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Uzuri wa Dunia – Trésors belges

Statue, Mbole, République Démocratique du Congo. Bois et pigments. H. : 85 cm. Ex-coll. Sir Francis Sacheverell, 5e Baronnet (1892-1969), Toscane, Italie. Photo H. Dubois.

Statue, Mbole, République Démocratique du Congo. Bois et pigments. H. : 85 cm. Ex-coll. Sir Francis Sacheverell, 5e Baronnet (1892-1969), Toscane, Italie. Photo H. Dubois.

Les trois foires BRUNEAF, BAAF et AAB, consacrées respectivement à l’art tribal, l’archéologie et l’art asiatique regroupaient, du 10 au 14 juin 2015, près de quatre-vingt antiquaires internationaux. Alors que, quelques jours plutôt, la Compagnie d’Expert en Antiquités (CEA), en partenariat avec Drouot Formation, organisait, à Paris, le 4 juin, à l’Institut national d’Histoire de l’Art (INHA), un colloque au titre évocateur : Collections, Possessions, Obsessions, BRUNEAF fêtait son vingt-cinquième anniversaire avec deux événements : la présence de la fondation Sindika Dokolo, installée en Angola, à Luanda, invitée à s’associer à la foire, et un hommage marquant aux collectionneurs belges avec Uzuri wa Dunia (“Beautés du monde” en swahili). Les salons d’apparat de l’ancienne Nonciature du XIXe siècle, place du Grand Sablon, constituait l’écrin idéal pour accueillir cent-huit sculptures et masques africains, océaniens et précolombiens. Le plaisir de découvrir de superbes pièces inédites et de redécouvrir quelques chefs-d’œuvre, malheureusement pour une trop courte période — pour ceux qui n’auront pu parcourir cette présentation, un catalogue abondamment illustré, « mémoire » de cette exposition, a été publié*. Mais qu’est-ce qui pousse à collectionner ? Cette exposition est l’occasion de s’interroger sur cet état particulier : dangereuse histoire d’amour née d’un coup de foudre impérieux, suivi d’une quête incessante, d’un désir obsessionnel et irrépressible de posséder et d’accumuler, occasionnant bonheurs tremblants de la découverte, frissons, angoisses, envie, compétition, rancœur à l’encontre de ses rivaux… Autant d’émotions et de sentiments que de circonstances. Mais qu’est-ce qu’une collection ? Le mot « collection » est issu du latin « collectio », qui veut dire : « action de recueillir, réunir, rassembler ». C’est en effet la définition que donne le Larousse : une « réunion d’objets rassemblés et classés pour leur valeur documentaire, esthétique, pour leur prix, leur rareté, etc. », collectionner consistant à « réunir des objets en collection », le collectionneur étant une « personne qui à la passion de collectionner ».

« Standing Maya Lord », Alta Verapaz, Guatemala. Terre cuite et traces de polychromie. 300-500 ap. J.-C. H. : 40,5 cm. Photo R. Asselberghs.

« Standing Maya Lord », Alta Verapaz, Guatemala. Terre cuite et traces de polychromie. 300-500 ap. J.-C. H. : 40,5 cm. Photo R. Asselberghs.

