1 commentaire

« Senufo: Art and Identity in West Africa – Senufo : art et identités en Afrique de l’Ouest. »

Expo Senufo MET

Catalogue MPA, 1964.

En 1954, Nelson A. Rockefeller, en association avec René d’Harnoncourt, alors directeur du Museum of Modern Art, établit le Museum of Primitive Art (MPA). Sous la conduite de l’historien d’art Robert Goldwater (son directeur de 1957 à 1963), le MPA parraina deux expositions marquantes : Bambara Sculpture from the Western Sudan, en 1960 et, Senufo. Sculpture from West Africa, en 1963, à l’origine des premières monographies consacrées à ces ethnies, considérées aujourd’hui encore comme des références. C’est dans la continuité de ces fameuses manifestations que Constantin Petridis, conservateur du département d’art africain au Cleveland Museum of Art, a conçu Senufo : art et identités en Afrique de l’Ouest. Cette exposition, après être passée par le Cleveland Museum of Art (22 février-31 mai) et au Saint Louis Art Museum (28 juin-27 septembre), s’arrête au musée Fabre de Montpellier pour sa seule étape européenne (28 novembre 2015-6 mars 2016). S’appuyant sur les recherches de Susan Elizabeth Gagliari, maître de conférences à l’université d’Emory, à Atlanta, qui propose une nouvelle perspective, repoussant les frontières de l’appellation sénoufo, il s’agit de la première exposition d’envergure consacrée à cette tradition artistique depuis celles de New York (1963), de Zurich (Die Kunst der Senufo, 1988) et de Berlin (Die Kunst der Senufo Elfenbeinkuste, 1990).

Deble Lataha MET

Figure masculine deble, groupe Tyebara, Lataha, Région des Savanes, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 108 cm. © The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, Gift of Nelson A. Rockefeller, 1965. Inv. 1978.412.315.

La dénomination sénoufo s’imposa dans les années 1930, après les expéditions de Carl Kjersmeier (1889-1961), de Frédéric-Henri Lem (19..-19..) et d’Albert Maesen (1915-1992). Leurs publications contribuèrent à définir un style sénoufo et à la création de grandes collections privées, notamment celle d’Helena Rubinstein. Lem, esthète voyageur, collecta des objets bamana et sénoufo au Soudan français et en Côte d’Ivoire, en 1934-1935, qu’il offrit, en 1938, à Helena Rubinstein. Il devint alors son collecteur attitré et elle finança sa publication majeure (Sculptures Soudanaises, 1948). L’inspiration que cet art suscita auprès d’artistes tels que Fernand Léger, Henri Matisse ou Pablo Picasso, contribua également à le populariser.

Ce n’est qu’à partir de la fin du XIXe siècle que la France s’engage dans la conquête territoriale du continent africain. Créée par un décret du 16 juin 1895, l’Afrique Occidentale française (A.O.F.), répond à la nécessité de coordonner, sous l’autorité d’un gouverneur général, la pénétration française à l’intérieur du continent africain. Cette fédération regroupera, entre 1895 et 1958, huit colonies. Dans un premier temps : la Côte-d’Ivoire, la Guinée et le Sénégal, rejoints plus tard par la Mauritanie, le Soudan français (Mali), le Niger, la Haute-Volta (Burkina Faso) et le Dahomey (Bénin).

Senufo Sculpture from West Africa, vue de la salle dédiée aux figures d’oiseau setyen, exposition organisée par le Museum of Primitive Art, New York, 20 février-5 mai 1963. © The Art Institute of Chicago.

Senufo Sculpture from West Africa, vue de la salle dédiée aux figures d’oiseau setyen, exposition organisée par le Museum of Primitive Art, New York, 20 février-5 mai 1963. © The Art Institute of Chicago.

L’un des premiers voyageurs qui soit passé sur les franges du pays sénoufo est René Caillié (1799-1838), en 1827-1828, suivit, en 1888, par Louis-Gustave Bingeret (1856-1936), officier et explorateur et Richard Austin Freeman (1862-1943), un chirurgien anglais qui accompagne une expédition envoyée par le Service colonial britannique dans l’Hinterland de la Gold Coast. L’administrateur colonial Maurice Delafosse (1870-1926), officie en Côte d’Ivoire et au Libéria, de 1894 à 1907. La seule monographie ethnographique qu’il consacre aux Sénoufo (1909) laisse très peu de place aux productions esthétiques. Des multiples expéditions sur le continent africain que Leo Frobenius (1873-1938) a mené, entre 1904 et 1918, il ne découvre, en traversant le Soudan français, que la partie nord du pays sénoufo, celle qui relevait de l’ancien royaume du Kènèdougou, le Gouverneur général de l’A.O.F. lui ayant interdit le passage par la Côte d’Ivoire.

Figurine féminine assise tugubélé, « Maître de la coiffe en crête de coq », centre du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, vers 1920. H. : 24,7 cm. © Coll. privée. Photo F. Dehaen-Studio Asselberghs.

Figurine féminine assise tugubélé, « Maître de la coiffe en crête de coq », centre du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, vers 1920. H. : 24,7 cm. © Coll. privée. Photo F. Dehaen-Studio Asselberghs.

