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« TSOGHO. Les icônes du Bwiti »

Statuette féminine, Tsogho, Gabon. Bois, pigment rouge, étain, fer et perles gris-bleu. H. : 41 cm. © Coll. privée.

Statuette féminine, Tsogho, Gabon. Bois, pigment rouge, étain, fer et perles gris-bleu. H. : 41 cm. © Coll. privée

Après le passionnant livre consacré à l’art lumbu, Bernard Dulon nous propose de découvrir la culture matérielle des Tsogho. Ces populations résident au centre sud du Gabon, dans la région équatoriale qui s’étend du Cameroun jusqu’au Congo, entre le fleuve Ngounié et le massif du Chaillu. Une région montagneuse et enclavée, difficile d’accès, qui a permis de préserver les usages et les rites des nombreux groupes ethniques qui s’y développèrent. Arrivés il y a plusieurs siècles, ces groupes se sont structurés en communautés non centralisées, composées de lignées et de clans. Chaque lignage était dirigé par un chef investi de responsabilités séculaires et religieuses. Ces chefs avaient pour mission d’assurer le bien-être de leurs familles étendues en intervenant auprès du monde des esprits et, en tant que porte-parole de la communauté, dans les rapports avec les autres groupes. Au sommet de leur cosmologie se trouvait un dieu lointain : le créateur. Une seconde catégorie d’esprits était associée à la terre. Les intercesseurs directs entre les hommes et l’au-delà étaient les membres d’une lignée ou d’un clan ayant rejoint le monde des ancêtres. Ces ancêtres, connus, étaient au centre de leur vénération, dans l’espoir qu’ils intercèdent auprès des divinités plus éloignées.

Torse avec bras mbumba, village de Mougamou, Tsogho, Gabon. XIXe siècle. Bois, alliage de cuivre, dents de fer, pigment rouge et kaolin. H. : 33,5 cm. © Coll. privée.

Torse avec bras mbumba, village de Mougamou, Tsogho, Gabon. XIXe siècle. Bois, alliage de cuivre, dents de fer, pigment rouge et kaolin. H. : 33,5 cm. © Coll. privée.

Dans ce dessein, des sculptures furent conçues afin d’augmenter la puissance de leurs invocations. Pour comprendre ces sculptures, il ne faut pas oublier qu’elles ont été conçues comme des entités visuelles destinées à être associées à des reliques sacrées pour constituer des reliquaires. Leur esthétisme s’exprimait à la fois à travers leur apparence et à la fois à travers les rituels qu’elles suscitaient. Elles étaient en effet au centre de cérémonies incluant des performances musicales et des danses. Au tournant du XXe siècle, beaucoup ont été séparées de leurs autels et de leurs paniers pour être rapportées en Europe par les explorateurs, les fonctionnaires coloniaux et les missionnaires.

Statuette féminine, région de la Ngounié, Tsogho, Gabon. XIXe siècle. Bois, alliage de cuivre, clous de fer et pigments. H. : 47 cm. Collectée avant 1923 par un administrateur en poste à Mbigou. © Galerie Bernard Dulon.

Statuette féminine, région de la Ngounié, Tsogho, Gabon. XIXe siècle. Bois, alliage de cuivre, clous de fer et pigments. H. : 47 cm. Collectée avant 1923 par un administrateur en poste à Mbigou. © Galerie Bernard Dulon.

Si les Tsogho et les Apindji sont à l’origine du fameux bwiti et de ses objets cultuels, ce sont les Tsogho qui ont le mieux préservé les aspects originaux d’une tradition en continuelle évolution. Cette importante confrérie masculine, garante de l’ordre social, trouva un écho considérable dans tout le pays et même chez leurs voisins Sango, Vuvi ou Eshira. Le sanctuaire réservé au bwiti, l’ébandza, était une sorte de maison des hommes qui servait de lieu de réunion et de lieu de culte. Les éléments architecturaux qui soutenaient la construction étaient la plupart du temps sculptés de figures géométriques (losanges ou rectangles), humaines ou animales. Au fond, étaient érigés deux pieux surmontés de bustes ou d’un couple d’ancêtres. Les participants au bwiti ingéraient une substance hallucinogène appelée iboga (Tabernanthe iboga), qui leur permettait d’expérimenter une mort symbolique, et de rencontrer les esprits habitant dans le monde des ancêtres, pour finalement renaître comme initié.