D’après le fameux préhistorien Leroi-Gourhan, les premières attestations de cette pratique remonteraient à la préhistoire : « J’ai découvert une série d’objets de curiosité, ramassés par les habitants de la grotte de l’Hyène [fouilles d’Arcy-sur-Cure, Yonne, France, 1947-1963] au cours de leurs déplacements. Ce sont une grosse coquille spiralée d’un mollusque de l’ère secondaire, un polypier en boule de la même époque, des blocs de pyrite de fer de forme bizarre. Ce ne sont à aucun titre des œuvres d’art ; mais que des formes de telles productions naturelles aient retenu l’attention de nos prédécesseurs zoologiques est déjà le signe d’un lien avec l’esthétique. La chose est d’autant plus frappante qu’aucune interruption n’est sensible par la suite ; les artistes, jusqu’au magdalénien, continuent de livrer le bric-à-brac de leur musée de plein air ». Attestée durant l’antiquité, c’est au XIXe siècle, avec la naissance de la société de consommation, que cette occupation se développe. Mais d’où vient cet amour pour les objets ? C’est entre sept et douze ans qu’apparaîtraient les premiers désirs de collection, correspondant au besoin de rationaliser et de classer les éléments du monde extérieur pour en prendre, intellectuellement, possession, activité qui perdure chez de nombreux adultes, en particulier chez les hommes. Pour le psychanalyste américain Werner Muensterberger (Collectionneur, anatomie d’une passion, Payot, Paris, 1996), le collectionneur retrouverait, dans chacune de ses acquisitions, le pouvoir de l’objet transitionnel, le « doudou » de son enfance, lui permettant d’apaiser sa peur de l’abandon et de la solitude. Les objets prennent alors une dimension importante et, aux yeux de celui qui les regarde, finissent par avoir une âme, phénomène appelé « animisme » par les anthropologues et « attachement » par les psychologues.

Pagaie cérémonielle rapa, île de Pâques, XVIIIe siècle. Bois de Sophora toromiro. L. : 86,25 cm. Ex-coll. Gustave & Franyo Schindler, USA. Photo P. Louis.

Pagaie cérémonielle rapa, île de Pâques, XVIIIe siècle. Bois de Sophora toromiro. L. : 86,25 cm. Ex-coll. Gustave & Franyo Schindler, USA. Photo P. Louis.

Les objets ont une vie et une signification particulière dans les sociétés dont ils sont issus. Fabriqués pour et par des communautés différentes, aux pratiques culturelles, cultuelles, sociales étrangères aux collectionneurs, lorsque qu’ils se retrouvent ainsi soudain entre leurs mains, les relations qui s’établissent entre eux ne vont pas forcément de soi. Pourquoi alors s’entourer d’objets ? Quelles connivences s’établissent entre eux et leur propriétaire ? Pourquoi vivre dans leur intimité ou les laisser vivre dans la nôtre ? Et puis pour faire quoi avec eux ? Ou pour dire quoi ? Car le rapport à l’objet est peut-être moins important que la relation aux autres que celui-ci engendre et suscite. Confidences, rejet, étonnement, respect, admiration, curiosité ou indifférence vis-à-vis du collectionneur ? Posséder se définirait-il plus en termes d’être que d’avoir, certains allant jusqu’à même créer, porté par un désir d’immortalité, un musée ? Aujourd’hui, nous allons jusqu’à collectionner les « amis » sur les réseaux sociaux ! Le fait de collectionner est une entreprise très personnelle et souvent solitaire, la possession étant le lien le plus intime qu’un individu puisse avoir avec des objets. La collection est un outil permettant d’exprimer sa personnalité et de s’intégrer au sein d’une entité sociale dans laquelle les collectionneurs sont en perpétuelle quête de légitimité. Elle protège et donne un sens à la vie, permet de structurer l’endroit où l’on vit. Il s’agit de savoir d’où l’on vient, de trouver sa place, de se définir par rapport à soi-même et de se démarquer des autres. Collectionner est également un moyen d’intégration sociale. Le collectionneur aime partager sa passion, ce qui lui permet de se construire une identité et/ou de confirmer son statut en tant que « collectionneur de… ». Les collectionneurs forment un groupe qui se connaissent, savent se reconnaître, et échangent. Avec les acteurs du marché de l’art, marchands, commissaires-priseurs, experts et conservateurs, tous parlent le même langage, tous croient à l’universalité de l’art et tous adhèrent aux mêmes critères de valeur, aux mêmes échelles d’évaluation concernant les objets et les personnes qui les aiment. C’est grâce à leurs connaissances que certains collectionneurs sont acceptés comme des experts reconnus. Toutefois, plus que la manière dont un collectionneur construit sa collection, c’est l’imaginaire développé autour des objets qu’il rassemble qui est intéressant, avec ses manques ou ses trop pleins, son parti pris, son engagement : une collection forme un ensemble qui n’est pas lié à son exhaustivité mais dont la cohésion et la cohérence sont de définir, pour son seul propriétaire, son rapport au monde. Elle reflète les goûts et les jugements du collectionneur. Parfois, elle exprime ses fantasmes, affirme son genre (homme ou femme), ou sa catégorie socio-professionnelle.

