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« MicroCosmos. Details from the Carpenter Collection »

En 2008, le musée du quai Branly présentait Upside Down. Les Arctiques, un événement placé sous le commissariat d’Edmund Carpenter. Aujourd’hui, avec MicroCosmos. Details from the Carpenter Collection (29 août 2015-21 février 2016), la Menil Collection, à Houston, rend hommage à cet anthropologue avec un choix d’ivoires sélectionnés parmi sa vaste collection d’art arctique.

Figure féminine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 17,8 x 5,4 x 3,2 cm. A80150.

Figure féminine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 17,8 x 5,4 x 3,2 cm. A80150.

Né à Rochester (New York), Edmund « Ted » Snow Carpenter (1922-2011), cinéaste et anthropologue, spécialiste du Canada arctique et de la Sibérie, où il a dirigé, depuis les années 1950, de nombreuses expéditions ethnologiques et archéologiques, était également un maître de l’anthropologie visuelle. Professeur émérite, Carpenter a enseigné dans de nombreuses universités et a mené́, tout au long de sa vie, des recherches dans divers pays, analysant l’interaction entre les médias et les cultures. Carpenter a longtemps défendu, dans ses conférences et ses écrits, l’idée que l’iconographie et la sculpture arctiques trouvaient leur origine dans la période glaciaire paléolithique : « […] les Eskimos ont, dans leur art comme dans d’autres aspects de leur vie, perpétué, d’une manière ou d’une autre, des traditions paléolithiques […] » (Schuster et Carpenter, Patterns that Connect, Abrams, New York, 1996, p. 270). Il n’a pas 20 ans, en 1942, lorsqu’il publie son premier essai important sur les sculptures anthropomorphes en bois de cervidé des Iroquois proto-historiques de l’État de New York. Il s’intéressa à la culture dorset du centre de l’Arctique au début des années 1950, alors qu’il était professeur d’anthropologie à l’université de Toronto. Mais sa passion pour l’art arctique se développa dans les années 1960, lorsqu’il fit la connaissance de la photographe Adelaide de Menil, qui deviendra sa femme. Ensemble, ils réunirent une collection unique.

Lunettes de protection pour la neige, Punuk, vers 500-1000 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 12,1 x 2,9 x 2,2 cm. A7986.

Lunettes de protection pour la neige, Punuk, vers 500-1000 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 12,1 x 2,9 x 2,2 cm. A7986.

Les cultures arctiques se sont développées dans un environnement isolé et exigeant, aux conditions extrêmes. Elles couvrent des millénaires et des territoires immenses, s’étendant de la Russie contemporaine du nord-est au Groenland, en passant par le détroit de Béring, le nord-est et le nord-ouest du Canada. Dans un milieu aussi hostile, déstabilisé par l’absence d’horizon, entouré par le sifflement du vent, la frontière entre la réalité et l’impalpable n’est pas toujours visible pour le chasseur égaré sur la banquise. Sur la glace, créatures vivantes et esprits peuvent se croiser, avec des résultats imprévisibles. De même, les démarcations entre les cultures — ekven, ipiutak, okvik, Old Bering Sea et punuk — sont subtiles. Pour un Eskimo, l’esprit n’est pas attaché à la chair et il n’y a pas de frontière entre les espèces, ni même entre les humains et les animaux. Aucune forme n’est définitive, rien n’est fixé. Il suffit de renverser une figurine pour qu’elle passe de l’état humain à celui d’esprit, d’où le titre de l’exposition parisienne. L’inversion symboliserait le départ de l’âme dans les limbes et sa renaissance, la tête en bas, position naturelle à l’enfantement.

Crâne de morse supportant un phoque, ouest de Thulé, vers 1000-1800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,2 x 4,4 x 1,9 cm. A78119-35.

Crâne de morse supportant un phoque, ouest de Thulé, vers 1000-1800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,2 x 4,4 x 1,9 cm. A78119-35.

Chaman ou kayatiste portant une capuche, fin de la période punuk ou début de la période thulé, vers 800-1200 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,3 x 1,6 x 1,1 cm. A8169.

Chaman ou kayatiste portant une capuche, fin de la période punuk ou début de la période thulé, vers 800-1200 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,3 x 1,6 x 1,1 cm. A8169.

