il savait que je commençais à écrire des pièces et qu’il m’a donné deux dessins de costumes (un arlequin et une dame en robe, probablement du XVIIe siècle). Je regrette qu’il n’ait pas eu l’occasion d’en réaliser pour de bon ; cela l’aurait amusé et il aurait apporté à ce métier une sûreté de goût et une invention qui, souvent, lui font défaut.
La littérature, en revanche, le requérait. Il était un lecteur avide, passionné. Des classiques aux modernes, tout lui était pâture. Même malade, il dévorait des livres. Il était davantage porté vers les poètes et les romanciers ; je crois que les philosophes grecs et la pensée orientale lui étaient moins familiers. Aurait-il aimé être écrivain lui-même ? Je ne suis pas sûre qu’il n’y ait pas songé. Il se plaisait à corriger mes premiers textes : « On ne dit pas relever un fer à repasser ; on dit redresser. Tu peux me croire, j’ai le sens des mots. » Je le croyais ; toutefois, je partageais tout à fait son admiration pour Maria Le Hardouin [Maria Le Hardouin, née Sabine d’Outhoorn, en 1912, à Genève, et morte le 24 mai 1967, était un écrivain et une femme de lettres. Elle reçut le Prix Femina en 1949]. Je la tenais pour un bon écrivain, non pas pour un grand. Youla m’avait emmenée un jour chez elle, place du  Panthéon. Dans son salon d’acajou, étendue sur son lit bateau, elle recevait une sorte de petit cénacle. Les membres de ce dernier m’avaient paru un peu mités, aucun ne m’avait éblouie par l’acuité de son esprit, mais Maria Le Hardouin m’avait fait sur Youla une observation qui m’avait semblé juste : « Il est comme un gardien de phare. Il lance de-ci de-là dans les ténèbres un faisceau de lumière, qui les perce. »
Le contrat qui le liait à Denise René rompu, Youla souffrait beaucoup de n’avoir plus de galerie. Bénézit, lui aussi, avait cessé de lui acheter des toiles. Non seulement cela le privait-il de l’assurance d’un minimum de revenus, mais de la possibilité de montrer son travail. Il n’avait que peu d’amateurs, mais de qualité. Georges Pompidou était l’un d’entre eux — il s’est d’ailleurs fait interviewer une fois devant un tableau de Youla ; Marie-Pierre Nora,  née Brissac, en était un autre. Élégante, très sûre d’elle, Youla m’en disait : « C’est la seule femme qui peut me dire “mon ange” sans que je l’eng… ou que je m’esclaffe. » Claude Alphand, la femme de René, était également très proche de lui. Le fait de pouvoir s’affaler sur les couvre-pieds de soie de celle-ci, fût-ce en présence de son mari, le laissait songeur. Lui, peintre mal connu, venu de son Kiev natal, avoir de ces libertés avec les « grands » du moment ! Voilà qui l’étonnait plus que cela ne l’émerveillait.
Mon mari et moi étions alors très liés avec Gildo Caputo et Myriam Prévôt, qui dirigeaient la Galerie de France, une des plus importantes de Paris. Nous avons tenté de convaincre nos amis de prendre Youla sous contrat. Gildo, florentin, habile, charmeur, se disait tenté de le faire. Myriam, plus tranchante, était sans doute moins gagnée à cette idée ; toujours est-il qu’après de brèves tergiversations la décision vint comme un couperet : « Nos peintres s’opposent à ce que nous prenions un nouveau “poulain” dans notre “écurie”. »
Youla en fut très affecté. Pour le dédommager tant soit peu, sous prétexte de me l’offrir, mon mari lui acheta un tableau où le rouge dominait. Youla lui-même m’en offrit un autre pour marquer ce mauvais jour, puis il tint à nous inviter chez Lipp. Quelques jours plus tard, un ami vint dîner à la maison. Il était assis en face du tableau rouge. Il demanda à changer de place : « Ce tableau sent la mort », dit-il. Nous étions en novembre. En décembre, Youla n’était plus.

« Rouge », 1951. Huile sur toile. © Mamac, Liège, coll. de la communauté française de Belgique, donation Fernand Graindorge.

« Rouge », 1951. Huile sur toile. © Mamac, Liège, coll. de la communauté française de Belgique, donation Fernand Graindorge.