Statuette, Lega, République Démocratique du Congo. Bois. H. : 14,3 cm. Collectée in situ par D. P. Biebuyck, 1952. Photo. V. Everarts.

Statuette, Lega, République Démocratique du Congo. Bois. H. : 14,3 cm. Collectée in situ par D. P. Biebuyck, 1952. Photo. V. Everarts.

Le comportement aux multiples facettes des collectionneurs est régit par un appétit insatiable et inexplicable d’acquisition, mais le sujet est si vaste et si complexe qu’il est presque impossible d’en appréhender toutes les constantes. Secrets ou exubérants, chez tous, la passion peut se décliner de mille façons, chaque regard étant unique. Les modérés dépensent peu, au contraire des prodigues qui peuvent aller jusqu’à engloutir leur salaire, leur fortune ou même s’endetter… Un point commun : tous ressentent la même excitation lorsqu’ils chinent, la même émotion lorsqu’ils trouvent un objet, le même désespoir quand ils ne peuvent pas l’acquérir. Un véritable comportement amoureux… D’ailleurs, ne disent-ils pas, fréquemment, à propos d’un objet, qu’il s’agit d’« un coup de foudre ». Un aspect passionnel qui peut, parfois, prendre le dessus au point de rendre la vie de leurs proches insupportable. Chercher un objet est une véritable chasse au trésor qui peu également permettre de s’échapper de son quotidien… Quel que soit le type de collection, chaque objet a un sens particulier pour son possesseur, un langage qui fait résonner un point précis de sa personnalité, on entend souvent l’expression : « …objet qui me parle… ». C’est pourquoi la ferveur qu’il attache à un objet n’a pas forcément de rapport avec sa rareté ou sa valeur marchande. Toutefois, on peut se demander si cette quête perpétuelle d’acquisition n’est pas une tentative de restaurer l’image de soi en la complétant sans cesse d’éléments nouveaux. Collectionner pourrait alors être considéré comme une valorisation narcissique, les collectionneurs étant généralement fiers de leur passion et de leur connaissance du sujet. La construction d’une collection est quelque chose de très personnel et nous entrons dans un univers où les objets expriment des choses très intimes. Les frontières sont extrêmement ténues entre la collection et la personne et lorsque le collectionneur évoque sa collection, un monde créé et arrangé en fonction de ses connaissances, de ses besoins, de ses goûts et de ses préférences, il parle surtout de lui-même. L’émotion esthétique est le thème majeur du rapport des collectionneurs aux objets. Ils sont généralement moins attirés par la beauté de l’objet que par sa puissance à provoquer chez eux mais aussi chez les autres des émotions. Mais plus l’objet garde une part de mystère, plus l’imaginaire du collectionneur est sollicité et plus sa capacité à se projeter est forte. Certains sont difficiles à apprivoiser, mais c’est leur étrangeté même qui fait qu’on ne s’en lasse pas et qui rend toujours curieux à leur égard. S’approprier, par exemple, un objet cultuel recouvert de substances magiques n’est jamais une évidence sociale.

Statuette représentant un chef assis, Chokwe, Angola, XIXe siècle. Bois et clous. H. : 25 cm. Photo H. Dubois.

Statuette représentant un chef assis, Chokwe, Angola, XIXe siècle. Bois et clous. H. : 25 cm. Photo H. Dubois.