 

 

 

 

 

 

 

 

La culture « dorset » (1000 av. J.-C.-1400 ap. J.-C) émane de peuples qui ont quitté la Sibérie pour migrer dans l’Arctique canadien (env. 2500 av. J.-C.) et qui semblent avoir disparu de cette région après la migration des tribus anciennes de la mer de Béring dans cette même contrée, aux alentours de 1000 ap. J.-C. Contrairement aux anciennes cultures de la mer de Béring, les Dorsétiens n’étaient pas des chasseurs de baleines habiles, ne possédaient ni arcs ni flèches et ne faisaient pas usage de meutes de chiens pour se déplacer. Bien qu’ils aient occupé de vastes territoires et qu’ils aient pu avoir des contacts avec les premiers colonisateurs scandinaves au Groenland, les Dorsétiens étaient certainement très isolés des autres cultures, prospérant dans les territoires les plus froids. La disparition de la culture dorset coïncide avec les changements climatiques intervenus autour de 800-1000 ap. J.-C. Cet art particulier, constitué de minuscules sculptures aux fonctions certainement chamaniques, semble s’être épanoui essentiellement dans la deuxième moitié de l’ère dorset.

Tête “cyclope”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7 x 3,2 x 3,2 cm. A80149.

Tête “cyclope”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7 x 3,2 x 3,2 cm. A80149.

Tête noire, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7,6 x 3,8 x 3,2 cm. A78139.

Tête noire, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7,6 x 3,8 x 3,2 cm. A78139.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ekven » est le nom d’un village à Chukotka (ou Tchoukotka), à l’extrémité nord-est de la Russie, près de la pointe est de la Sibérie. Les maisons souterraines et les tombes de ce site, qui sont l’objet de fouilles depuis les années 1960, attestent de l’occupation ininterrompue des lieux par des chasseurs de baleines pendant 3000 ans. La plupart des objets trouvés ici sont contemporains des cultures anciennes de la mer de Béring, de l’île Saint-Laurent et d’Alaska.

Figure féminine avec cercles concentriques, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 10,3 x 2,9 x 1,7 cm.

Figure féminine avec cercles concentriques, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 10,3 x 2,9 x 1,7 cm.

Grande figure en ivoire noir, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 8,6 x 1,9 x 1,6 cm. A7749.

Grande figure en ivoire noir, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 8,6 x 1,9 x 1,6 cm. A7749.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ipiutak » est le nom que porte un site esquimau situé près de Point Hope, en Alaska, où furent mis au jour, à la fin des années 1930, plus de soixante habitations ainsi qu’un cimetière. Cet emplacement témoigne de l’occupation continue des lieux par des cultures anciennes de la mer de Béring pendant plusieurs siècles. La culture ipiutak appartient à la période précédant immédiatement les cultures anciennes de la mer de Béring. Elle semble être plus ou moins liée aux traditions asiatiques et sibériennes, comme le suggèrent les motifs stylistiques présents sur de nombreux objets ipiutak, inspirés de ces deux traditions.

Tête “classique”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Denture secondaire de morse. Dim. : 6,4 x 3,3 x 3 cm. A7932.

Tête “classique”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Denture secondaire de morse. Dim. : 6,4 x 3,3 x 3 cm. A7932.

Tête en bois, les yeux incrustés en ivoire, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Bois et ivoire de morse. Dim. : 7,6 x 4,8 x 2,7 cm). A7921.

Tête en bois, les yeux incrustés en ivoire, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Bois et ivoire de morse. Dim. : 7,6 x 4,8 x 2,7 cm). A7921.

Dans le cadre de l’exposition MicroCosmos, la culture ancienne qui est mise à l’honneur est celle de la mer de Béring (200 av. J.-C.-1600 ap. J.-C.). Elle fait référence aux artefacts paléo-esquimaux découverts sur l’île Saint Laurent et sur d’autres sites situés entre le littoral de l’Alaska d’aujourd’hui, à l’est, et Chukchi, en Sibérie, à l’ouest. Les cultures Old Bering Sea sont la première manifestation importante du mode de vie esquimau. Des villages permanents, constitués de cabanes en rondin, étaient habités par des familles de chasseurs ayant mis au point les instruments et le savoir-faire nécessaires pour capturer les divers mammifères marins et le gibier de plus petite taille. Leur économie prospère, ainsi que la vie sociale et politique complexe de ces communautés sont caractérisées par le développement d’une grande tradition de sculpture utilisant principalement l’ivoire. Dans l’impossibilité d’établir des dates précises pour ces cultures, il est généralement admis quatre phases principales.