Les enquêtes ethnographiques menées par l’administrateur colonial Louis Tauxier (1871-1942), qui séjourne en Côte d’Ivoire de 1918 à 1927, font l’impasse sur les productions artistiques. Le père Pierre Knops (1898-1986), de la Société des missions africaines, exerce à Korhogo, puis à Sinématiali, de 1923 à 1928. En 1924, il aide le préfet apostolique de Korhogo, Mgr Joseph Diss, à collecter statues et masques en bois et objets en laiton. Maurice Prouteaux (18..-19..) administrateur en Côte d’Ivoire de 1904 à 1923, collecte de nombreux objets et publie divers articles consacrés aux Sénoufo. Il est le premier occidental à avoir étudié les coutumes de la ville de Kong, après sa destruction par Samori Touré, en 1897. La mission Dakar-Djibouti (1931-1933), financée par l’État français, collecte, au Soudan français, chez les Sénoufo et les Minianka, près de cent cinquante objets. Frans Olbrechts (1899-1958) mis sur pied De Ivoorkust-expeditie 1938-1939, organisée par l’Université de Gand et le Musée Vleeschuis d’Anvers, qui plaçait, à des fins comparatives, deux doctorants enquêteurs sur deux terrains différents : Pieter Jan Vandenhoute (1913-1978), dans l’Ouest ivoirien, et Albert Maesen, en pays sénoufo.

Masque-heaume kponyugu, atelier ou maître inconnu de la région de Korhogo, centre du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, vers 1930. Bois, fibres et pigments. H. : 32,5 cm. © Rietberg Museum, Zurich, don de Rahn & Bodmer. Inv. RAF 321. Ex-coll. Emil Storrer, acquis en 1953.

Masque-heaume kponyugu, atelier ou maître inconnu de la région de Korhogo, centre du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, vers 1930. Bois, fibres et pigments. H. : 32,5 cm. © Rietberg Museum, Zurich, don de Rahn & Bodmer. Inv. RAF 321. Ex-coll. Emil Storrer, acquis en 1953.

C’est dans les années 1950 que le « culte de la corne » ou Massa — apparu en 1946, au Mali —, envahit la région sénoufo en menaçant la production artistique. De nombreux objets rituels ou initiatiques « pouvant tuer » sont sortis des sanctuaires et des bois sacrés et jetés, nuitamment, sur les tas d’ordures, en dehors des villages. L’engagement de deux missionnaires auprès des populations sénoufo, les pères Michel Convers (1919-2002) et Gabriel Clamens (1907-1964), leur permettra de sauver les statues deble du bois sacré de Lataha. En quelques mois, de nombreuses pièces sont également collectées par un ancien légionnaire suisse, futur galeriste : Emil Storrer (1917-1989), auquel se joint Gilbert Bochet (1923-2003), administrateur colonial féru d’ethnographie. Suivent des « acheteurs professionnels », mandatés par des musées : Hans Himmelheber (1908-2003) (Rietberg Museum de Zurich) et Bohumil Holas (1909-1979) (centre IFAN d’Abidjan). Il faut également citer Simon Escarré (1909-1999), un entrepreneur et collectionneur qui s’installe à Korhogo, en 1937. Storrer se fournira régulièrement chez lui.

« Les Sénoufo »

par Pierre Harter*

Les Sénoufo appartiennent au groupe linguistique voltaïque ou gour et dépassent aujourd’hui deux millions d’individus. Ils se répartissent en une trentaine de sous-groupes, partagés entre le Mali, le Burkina Faso et, surtout, la Côte d’Ivoire, où se trouve Korhogo, leur centre principal. Si les objets sculptés jouent chez eux un certain rôle dans les cultes individuels de moindre importance (rites familiaux, divinatoires et jets de sorts), ils sont surtout liés aux liturgies complexes et encore fort méconnues, de la très importante et très secrète société initiatique poro ou lo, aboutissement logique d’une certaine conception évolutive du monde. Le poro dépasse largement l’aire d’influence Sénoufo, et s’étend jusqu’en Guinée (Kono, Toma), au Libéria (Mano, Kpellé ou Guerzé, Dan Geh, Dan Guio, Kra, Konor, Buzi, Gbandé et Bassa) et, en Sierra-Léone (Sherbro, Kissi et Mendé).

Figure féminine deble, Sénoufo, Maître de Folona, région de Sikasso, nord de la Côte d’Ivoire. Bois, cauris, graines de pois rouges et latex. H. : 90,5 cm. Ex-coll. F.-H. Lem, 1935 ; Helena Rubinstein. © Collection particulière. BAMW Photography.

Figure féminine deble, Sénoufo, Maître de Folona, région de Sikasso, nord de la Côte d’Ivoire. Bois, cauris, graines de pois rouges et latex. H. : 90,5 cm. Ex-coll. F.-H. Lem, 1935 ; Helena Rubinstein. © Collection particulière. BAMW Photography.

Selon la mythologie, l’architecte de l’univers Koutiéléo, dont le sexe est ambigu, sépara d’abord les eaux de la terre. Puis, il créa les cinq animaux mystiques qui préfigurent les cinq principales familles Sénoufo : le caméléon, premier né, symbolisant l’intelligence ; le python, rappelant l’eau fécondante et vecteur mâle de la vie ; le calao, associé à la notion de procréation, puis le crocodile et la tortue. Lors d’une seconde phase, l’homme apparut, mais seulement en tant qu’être vivant, et demeurant en une sorte d’animalité. Ce n’est qu’en une troisième phase que l’homme fut “illuminé”, commémorée et renouvelée par l’initiation du poro dont le but consiste à révéler aux néophytes le sens de l’univers, les techniques, la domesticité des animaux et la culture des plantes. La légende enseigne qu’ensuite, les collectivités s’organisèrent en microcosmes complets, Koutiéléo s’incarnant dans chaque village en un substitut agissant femelle que l’on nomme Katiéléo, la “vieille mère”. Le dieu suprême, n’est jamais sculpté, mais seulement représenté par des symboles.