Mbumba a long cou (détail), Tsogho, Gabon. XIXe siècle. Bois, cuivre et traces de padouk. H. : 40 cm. Ex-coll. de l’Abbé André Raponda-Walker. © Coll. privée.

Mbumba a long cou (détail), Tsogho, Gabon. XIXe siècle. Bois, cuivre et traces de padouk. H. : 40 cm. Ex-coll. de l’Abbé André Raponda-Walker. © Coll. privée.

Á travers les parcours initiatiques, les membres rendaient hommage aux ancêtres à travers des cérémonies au cours desquelles les reliques pouvaient être manipulées et enrichies de nouvelles substances. La création du monde était le point de départ de ce voyage métaphorique vers la connaissance, voyage accompagné par le son des cloches rituelles et de la harpe, identifié à la force vivante du souffle du créateur suprême. Ces cloches rituelles surmontées d’une tête, rarement d’un personnage en pied, étaient des instruments de musique mais aussi des objets de pouvoir et de magie qui intervenaient à tous les stades de l’initiation, dans les jugements et à tout moment de la vie religieuse et traditionnelle.

Reliquaire sango/ondumbo (détail), Gabon. Bois, laiton, cuivre, fer, fibres, peau de singe et nacre. H. : 39 cm. © Archives Galerie Bruno Frey.

Reliquaire sango/ondumbo (détail), Gabon. Bois, laiton, cuivre, fer, fibres, peau de singe et nacre. H. : 39 cm. © Archives Galerie Bruno Frey.

La base des sculptures anthropomorphes, généralement tronquées, était enfermée dans un ballot de feuilles et de fibres végétales dissimulant les reliques. Ballot parfois lui-même contenu dans un panier. Ces sculptures, particulièrement expressives, parfois décrites comme les « gardiens » des reliques qu’elles accompagnaient, constituaient, à l’origine, la partie visible destinée à la dévotion publique des ancêtres. Servant d’« autel » à une famille étendue, ces reliquaires étaient conservés par le chef du lignage et régulièrement sollicités par ce dernier, quelquefois à la demande des tiers de sa parentèle. Seuls les membres désignés de la famille ou les initiés pouvaient connaître les mystères ou être exposés aux reliques elles-mêmes (fragments d’ossements humains et animaux ainsi que divers ingrédients à caractère magique : coquilles, graines, fragments de plantes, perles de verre, bagues, bracelets de laiton ou de cuivre, etc.).

Masque, Tsogho, Gabon. Bois et restes de kaolin. H. : 35 cm. © Johann Levy, Paris.

Masque, Tsogho, Gabon. Bois et restes de kaolin. H. : 35 cm. © Johann Levy, Paris.

Les masques tsogho changeaient de valeur suivant qu’ils se manifestaient de jour ou de nuit. Au crépuscule ou la nuit, c’était un objet sacré et redoutable que seuls les initiés du bwiti pouvaient manipuler et même voir ; le jour, il devenait un accessoire de théâtre qui était au centre d’un jeu qui tendait à désacraliser le rituel qu’il représentait habituellement. Ils intervenaient surtout lors des cérémonies de deuil et d’initiation. Jamais passives, ces représentations s’adressent directement à leur auditoire, justifiant leur rôle à travers leurs regards fixes, leurs gestes, leurs positions et la virtuosité étonnante de leur présence.

"TSOGHO. Les icônes du Bwiti"

« TSOGHO. Les icônes du Bwiti »

Ce beau livre se présente comme la première monographie consacrée à ce peuple. L’auteur replace ces sculptures dans leur contexte historique, avec l’ambition de donner à ce « centre de style » la place qu’il mérite dans l’histoire des arts africains. Tout en soulignant leur rôle spirituel primordial, elles sont ainsi approchées d’une manière thématique en tant qu’éléments sculpturaux conçus pour amplifier la puissance de reliques qui étaient, à l’origine, au centre des dévotions familiales. Mais, destinées à faire partie d’une initiation à laquelle nous n’avons pas accès, l’aspect magique, l’aspect religieux, l’aspect profond de la culture tsogho nous échappent pour une très large part. TSOGHO. Les icônes du Bwiti, par Bertrand Goy. Publié en français par les Éditions Gourcuff Gradenigo et la galerie Bernard Dulon, Paris, 2016. Format : 24,5 x 30,5 cm, 232 pp. Cartes, 139 ill. coul. et 51 N/B. Relié sous jaquette : 69 €. ISBN 9-782353-402427.

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