Grand morse, ouest de Thulé, vers 1000-1800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 19,7 x 6,6 x 3,2 cm. A8652.

Grand morse, ouest de Thulé, vers 1000-1800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 19,7 x 6,6 x 3,2 cm. A8652.

La période okvik ou Old Bering Sea I (vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C.). Le terme okvik provient du nom qui a été donné à l’un des plus anciens sites de chasse connus dans l’île Saint Laurence. Dans le langage yup’ik, ce terme signifie « l’endroit où les morses viennent à terre ». Les objets provenant de cette première phase de la culture paléo-esquimau sont généralement sculptés dans des dents de ce grand mammifère marin. Okvik se singularise par ses figurines. Probablement en relation avec le chamanisme, ces représentations stylisées, à la tête et au nez allongés, présentent une grande diversité, laissant supposer qu’une large partie de la population participait à leur élaboration. Les productions okvik marquent l’apogée de l’art ancien arctique.

Old Bering Sea II (vers 100-300 ap. J.-C.) et Old Bering Sea III (vers 300-500 ap. J.-C.). La chasse au phoque et au morse devenant une des principales activités des villages, cette occupation devint également centrale en termes de rituel et de spiritualité. L’accroissement de cette ressource se reflète dans la quantité de représentations animales, plus complexes et plus délicates, notamment avec le thème d’une bête en dévorant une autre, un des motifs présentant le plus d’analogies avec les arts asiatique et scythe.

Tête de harpon, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse sculpté, gravé et perforé. Dim. : 1,9 x 25,4 x 3,2 cm. A8025a.

Tête de harpon, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse sculpté, gravé et perforé. Dim. : 1,9 x 25,4 x 3,2 cm. A8025a.

Tête de harpon, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse sculpté, gravé et perforé. Dim. : 1,9 x 12,1 x 2,8 cm. A8025c.

Tête de harpon, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse sculpté, gravé et perforé. Dim. : 1,9 x 12,1 x 2,8 cm. A8025c.

 

Une attention remarquable est également portée à la décoration des divers outils et, en particulier, au harpon, instrument essentiel à la survie. Constitué d’éléments séparés, la pointe, la tête de hampe et le balancier étaient en ivoire. Ces développements trouvent peut-être leur origine dans l’arrivée d’une vague d’immigrants provenant du continent, ou seraient la conséquence de l’accroissement des contacts interculturels. Au harpon il faut associer le couteau ulu et l’étui à aiguilles. Le harpon tuait l’animal, le couteau séparait la chair du gras (qui sera transformé en huile) et de la peau tandis que l’aiguille permettait de façonner cette dernière et les viscères en vêtements, sacs, cordes, abris et kayaks, tout ce qui était nécessaire à l’existence. On peut alors mieux comprendre l’interaction existant entre l’homme et l’animal et la conception « métaphorique » dont ce dernier fait l’objet.

Couteau ulu, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse et lame en ardoise. Dim. : 10,2 x 7,6 x 1 cm. A8253.

Couteau ulu, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse et lame en ardoise. Dim. : 10,2 x 7,6 x 1 cm. A8253.

L’étape transitoire entre paléo-esquimaux et néo-esquimaux correspond à la période punuk (vers 500-1200 ap. J.-C.). Cette période se distingue par une population croissante et l’essor de la chasse à la baleine, grâce à de larges canots appelés umiak, pouvant embarquer huit personnes. Les premières traces de cette évolution culturelle furent découvertes sur l’île éponyme, située près de la pointe orientale de l’île Saint-Laurent. Si les traditions artistiques sont identiques aux périodes précédentes, les objets sont généralement moins décorés.

Ornement représentant une tête de goéland argenté, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 2,5 x 9,1 x 3,2 cm. A78167.

Ornement représentant une tête de goéland argenté, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 2,5 x 9,1 x 3,2 cm. A78167.

Poignée de couteau ulu en forme d’ours, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 11,1 x 4,4 x 1,6 cm. A74087.

Poignée de couteau ulu en forme d’ours, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 11,1 x 4,4 x 1,6 cm. A74087.

 

 

 

 

 

 

 

 

Prisonnier assis, Paleo-Esquimau ou début de la période thulé, vers 1000-1400 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,3 x 2,2 x 1,9 cm. A8061.