Les membres du poro reçoivent un enseignement exceptionnellement long, donné par degrés, souvent trimestriels, et pouvant s’étendre sur trois phases de sept années. Ils obéissent à une hiérarchie rigoureuse et complexe. Ils s’expriment alors en une langue archaïque ou tiga, désignant ainsi chaque objet par un nouveau vocable, qui double son nom profane. Ceci crée souvent la confusion dans la nomenclature des objets, les termes pouvant aussi changer selon les fractions ethniques. Chaque promotion constitue une sorte de classe d’âge, utilisant des objets sculptés qui lui sont propres, et qui, contrairement aux Dogon et aux Bambara, ne sont pas réalisés par la caste des forgerons mais par des sculpteurs professionnels, les kulebele.

La plus grande part de l’initiation est donnée dans le bosquet sacré sinzanga, centré par une clairière, où se trouvent des cases qui recèlent les objets liturgiques. Ce sont de vrais sanctuaires, que ferment de magnifiques portes, sculptées sur leur face extérieure. Au milieu de ces panneaux, figure un relief circulaire en forme d’ombilic, signe bénéfique associé à la case. Il est entouré d’un cercle solaire, d’où divergent quatre rayons, orientés vers les coins. Au-dessus et au-dessous, figurent des animaux, personnages ou masques, dont la tête est orientée vers le centre.

La clôture du stage des adolescents est marquée par la prise de grade kwonro. Durant cette cérémonie, les initiés défilent, coiffés d’une calotte en rotin surmontée d’une planche, ronde ou quadrangulaire, peinte d’un damier noir et blanc, souvent découpée à claire-voie d’un personnage ou d’un animal (oiseau, reptile…). Dès le soir, retentit le son mystérieux du rhombe, qui les convoque pour les initiations suivantes, qu’ils suivent rarement jusqu’à la troisième septennalité.

Masque-heaume degele, Sénoufo, village de Lataha, Côte-d’Ivoire. Bois. H. : 103 cm. Ex-coll. Josef Mueller, acquis d’Emil Storrer, vers 1950-1951. © Musée Barbier-Mueller. Photo Studio Ferrazzini Bouchet.

Masque-heaume degele, Sénoufo, village de Lataha, Côte-d’Ivoire. Bois. H. : 103 cm. Ex-coll. Josef Mueller, acquis d’Emil Storrer, vers 1950-1951. © Musée Barbier-Mueller. Photo Studio Ferrazzini Bouchet.

Un rôle essentiel est attribué à la figuration des ancêtres primordiaux Woulo no et Woulo tô, qui descendirent du ciel pour achever l’œuvre terrestre du créateur. Il s’agit parfois d’un rare couple de masques heaume degele, qui n’apparaît que tous les vingt-et-un ans, à la fin de la troisième septennalité, lors de la consécration des sages. Chaque figurine est faite d’un corps annelé, sans bras. Le mâle est reconnaissable à son carquois, vide d’apparence, mais contenant de redoutables flèches invisibles. Ce “Premier Couple” est très souvent représenté dans la statuaire, y prenant en fait le sens mythologique général de la création, le culte réel des ancêtres n’existant pas vraiment chez les Sénoufo. Il entre dans le groupe restreint des objets porpia, relevant du divin, et dont on ignore souvent la fonction. Nous les distinguerons des autres sculptures bandegele, limitées à des pratiques individuelles.

Figure féminine deble, « Premier maître de Lataha », Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1900. H. : 98 cm. © Museum Rietberg, Zurich, ex-coll. Emil Storrer, acquis vers 1952. Inv. RAF 301.

Figure féminine deble, « Premier maître de Lataha », Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1900. H. : 98 cm.
© Museum Rietberg, Zurich, ex-coll. Emil Storrer, acquis vers 1952. Inv. RAF 301.

Les plus prestigieuses des réalisations porpia, sont les kpondo sion, mieux connus sous leur désignation de deble en langue tiga. Il s’agit, presque toujours, d’un exemplaire féminin , mais de rares couples ont déjà été vus. En fait, il n’en existerait que deux par bois sacré. Les initiés du haut degré kafo, les manient en l’honneur de leurs morts. Ils défilent à l’indienne, portant le premier au début, l’autre à la fin, en suivant la lente cadence des tambours funéraires, des sonnailles et de longues trompettes en bois. Ils frappent rythmiquement le sol avec le deble, honorant ainsi l’ancêtre mort, purifiant la terre et la rendant fertile. Les bras servent de poignées, et sont donc très souvent usés ou fort patinés. Ils sont plus longs que ne le voudraient de courts avant-bras, ramenés sur les hanches. De profil, une forte courbure dorsale, allant de la nuque au coccyx est contrebalancée par des seins galbés et un ventre bombé à hauteur de l’ombilic. De face, l’ensemble est au contraire très étroit, afin de libérer suffisamment de place pour les manipulations. Les jambes se terminent en une sorte de socle cylindrique et lourd, conçu pour pilonner la terre. Cette dernière partie manque souvent, bien que le bois choisi par les kulebele, soit toujours d’une essence très dure. Cette détérioration conduit à des confusions avec d’autres figurations du “Couple Primordial”, par exemple celles du très secret tyekpa, le poro des femmes. Dans le centre du pays, le visage de ces deble est nettement concave et se termine par un menton prognathe, qui se confond avec la bouche. La coiffure prend la forme d’un cimier, parfois renflé en avant par un toupet. Au nord, dans la partie malienne (Sikasso, San), cette silhouette fière et noble fait place à des formes plus tendues, schématisées et géométriques, avec des épaules et un buste carré, plaqué de seins coniques et horizontaux, nettement en rapport avec les sculptures bambara. Le style de l’ouest est plus arrondi, proche du réalisme. Parfois, la stricte symétrie du deble est rompue par des ajouts qui désorientent un peu, surtout si le lourd socle a disparu. L’élément mâle porte une hache ou une houe sur l’épaule, sa main droite tient un couteau ou un plantoir, le long de la hanche, évoquant le forgeron, sa tête peut être coiffée d’un disque ressemblant au kwonro. L’élément féminin est parfois surmonté d’une figure animalière de pangolin, et tient en main une boule de terre, ce qui rappelle la potière. Peut-être s’agit-il ici de statues appartenant au tyekpa des femmes ?