Il y a plusieurs façons de constituer une collection, plusieurs objectifs qui tiennent à la personnalité de l’amateur, il y a donc plusieurs types de collectionneurs : le « collectionneur-chercheur » regarde, aime et conserve un ensemble présentant une unité, rassemble toute la documentation existante sur les usages et la diffusion de ses objets. Parfois, il publie, prête aux expositions, participe aux colloques ; le « collectionneur-accumulateur » est le plus connu. Entouré de ses objets, en quête perpétuelle de nouveautés, il parcourt galeries, brocantes et salons spécialisés ; le « collectionneur-revendeur » a pour objectif de réaliser une collection remarquable sans pour autant avoir d’importants moyens financiers, cet amateur va donc vendre ou échanger une pièce qu’il considère comme moins bonne pour en acquérir une meilleure, ce que l’on nomme couramment : « tirer la collection vers le haut ». L’attachement affectif est alors supplanté par une quête incessante du beau ; le « collectionneur-marchand », simple amateur va, progressivement, grâce à son expérience, acheter puis revendre des objets dont il investit les bénéfices dans sa propre collection tandis que le « marchand-collectionneur », courtier ou galeriste, conserve ses trouvailles les plus intéressantes. Ces deux dernières catégories sont souvent critiquées, les marchands estimant que les collectionneurs-marchands leur font une concurrence déloyale et les collectionneurs considérant, de même, de la part des marchands-collectionneurs qui, d’un point de vue éthique, et pour éviter tout conflit d’intérêt, devraient combler leur désir de collection dans un autre domaine, de manière à ne pas être tenté de conserver le meilleur de leurs trouvailles au détriment de leurs clients… ; le « collectionneur-prestige », pour qui l’ensemble d’objets réunis n’a pas seulement une valeur esthétique, affective et/ou marchande. C’est avant tout un signe de distinction qui lui permet d’intégrer des milieux mondains. Il s’intéresse aux pedigrees prestigieux, participe aux vernissages et prête volontiers ses objets, recherchant toutes les occasions de faire figurer son nom sur les listes des participants aux grandes expositions ; le « collectionneur-spéculateur » est l’un des plus vilipendés dans ce monde de connaisseurs, cédant ses objets sans regret. Sa collection est la plus changeante de toutes ; pour finir, l’« artiste-collectionneur ». Son activité de peintre ou de sculpteur a joué dans le choix des objets, sélectionnés d’abord pour leur originalité. On parle d’ailleurs couramment d’« objets d’artistes » pour désigner ces pièces. Si, pour le collectionneur, collectionner signifie aussi mettre en scène des objets pour raconter une histoire, raconter « son histoire », pour l’artiste-collectionneur, sa collection nourrit et éclaire sa création. À tel point que le geste de collectionner peut être le principe même d’une œuvre, comme celle de Boltanski qui, en arrachant des objets quotidiens a leur fonction première et en les accumulant, change le regard du spectateur sur elle. L’œuvre d’une vie devient parfois une œuvre d’art, une création à part entière, qui ne supporte ni division, ni fractionnement, comme l’intégrité d’une personne, mais le parcours normal d’une existence, n’est-il pas, finalement, de se défaire des choses ?

 

Catalogue : Masque lukungu, Lega, République Démocratique du Congo, XIXe siècle. Ivoire. H. : 20,5 cm. Collecté in situ par le capitaine Sparrow, avant 1904. Photo P. Louis.

Catalogue : Masque lukungu, Lega, République Démocratique du Congo, XIXe siècle. Ivoire. H. : 20,5 cm. Collecté in situ par le capitaine Sparrow, avant 1904. Photo P. Louis.

*Uzuri wa Dunia – Trésors belges/Belgian Treasures, sous la direction de Didier Claes. Format : 24 x 29 cm, 216 pp., 146 ill. coul. (dont 101 pl.). Publié en anglais par Bruneaf asbl, Bruxelles, 2015. Relié sous jaquette.

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