Prisonnier assis, Paleo-Esquimau ou début de la période thulé, vers 1000-1400 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,3 x 2,2 x 1,9 cm. A8061.

La tradition thulé (vers 1000-1600 ap. J.-C.). Au début du deuxième millénaire, la région du détroit de Béring, l’île Saint-Laurent, les villages côtiers de Sibérie, une grande partie de la péninsule de Seward d’Alaska et les zones côtières au nord du détroit ont été colonisés par des populations de Thulé se déplaçant en suivant la migration des baleines, dans le détroit de la mer de Chuktchi. On ne sait pas si les peuples de Thulé trouvent leur origine dans les cultures punuk ou s’ils en sont distincts, mais leur habileté dans la chasse à la baleine et autres mammifères marins leur a permis de se répandre dans toute la région et de pénétrer aussi loin que dans le Canada actuel et le Groenland. Ils sont les ancêtres des Inuit, des Inupiat et des Kalaalliit du Groenland. Si, là encore, les sculptures en ivoire de morse déclinent, on voit apparaître un rendu naturaliste des animaux, l’apparition de représentations d’oiseaux et de poissons — rarement figurés jusqu’à présent —, de pendentifs et d’amulettes prenant la forme d’une baleine et de statuettes minces et simplifiées avec une tendance à la miniaturisation. Apparaît également « l’art pour l’art » avec de petites pièces décoratives tels que jouets et pièces de jeux.

Outil à la tête de renard, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 10,2 x 1,1 cm. A7923.

Outil à la tête de renard, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 10,2 x 1,1 cm. A7923.

Dans le numéro 3 (mars-avril 1991, pp. 40-50) de notre magazine Primitifs, Allen Wardwell (1935-1999) nous avait confié un article, retranscrit ci-dessous, introduction à la découverte de ces merveilleuses miniatures d’ivoire dont l’originalité et la finesse des décors ne se dévoilent pas au premier regard…

Tête, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 8,3 x 4,1 x 4,1 cm. A80151.

Tête, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 8,3 x 4,1 x 4,1 cm. A80151.

Ivoires esquimaux préhistoriques de la mer de Béring

« Pendant la première partie du siècle dernier, de nombreux ivoires magnifiquement sculptés apparurent dans les collections d’objets esquimaux des musées. Ils avaient été collectés le long de la côte de la mer de Béring, en Alaska, et sur l’île Saint-Laurent. Parce que leurs surfaces présentaient un décor très différent de ceux recouvrant les ivoires créés dans cette région durant les périodes historiques, on leur attribua une origine récente en les considérant comme d’exceptionnels exemplaires de ce type. En 1926, les fouilles dirigées par Diamond Jenness, du Canadian National Museum d’Ottawa, au Cap du Prince-de-Galles et sur l’île Little Diomede révélèrent que les œuvres de ce style étaient beaucoup plus anciennes et appartenaient à une culture qu’il baptisa Old Bering Sea. Depuis, les recherches archéologiques sur l’île Saint-Laurent et le long de la côte ouest de la péninsule Chukchi, en Sibérie, ont mis à jour des milliers d’ivoires gravés de motifs distincts, angulaires et curvilignes, qui caractérisent les œuvres de cette culture. Il est maintenant possible de dater ces objets dans une période commençant environ 200 av. J.-C. et allant jusqu’à 500 ap. J.-C., ces recherches ayant également identifié une manifestation tardive de ce style, appelée punuk, qui s’est développée du VIe siècle jusqu’à la fin du XIe siècle. La grande richesse des découvertes en Sibérie, l’importante quantité de sites connus à ce jour, et le fait que des trouvailles isolées ont été effectuées en Alaska, sur le continent uniquement, suggèrent qu’il s’agit d’une culture asiatique qui étendait ses extrêmes limites orientales à l’île Saint-Laurent. Parce que ces ivoires ont été incorporés dans le permafrost, et donc gelés, ils sont souvent découverts dans un remarquable état de conservation, en dépit de leur âge considérable. À travers l’étude des subtiles modifications des décors gravés, il a été possible d’établir une chronologie de leur développement stylistique ainsi que de leur déclin. Les principes de base de ces mille deux cents ans d’art et d’histoire furent définis, dès 1929, par Henry Collins, de la Smithsonian Institution. Ce qui suit est un bref aperçu de ces styles.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 13,7 x 3,5 x 2,5 cm. A7980.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 13,7 x 3,5 x 2,5 cm. A7980.