Figure d’oiseau setyen, kono, sibi ou porgarga, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois et pigments. H. : 151,5 cm. © New York, The Metropolitan Museum of Art, The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, legs de Nelson A. Rockefeller (1979). Inv. 1979.206.176. Photo Art Resource, N.Y.

Figure d’oiseau setyen, kono, sibi ou porgarga, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois et pigments. H. : 151,5 cm. © New York, The Metropolitan Museum of Art, The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, legs de Nelson A. Rockefeller (1979). Inv. 1979.206.176. Photo Art Resource, N.Y.

La grande figure d’oiseau du poro, nommée setyen, kono, sibi ou porgarga, selon les régions, compte parmi les plus importantes de la catégorie porpia. Elle est devenue l’emblème moderne des Sénoufo. Bien que sa taille soit souvent très grande et son poids fort lourd, elle est maintenue sur la tête d’un porteur, pendant le défilé du cortège et la durée des chorégraphies. Elle symbolise toutes les générations à venir. C’est une combinaison hermaphrodite d’un grand oiseau symbolique (le calao pour certains, un autre oiseau pour d’autres), dont le long bec recourbé rejoint le ventre proéminent gravide, qu’il vient de féconder. Elle indique non seulement le devoir tribal de procréation, mais aussi, l’état gestatoire dans lequel se trouvent les néophytes avant leur initiation. Les ailes déployées sont habituellement peintes en damier, alors que le ventre est simplement tacheté de rouge et de blanc. Il existe un équivalent pour le poro des femmes, mais plus petit, ou porté par une figure féminine.

Maternité, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, H. : 63,6 cm. © The Cleveland Museum of Art, James Albert and Mary Gardiner Ford Memorial Fund. Inv. 1961.198. Photo H. Agriesti.

Maternité, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, H. : 63,6 cm. © The Cleveland Museum of Art, James Albert and Mary Gardiner Ford Memorial Fund. Inv. 1961.198. Photo H. Agriesti.

Comme pour la société poro des hommes, celui des femmes, ou tyekpa, détient une foule d’objets encore méconnus, mais semblant tous être relatifs à la fécondité et à la fertilité. Ce peuvent être ces exceptionnelles statues de maternité assises nong, qui donnent toujours leur sein gauche. Elles sont, en général, gravées de scarifications ou marquées de gaufrures aux commissures et surtout péri-ombilicales radiées, ces dernières étant essentielles dans leur symbolisme profond. Elles semblent attirer en avant cette partie de l’abdomen, la cambrure exagérée du dos contribuant à l’y pousser. Une épaisse patine de sang séché recouvre parfois l’ensemble. Elles se réfèrent à l’ancêtre mythique Katiéléo et apparaissent surtout lors des cérémonies funéraires, où les quatre pieds du tabouret servent de heaume aux porteuses. Des quantités de figurines animalières rappellent les tâches domestiques des épouses. Des statuettes féminines tié, plus réduites, debout ou assises, sont assez nombreuses. Celles qui occupent un tabouret tétrapode, les pieds éloignés du sol, les bras collés aux flancs, et portant parfois un vase au-dessus de la tête, ne doivent pas être confondues avec les figurines de daleu, fort semblables. Surtout si ces dernières ont été mutilées de leur canne par la première génération des collectionneurs d’art africain. Le rôle culturel des daleu est toujours resté ambigu, à cheval sur plusieurs liturgies différentes. C’est l’insigne des kafo, détenteurs de l’un des plus hauts degrés d’initiation du poro ; c’est l’arme sacrée du masque kpelie du groupe Tiembara qui, lui, sert à repousser les influences nuisibles ; c’est encore un emblème porté par les jeunes excisées, à la sortie de leur camp, ou bien la houlette du champion des cultivateurs.

Les rites agraires et, en particulier, ceux de la fête des ignames, sont souvent animés par des sculptures d’oiseau planeur kalioninge, que l’on tient fichés au bout d’une perche pendant la danse kurbi. Ils interviennent par couples, la femelle ayant, au-dessus d’elle, deux oisillons fixés au-dessus de chaque aile par une tige métallique torsadée. Une figurine féminine se dresse quelquefois au-dessus du corps.

Figure anthropomorphe kafigeledio, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, textile, terre et plumes. H. : 71,1 cm. © Coll. privée. Austin Kennedy/Paper Scenery, New York.

Figure anthropomorphe kafigeledio, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, textile, terre et plumes. H. : 71,1 cm. © Coll. privée. Austin Kennedy/Paper Scenery, New York.

En ce qui concerne les objets bandegele, consacrés aux pratiques individuelles, nos connaissances ne sont que très fragmentaires. Les irigefolo des autels individuels ne semblent pas avoir été inventoriés, peut-être sont ils réduits à quelques charmes et statuettes mineures. En revanche, nous connaissons bien les kafigeledio, utilisés par les jeteurs de sorts. Mise à l’abri dans un sanctuaire dissimulé, cette statuette redoutable, reçoit régulièrement des sacrifices sanglants. Elle est coiffée d’une cagoule triangulaire garnie de plumes, auxquelles s’ajoutent, parfois, des piquants de porc-épic. Le menton s’orne d’une barbe de poils d’un animal de brousse et le reste du corps, dont on peut deviner l’élégance, est entièrement moulé d’une robe de toile empesée de sang. Le front, le nez et les reliefs oculaires transparaissent, ainsi que les seins et l’abdomen. Les deux bras sont emprisonnés dans de longues manches, prolongées ou doublées par une sorte de batte en bois. L’officiant peut jeter un sort à distance, en pointant l’une des manches dans la direction présumée de la victime.