Peu de temps avant la mort de Youla, nous avons rencontré chez lui Daniel Cordier, qui l’admirait. Ce lieutenant de Jean Moulin était un homme petit, qui parlait du nez et ne payait guère de mine. Nous nous sommes retrouvés à l’enterrement de Youla et nous nous sommes rapprochés. Lorsque Daniel Cordier a ouvert sa galerie, rue de Miromesnil, tourné le coin de chez nous, il a d’abord voulu que mon mari s’associe avec lui. Mon mari y mit une condition, entre autres, que Daniel prit Youla parmi ses peintres. Youla était mort, sa production était « tarie », le goût de Daniel Cordier a bientôt divergé d’avec le nôtre, mon mari n’a pas pris part à la galerie Daniel Cordier, dont la vie nous a peu à peu séparés. Je le regrette d’autant plus que Youla était persuadé que nous étions faits pour nous accorder.
Nous avons vu Youla pour la dernière fois un samedi soir. Il est passé, comme presque tous les jours, à la maison. Il m’a emprunté Le Hussard bleu de Roger Nimier, que je venais de lire, et il a repris un vieux petit chien de peluche qu’il disait être son fétiche et qu’il avait déposé chez nous. Sur le moment, je n’y ai pas prêté attention. Pourtant, je m’en suis souvenue plus tard, Youla m’avait confié une fois avoir cousu dans le ventre du petit chien une capsule d’un poison qui ne devait pas laisser de trace ; il le détenait, disait-il, depuis la faculté de médecine, où il avait étudié deux ans. En outre, je connaissais la grande curiosité qu’il avait de la mort.
Sans doute avons-nous dîné tranquillement ce soir-là, comme tant d’autres. Plus tard, nous nous sommes rendus au café de L’Écluse, sur les quais, où se produisaient des comédiens. Debout sur une table au fond de la salle enfumée pour mieux voir le spectacle, nous étions serrés comme des harengs. Dans cette foule compacte, nous avons aperçu Marie-Pierre de Brissac. Nous avons raccompagné Youla chez lui vers trois heures du matin. Plus personne ne l’a jamais revu.
Le lendemain, dimanche, nous n’avons pas eu de ses nouvelles. Cela nous surprit un peu, sans trop nous inquiéter.
Nous avons pensé que, couché tard, il s’était levé de même, que le travail l’avait retenu. Point de nouvelles non plus le lundi. Ni le mardi. Nos messages restaient sans réponse.
Tourmentée par son impossibilité d’appeler en cas de besoin faute de téléphone, j’allai chez lui le mercredi matin. Je frappai à sa porte. Silence. Je frappai et frappai encore. Même mutisme, mais, dans le rai de lumière qui se dessinait entre le sol et le battant, j’aperçus le papier beige, plié, de nos messages, le papier bleu des télégrammes. Je courus vers l’impasse et j’appelai Youla, comme je le faisais souvent quand nous venions le chercher. Aucune fenêtre ne s’ouvrit. Je répétais plusieurs fois mon appel, criant « Youla » de plus en plus fort. Même immobilité.
Très troublée je rentrai à la maison et fis part à mon mari de mon inquiétude. Il se rendit lui-même chez Youla l’après-midi. Porte close. Le commissaire du quartier, alerté, lui répondit : « S’il fallait se tracasser pour tous les gens qui font des fugues ! » Toutefois, à la condition d’être accompagné par un témoin, il l’autorisa à faire forcer la porte par un serrurier.
Quand mon mari put enfin pénétrer dans l’atelier, le plus grand ordre y régnait ; plutôt, rien n’était dérangé dans son désordre coutumier. Il monta dans la loggia. Lampe de chevet allumée, Youla reposait de dos, sur son lit, Le Hussard bleu, qu’il tenait encore à la main, retourné et ouvert sur la couverture à la page qu’il lisait. Mon mari n’a pas pu me dire s’il avait vu dans la pièce le petit chien de peluche, mais il m’a toujours affirmé que Youla avait l’air serein. S’il attendait la mort, c’était l’esprit égal, comme celui de Socrate.
Parmi les papiers qu’on a trouvés sous sa porte, il y avait nos messages et le télégramme de son amie, Lady Mendel. J’en ai oublié la première phrase, mais je me souviens bien des derniers mots : « … avant enlèvement par Dragonnes consolatrices… ».

Jeannine Worms
Paris, le 28 novembre 1990

Jeannine Worms (Buenos Aires, 1923 – Paris, 2006) est une dramaturge et femme de lettres française. Son vaste cercle d’amis comptait Jean Cocteau, Emil Cioran, Eugène Ionesco, des peintres tels que Youla Chapoval, Pierre Tal Coat, Angel Alonso et Arthur-Luis. Élève de Roger Caillois, elle se met à écrire pour le théâtre, à partir de son retour en France, en 1951, mais n’est révélée au public qu’à partir de 1965, avec la création d’Archiflore par Nicolas Bataille.
Jeannine Worms est l’auteur de dix-sept « comédies minute », d’une trentaine de pièces, de plusieurs romans, d’essais, d’un livre de souvenirs et de poésies.

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