Figure avec un visage sur le torse, “Madone d’Okvik”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 15,2 x 4,4 x 3 cm. A7927.

Figure avec un visage sur le torse, “Madone d’Okvik”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 15,2 x 4,4 x 3 cm. A7927.

Bien que des objets antérieurs puissent être découverts un jour, la plus ancienne expression artistique, dénommée okvik, semble être apparue, en tant que style achevé, durant le IIIe siècle av. J.-C. Des motifs assez simples composés de lignes droites et angulaires, profondément gravées, décorent des têtes de harpon et divers objets d’utilisation quotidienne, tels que grattoirs, manches de couteau et étuis à aiguilles. Cependant, les objets okvik les plus remarquables — jusqu’ici trouvés uniquement dans l’île Saint-Laurent —, sont un ensemble de petites sculptures anthropomorphes en grande partie féminines. Elles sont gravées de motifs représentant des détails anatomiques, des tatouages ou un mélange des deux. Elles sont souvent comparées à des poupées et ont peut-être eu un usage identique à celui qui en est fait aujourd’hui, comme poupées pour les filles, pour aider un couple à avoir des enfants ou comme représentation d’une personne absente du village pendant d’importantes cérémonies. Il est également possible que ces représentations aient une profonde signification religieuse. La ressemblance de certains décors avec des structures rappelant le squelette indiquerait des rapports avec le chamanisme. De surcroît, beaucoup de ces figurines ont été découvertes les têtes séparées des corps. Dans certains cas, des marques de gouge, sur le cou, laissent à penser qu’elles ont été intentionnellement sectionnées, ces effigies étant ainsi rituellement tuées. Les expressions des visages eux-mêmes, intenses et sombres, nous font croire à une motivation religieuse de leur existence. Tel que le style okvik se développe, les gravures deviennent moins angulaires, plus variées et plus fines, et considérablement plus complexes. La ligne courbe est introduite, et tous les motifs gravés sont conçus pour mettre en valeur la forme plastique de l’objet qu’elles embellissent. Cette progression nous conduit directement à penser que l’art d’Old Bering Sea serait apparu environ entre le IIe et le VIe siècle.

Stabilisateur de harpon (“objet ailé”), Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 5,7 x 18,4 x 3,2 cm. A80148a.

Stabilisateur de harpon (“objet ailé”), Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 5,7 x 18,4 x 3,2 cm. A80148a.

Stabilisateur de harpon (“objet ailé”), Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 6,4 x 18 x 3,2 cm. A9002.

Stabilisateur de harpon (“objet ailé”), Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 6,4 x 18 x 3,2 cm. A9002.

D’élégantes lignes droites, circulaires, courbes, ovales et rayonnantes, certaines présentant de petits éperons, ornent les surfaces de chaque objet. Peu de représentations humaines ont été réalisées durant cette période, et cette expression artistique atteint son apogée dans certains éléments de harpons et, en particulier, au niveau des embouts appelés « objets ailés », qui étaient fixés à l’extrémité du harpon et qui servaient de contrepoids à la partie en ivoire située à l’autre extrémité. La sculpture sur ivoire deviendra complètement tridimensionnelle lorsque les motifs gravés aboutiront à des reliefs saillants et lorsque certaines formes animales seront conçues d’une manière réaliste. Pour sculpter et graver avec une telle précision et une telle finesse, il est généralement admis que ces artistes n’ont eu accès qu’à une quantité limitée de fer qui avait été forgé sur le continent asiatique. Quelques minuscules poinçons aux manches en ivoire ont été découverts en Sibérie, sur la péninsule de Chukchi, et en Alaska, sur le site contemporain Ipiutak de Point Hope. À l’examen microscopique, certaines gravures montrent, sans erreur possible, qu’elles ont été réalisées à l’aide de pointes de métal. Cependant, à cause de la relative rareté du fer, la plupart des motifs étaient exécutés avec des pointes de silex et les dents de petits mammifères comme les petits-gris (écureuil de Sibérie). Particulièrement stylisé, une grande partie de cet art représente des animaux, tels que morses et phoques, chassés par les Esquimaux, et l’image d’un animal en dévorant un autre, symbole de l’action de chasser. On peut penser que les Esquimaux croyaient qu’il était important d’apaiser les esprits des animaux qui avaient été tués pour qu’ainsi ils puissent retourner vers leur espèce et permettre à leurs descendants d’être à nouveau capturés. Le décor de beaucoup de ces outils était, par conséquent, plus en rapport avec un concept de survie qu’avec la nécessité de satisfaire à un besoin de création.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 13,7 x 3,5 x 2,5 cm. A7980.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 13,7 x 3,5 x 2,5 cm. A7980.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 12,7 x 4,1 x 2,5 cm. A8020.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 12,7 x 4,1 x 2,5 cm. A8020.