Les devins sandogo utilisent des statuettes équestres plus rassurantes, bien qu’armées d’une lance, qui représentent un génie médiateur. Stylistiquement, elles se rapprochent de celles de leurs voisins Mandé, Dogon et Bambara, mais leurs pattes arrières et avant ne forment souvent qu’un seul bloc. Des réductions de ces cavaliers sont exécutées à la cire perdue par la caste endogame des fondeurs. Des formes semblables sont aussi réalisées par les fondeurs Koulango et même par ceux des Abron qui sont pourtant de culture Akan. Les devins consultent aussi des figures de couples anthropomorphes, assis sur un banc, côte à côte, pouvant se tenir par l’épaule, comme les ancêtres primordiaux dogon.

Les devineresses sandobele représentent un groupe beaucoup plus important. Elles sont particulièrement consultées pour les questions de fécondité et de délits sexuels. Elles ont pour emblème une grande statue féminine puguwo, coiffée d’une coupe ou d’un mortier. Elles la transportent, maintenue sur leur tête, lors des processions de la fête des ignames. À cette occasion, on peut remarquer l’emploi de bacs à manducation, proches de ceux des Dogon, mais dont les flancs sont sculptés de masques en bas-relief.

Masque kodal, « Maître du visage concave », centre ou nord du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, avant 1900. H. : 26 cm. © Museum Rietberg, Zurich, don de Novartis, ex-coll. Roger Bediat, avant 1939. Inv. 2011.3.

Masque kodal, « Maître du visage concave », centre ou nord du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, avant 1900. H. : 26 cm.
© Museum Rietberg, Zurich, don de Novartis, ex-coll. Roger
Bediat, avant 1939 ; Patrick Girard. Inv. 2011.3.

Les cases sacrées recèlent aussi de nombreux masques, avec leurs ornements. Ce peuvent être des masques faciaux anthropomorphes kpelie. Assez plats, de petite taille, de forme ovale, assez souvent centrés d’un petit nodule frontal, faisant référence à leur féminité. Ils sont attachés à des arceaux de rotin où est fixée la garniture de tissu qui recouvrira la nuque du porteur. Leurs yeux ont souvent la paupière supérieure découpée, le nez est long, fin, avec de petites narines. La bouche est petite, ronde ou ovale, en légère saillie et montre ses dents, rappelant un peu, par cela, les masques gouro. Le menton est long et anguleux. Ces masques s’enrichissent d’ornements périphériques dits d’inspiration mandé. Ceux-ci sont de trois ordres : il s’agit, tout d’abord, d’éléments frontaux figuratifs, presque toujours des emblèmes de groupe (soit l’un des cinq animaux mythologiques, soit une tête humaine, une paire d’ailes, le fruit épineux du kapokier, une noix de palme…), auxquels se surajoute, souvent et peut-être récemment, une paire de cornes de bélier ; ce sont, en second lieu, des éléments latéraux, géométriques, rectangulaires ou semi-circulaires, hachurés, voire ajourés ; enfin, existent deux éléments inférieurs pédonculaires encadrant le menton, rappelant nettement les pieds de masques n’domo des Bambara méridionaux. De nombreuses variantes surgissent selon les fractions.

Chez les Paralha du nord-est, le nez peut s’allonger en un long bec, ou les cornes se relever et s’aplatir, comme celles d’un buffle, à la manière des Dyoula du centre et des voisins orientaux Koulango. Pourtant purement mandé, les Dyoula ont adopté le masque kpelie des Sénoufo, mais en le dépouillant de certains éléments jugés dangereux, et ne l’utilisant que lors des réjouissances publiques. Ils le plaquent parfois de cuivre, comme les Marka, ou fondent franchement des modèles en laiton.

Masque double, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, H. : 32 cm. © Coll. Laura et James J. Ross. Photo John Bigelow Taylor.

Masque double, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, H. : 32 cm. © Coll. Laura et James J. Ross. Photo John Bigelow Taylor.

Masque, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois et clous de tapissier. H. : 36 cm. © National Museum of African Art, Smithsonian Institution, Washington, DC. Gift of Walt Disney World Co., a subsidiary of The Walt Disney Company. Inv. 2005-6-50. Photo Franko Khoury.

Masque, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois et clous de tapissier. H. : 36 cm. © National Museum of African Art, Smithsonian Institution, Washington, DC. Gift of Walt Disney World Co., a subsidiary of The Walt Disney Company. Inv. 2005-6-50. Photo Franko Khoury.

Les Kuffulo du centre, emploient volontiers des masques doubles, qui, selon Holas, ne seraient pas des masques de jumeaux originels, mais une réduction en un seul élément du couple qui aurait dû évoluer. Au sud-est, dans les fractions Tagwana et, plus à l’est, celles des Djimini, les pédoncules tendent à disparaître et les marques linéaires gaufrées s’affirment aux commissures, comme des moustaches de chat. La face devient plus bombée, avec un menton plus rond. Les rebords palpébraux deviennent plus courbes au lieu d’être rectilignes. Les cornes sont de plus en plus proches de celles des modèles koulango, ou font place à des coiffures sculptées avec des cannelures, des volutes ou des macarons. Une polychromie rouge, blanche, où domine parfois le bleu à linge, peut quelquefois les enrichir.

Quatre masques d’étain, fort anciens, auraient été mis au jour à partir de tombeaux, et témoigneraient de l’ancienneté du canon morphologique culturel kpelie.

Autant ces masques anthropomorphes délicats et finement exécutés, traduisent un sentiment de beauté, de noblesse, de féminité, autant les heaumes zoomorphes poniugo, expriment la virilité, et sont exécutés avec vigueur, cherchant à impressionner, voire à terrifier. En fait, lorsqu’on analyse bien ces types de masques, les kpelie comportent des éléments animaliers et les poniugo un visage proche de l’humain.

Masque heaume korobla. Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. L. : 114 cm, The Museum for African Art, New York, don de Corice Canton Arman. Inv. 2010.02. Photo Jerry L. Thompson.

Masque heaume korobla. Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. L. : 114 cm, The Museum for African Art, New York, don de Corice Canton Arman. Inv. 2010.02. Photo Jerry L. Thompson.

Il existe quatre types de heaumes, dont la forme générale est à peu près la même : il s’agit d’un casque hémisphérique à visage semi-humain, orné de grandes oreilles pointues et d’une mâchoire allongée, plus ou moins plate et rectangulaire, rappelant celle du crocodile. Si ce heaume ne comporte pas de dents, il s’agit du rare gbodiugu, qui apparaît en cours d’initiation du poro. Si le même est garni de dents acérées, c’est un korobla, instrument défensif, chargé d’écarter les esprits malfaisants, de détecter les sorciers et de conjurer leurs sorts. Il joue aussi un rôle funéraire, chevauchant le mort, pour en chasser l’âme à grands cris. Il ne comporte aucun appendice sculpté surajouté, comme les suivants, et s’individualise donc par deux bouquets de plumes et de pointes de porc-épic ou de hérisson, implantés dans une petite ouverture du front et du nez, rappelant ainsi le masque komo des Bambara. Il prend assez fréquemment la forme janus. On l’appelle aussi “masque cracheur” car, la nuit, il arrive que le danseur, fort agité, souffle, par l’orifice de la gueule, une poignée de paille et de résine, enflammée par une braise. Si se surajoute une paire de cornes d’antilopes et, parfois, une effigie animalière frontale (caméléon, oiseau ou cornes de bélier), c’est un masque gpelige, reconnaissable en plus à son couvre-nuque raidit par le sang sacrificiel. Il intervient, lors des initiations du poro, et joue, comme le précédent, un rôle funéraire, en frappant un tambour, afin de pousser, sans retour, l’âme du mort vers kubelekaa, le séjour des trépassés.

Masque casque janus wanyugo, Ladiokaha, Région des Savanes, Côte d’Ivoire. Bois et pigment. Dim. : 34,3 x 25,7 x 64,7 cm. © The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, Gift of Nelson A. Rockefeller, 1964. Inv. 1978.412.311.

Masque casque janus wanyugo, Ladiokaha, Région des Savanes, Côte d’Ivoire. Bois et pigment. Dim. : 34,3 x 25,7 x 64,7 cm. © The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, Gift of Nelson A. Rockefeller, 1964. Inv. 1978.412.311.

Enfin, lorsque s’adjoignent des pointes de phacochères et, surtout, la petite cupule frontale à philtre wa, il s’agit d’un masque waniugo, dont le rôle est uniquement magique. Le wa peut manquer et se trouver remplacé ou renforcé par des paquets de substances actives, souvent fixés dans la gueule. Comme le korobla, il peut prendre l’aspect d’un janus. C’est un instrument d’agression, capable de maléfices, mais jouant aussi un rôle dans les ordalies ou les phénomènes météorologiques. Un cinquième heaume zoomorphe, propre à la fraction Nafara, est détenu par chaque confrérie du poro pour l’initiation au kagba ou au nassolo. Il s’agit d’une réduction du gpelige, sans animal allégorique frontal, fixée en avant d’une grande et longue carcasse en forme de toit à deux pentes. Cette sorte de tente est tapissée d’une toile à décor géométrique et prolongée jusqu’au sol par un rideau de fibres. Un homme et parfois deux ou trois s’y cachent, tout en faisant cheminer le monstre. Ils actionnent un instrument à friction, qui émet des sons rauques destinés à faire fuir les non initiés. Dans la zone malienne de Sikasso, F. H. Lem avait observé deux masques casques de bois, en forme de bol retourné, où se déploient, sur le devant, les cornes d’une tête de buffle et, sur l’occiput, un petit cavalier armé ou un cervidé. Le forgeron Kourouma les interpréterait comme des casques individuels de chasseurs ou de guerriers. On en connaîtrait moins d’une dizaine, réalisés en laiton, et dont le plus ancien aurait été extrait d’une tombe, en plein pays Baoulé. Ceci fait émettre l’hypothèse qu’ils puissent être restés en place depuis le XVIe siècle, époque du retrait de la fraction Kiembara vers Korhogo.

Casque, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, métal, fibres et pigments. H. : 52 cm. Ex-coll. F.-H. Lem ; Helena Rubinstein. © Newark Museum, achat 1966, The Member’s Fund. Inv. 66.619.

Casque, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, métal, fibres et pigments. H. : 52 cm. Ex-coll. F.-H. Lem ; Helena Rubinstein. © Newark Museum, achat 1966, The Member’s Fund. Inv. 66.619.

Il existe une foule d’objets secondaires, tous exécutés avec raffinement, comme les étriers de poulies des tisserands que surmonte souvent l’oiseau setyen, mais aussi un masque kpelie, imprégnant de rituels ancestraux l’action du tisserand. Parfois, c’est une tête de buffle, plus rarement une main ou une tortue. Ceux des Djimini s’ornent de masques kpelie, caractéristiques de la région, ou d’une tête d’oiseau qui voit se creuser un ressaut entre le bec et une certaine avancée du front, laquelle peut parfois se montrer volumineuse. Sont encore enrichis de rondes-bosses ou de motifs, les serrures, les mortiers, les louches rituelles, les fauteuils de chef, plus abondamment sculptés que ceux des Bambara, les pots à beurre de karité parfumé, dont les couvercles sont décorés d’un oiseau, d’un masque korobla ou d’une figurine féminine.