Le développement d’une expression artistique aussi complexe, ainsi que son contenu spirituel, demande une grande disponibilité. Cela a été possible grâce à un environnement stable et riche dans lequel vivaient les Esquimaux. Morses, phoques et autres mammifères marins migraient chaque automne et chaque printemps en passant par le détroit de Béring, allant ou revenant de la mer de Chukchi. Des populations permanentes de poissons, d’oiseaux et de mammifères terrestres fournissaient des sources complémentaires de nourriture et permettaient à ce peuple de vivre en petites communautés sédentaires tout au long de l’année. Par conséquent, beaucoup de temps était disponible pour le développement artistique et religieux. Ces ivoires reflètent cette vie stable et relativement libérale et un chercheur, James Giddings, a écrit : « Les sculptures de Old Bering Sea […] apparaissent […] équilibrées et plaisantes, comme si ces artistes avaient mené une existence sûre, sereine et uniforme. »

Personnage tatoué, le nez incrusté en pierre, Old Bering Sea III ou début de la période punuk, vers 500-800 ap. J.-C. Ivoire de morse et pierre. Dim. : 19,4 x 4,8 x 1,9 cm. A8360.

Personnage tatoué, le nez incrusté en pierre, Old Bering Sea III ou début de la période punuk, vers 500-800 ap. J.-C. Ivoire de morse et pierre. Dim. : 19,4 x 4,8 x 1,9 cm. A8360.

Durant le VIe siècle, la culture paléo-esquimau, à laquelle appartient l’Old Bering Sea, a été, petit à petit, remplacée par la migration, dans cette région, des chasseurs de baleine néo-esquimaux de Thulé qui provenaient de la région de la mer de Béring. De nouvelles croyances et matériaux furent introduits et permirent le développement de plus grandes colonies, de techniques plus efficaces de chasse à la baleine et la disponibilité d’une plus grande quantité de fer. L’aboutissement artistique qui en résulta, dénommé punuk, reflète la plupart de ces changements. Tous les ivoires gravés punuk ont été travaillés à l’aide de pointes de métal. En général, les décors sont symétriques, uniformément appliqués et profondément gravés. Des lignes parallèles, des lignes courbes s’achevant en pointillé, des cercles, des carrés et des angles droits sont les motifs principaux de cet art, plus simple et purement décoratif en comparaison de la riche expression d’Old Bering Sea. Ils décorèrent des objets identiques à ceux utilisés précédemment, mais de nouvelles formes apparurent, telles que des protège-poignets et une forme différente de contrepoids de harpon. Quand la culture thulé s’établit définitivement, les têtes de harpon et les autres types d’accessoires utilisés pour la chasse devinrent purement fonctionnels et de moins en moins d’ivoires furent décorés. Les croyances dans l’apaisement des esprits des animaux, qui avaient motivé la création de l’art d’Old Bering Sea, et qui avaient survécu au début de l’ère punuk, furent abandonnées. Bien que certaines conceptions de l’art punuk puissent être trouvées dans l’art des Esquimaux de la mer de Béring du XIXe et du XXe siècle et bien que leur religion ait gardé d’étroites relations avec celle des paléo-esquimaux, à la fin du XIe siècle, le style d’Old Bering Sea et ses prolongements dans l’art punuk ont complètement disparu. »

Ref. : Allen Wardwell, Ancient Eskimo Ivories of the Bering Strait, publié à l’occasion de l’exposition organisée par L’American Federation of Arts, Hudson Hills Press, New York, 1986.

• Pour l’ensemble des illustrations : © The Menil Collection, The Edmund Carpenter Collection. Photos : David Heald.

Tête tatouée, Old Bering Sea III ou punuk, vers 500-800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7,9 x 5,1 x 3,8 cm. A7753.

Tête tatouée, Old Bering Sea III ou punuk, vers 500-800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7,9 x 5,1 x 3,8 cm. A7753.

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