Pendentif « jumeaux », Sénoufo ou Tussian, nord de la Côte d’Ivoire ou sud-ouest du Burkina Faso. Laiton. Dim. : 5,1 x 4,7 x 0,6 cm. © The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, Gift of M. and Mrs. John J. Klejman, 1964. Inv. 1978.412.496.

Pendentif « jumeaux », Sénoufo ou Tussian, nord de la Côte d’Ivoire ou sud-ouest du Burkina Faso. Laiton. Dim. : 5,1 x 4,7 x 0,6 cm. © The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, Gift of M. and Mrs. John J. Klejman, 1964. Inv. 1978.412.496.

Bague yawiige ornée d’un caméléon, Sénoufo, Côte d’Ivoire, Mali ou Burkina Faso. Laiton. H. : 3,8 cm. © The Bryce Holcombe Collection of African Decorative Art, Bequest of Bryce Holcombe, 1984. Inv. 1986.478.29.

Bague yawiige ornée d’un caméléon, Sénoufo, Côte d’Ivoire, Mali ou Burkina Faso. Laiton. H. : 3,8 cm. © The Bryce Holcombe Collection of African Decorative Art, Bequest of Bryce Holcombe, 1984. Inv. 1986.478.29.

En dehors des cavaliers utilisés par les guérisseurs, les fondeurs kpeembele réalisent d’innombrables autres charmes yawige, qui peuvent aussi prendre la forme de pendentifs figurant les cinq animaux ou de bagues d’hommes surmontées d’un caméléon. De nombreux modèles évoquent des jumeaux, côte à côte, et même des triplés, dont les jambes se confondent en un large triangle plat. Des bracelets de cheville ou de poignet, ont presque toujours la forme du python. La bague-insigne de l’association des guérisseurs nokariga, est beaucoup plus rare. Elle a pour chaton une large tête de buffle, en souvenir du chasseur fondateur qui fit grâce au buffle en échange de ses connaissances des herbes. Lors du décès d’un membre, elle est portée en bouche par son successeur.

Bague nokariga ornée d’une tête de buffle, atelier Tyebara, Korhogo, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Laiton. Dim. : 9 x 6,5 x 3.2 cm. © Museum Rietberg, Zurich, ex-coll. Emil Storrer, avant 1954-vers 1970, ex-coll. Denise Zubler, Bâle et Zürich. Inv. 2013.188.

Bague nokariga ornée d’une tête de buffle, atelier Tyebara, Korhogo, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Laiton. Dim. : 9 x 6,5 x 3.2 cm. © Museum Rietberg, Zurich, ex-coll. Emil Storrer, avant 1954-vers 1970, ex-coll. Denise Zubler, Bâle et Zürich. Inv. 2013.188.

Figurine, Senufo ou Tussian, nord de la Côte d’Ivoire ou sud-ouest du Burkina Faso. Alliage de cuivre. H. : 4,1 cm. © The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, Bequest of Nelson A. Rockefeller, 1979. Inv. 1979.206.41.

Figurine, Senufo ou Tussian, nord de la Côte d’Ivoire ou sud-ouest du Burkina Faso. Alliage de cuivre. H. : 4,1 cm. © The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, Bequest of Nelson A. Rockefeller, 1979. Inv. 1979.206.41.

À cause d’abandons massifs d’objets, suivis de remplacements, liés à des autodafés commis par les adeptes de cultes nouveaux (comme celui du massa ou alakora, dédié à la corne de bélier), les objets sénoufo apparurent, à une certaine époque, en surabondance. Ils ont peut-être subi des influences morphologiques originales, lors de leur réapparition culturelle. De toute façon, les liens stylistiques des statuettes du nord avec celles des Bambara et des Dogon sont évidentes, et se sont sans doute aussi installées au fil des temps, en particulier pour les masques zoomorphes, très proches des masques komo Bambara. Quant aux masques kpelie, leur bouche basse et protruse évoque le style des Mandé Gouro du sud-ouest, et leurs coiffures cornues en peigne, celui des masques n’domo des Bambara du nord.

*Article publié dans notre magazine Le Monde de l’Art Tribal, printemps 1995, N° 5, pp. 44-53. Spécialisé dans la pathologie tropicale, le docteur Pierre Harter a passé trente-trois ans de sa vie en Afrique. Sa donation de sculptures bamiléké et bamoum est aujourd’hui l’un des fleurons du MQB, à Paris. Harter part en Afrique en 1957. Tout en soignant les Camerounais atteints de lèpre et de malaria, le médecin les regarde et les écoute. Il devient un des leurs, pénètre au sein des sociétés secrètes et est admis aux cérémonies initiatiques les plus confidentielles. De retour en France, il ne cessera pas d’enrichir et d’étudier sa collection. Il effectuera un dernier voyage en Afrique en 1985 et meurt en 1991.

Figure féminine deble, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 104 cm. © Yale University Art Gallery, New Haven, CT., Charles B. Benenson, B.A. 1933, Collection. Inv. 2006.51.60).

Figure féminine deble, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 104 cm. © Yale University Art Gallery, New Haven, CT., Charles B. Benenson, B.A. 1933, Collection. Inv. 2006.51.60).

The Senufo

by Dr. Pierre Harter

The Senufo belong to the Voltaic or Gour linguistic group and today number more than two millions people. They are divided into some thirty sub-groups, covering Mali, Burkina Faso and particularly Côte d’Ivoire, where Korhogo, the main center, is located. Some Senufo sculpture is carved for use in individual practices of lesser importance, such as family and divinatory rites and the casting of spells, but their art is more widely identified with the complex and still largely unknown rituals of the important and secret poro or lo initiatory society, the existence of which is necessitated by the Senufo’s evolutionary conception of the world. The poro goes well beyond the Senufo sphere of influence, and extends as far as Guinea (the Kono and Toma), Liberia (the Mano, Kpelle or Guerze, Dan Geh, Dan Guio, Kra, Konor, Buzi, Gbande, and Bassa), and to Sierra Leone (the Sherbro, Kissi, Mende). According to myth, the creator of the universe Koutiéléo, whose sex is ambiguous, first separated the waters from the earth. Then he created the five mystical animals the antecedents of the five main Senufo families: the chameleon, the first born, symbolizing intelligence; the python, recalling the fertilizing water and the male carrier of life; the hornbill, associated with the notion of procreation; and finally the crocodile and the tortoise. During the second phase, man appeared, but only as a physical entity, still remaining in some kind of animal form. It was only in the third phase that man was “illuminated”, and this phase is now commemorated and renewed through the initiation of the poro. Its aim is to reveal to neophytes the meaning of the universe, arts and crafts, rearing of animals and cultivation of plants. The legend recounts that the communities then organized themselves into complete microcosms of Koutiéléo, incarnating themselves in each village into a female active substitute called Katiéléo, the “old mother”. The supreme god is never sculpted, but only represented by symbols.

Canne, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois patiné. H. : 105 cm. © Ex-coll. Carlebach. Coll. M. Itzikovitz. Photo B. Cavanagh, Paris.

Canne, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois patiné. H. : 105 cm. © Ex-coll. Carlebach. Coll. M. Itzikovitz. Photo B. Cavanagh, Paris.

The members of the poro receive an exceptionally long training, given by degrees, often quarterly, which may extend over three seven-year phases. They obey a harsh, complex hierarchy. They express themselves in an archaic language or tiga, which designates each object with a new word, in addition to its profane name. This often creates confusion in identifying artifacts. The terms may also change according to the ethnic sub-groups. Each step forward in the poro constitutes a kind of age class, and requires its own carved artifacts. Among the Senufo, unlike the Dogon and Bamana, these objects are not made by the smith cast, but by professional carvers, the kulebele. The major part of the initiation is performed in the sacred grove, sinzanga, in the middle of which is a clearing, where there are huts concealing the ritual artifacts. These sanctuaries are sealed by magnificent doors with carved exteriors. In the middle of the door panels there is a circular, navel-shaped relief, a beneficial sign related to the hut. It is surrounded by a solar circle, from which four rays diverge, pointing toward the corners. Above and below there appear animals, figures or masks, whose heads point toward the center. The end of the adolescents’ training period is marked by obtaining the rank of kwonro.

Parure de tête, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, fibres, jonc et tissu de coton. H. : 99,1 cm. © The Metropolitan Museum of Art, New York, don de M. et Mme J. Gordon Douglas III, 1984. Inv. 1984.514.3).

Parure de tête, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, fibres, jonc et tissu de coton. H. : 99,1 cm. © The Metropolitan Museum of Art, New York, don de M. et Mme J. Gordon Douglas III, 1984. Inv. 1984.514.3).

During this ceremony, the initiates file by wearing cane caps, each surmounted by a round or rectangular plank, painted as a black and white checker-board, often cut out in openwork with a figure or an animal (reptile, bird…). In the evening, the mysterious sound of the bull-roarer rings out, summoning them to the next initiations, but few follow through as far as the third seven-year period. A crucial role is placed on the representation of the Primeval Ancestors Woulo no and Woulo tô, who descended from heaven to complete the creator’s work on earth. These are sometimes embodied in a rare pair of degele helmet masks which appear only every 21 years, at the end of the third seven-year period, during the consecration of the elders. Each small figure consists of an armless, ringed body. The male is recognizable by his apparently empty quiver, which in fact contains fearful, invisible arrows.

Couple, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 115 et 97 cm. © Coll. privée. Courtesy McClain Gallery, Sotheby’s.

Couple, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 115 et 97 cm. © Coll. privée. Courtesy McClain Gallery, Sotheby’s.

This Primeval Couple is often represented in statuary, taking on the general mythological meaning of creation, since real ancestor worship does not really exist among the Senufo. These figures fall within the restricted group of divine-related porpia artifacts, whose actual function is often unknown. We shall distinguish them from the other bandegele carvings, restricted to individual practices. The most prestigious of the porpia carvings are the kpondo sion, better known by the term of deble in the tiga language. These are almost always female tô, but a few couples have been observed. In fact there would only two exist for every sacred wood. The initiates of the upper degree kafo, use them in honor of their dead. They march in single file, carrying one at the front and the other at the end, following the slow rhythm of the funereal drums, bells and long wooden trumpets. They beat the ground rhythmically with the deble, thereby honoring the dead ancestor, purifying the earth and making it fertile. The arms serve as handles, and are therefore often very worn or highly patinated. They are longer than would suggest the short forearms resting on the hips. In profile, a strong curve of the back from the nape to the coccyx is counterbalanced by rounded breasts and a belly protruding at the navel. Face-on, the figure is very narrow, in order to leave enough room for handling. The legs end in a heavy, cylindrical base, designed to pound the earth. This base is often missing, although the wood chosen by the kulebele is always of a very hard variety. This deterioration leads to confusion with other representations of the Primeval Couple, for example those of the highly secret tyekpa, the women’s poor. In the center of the Senufo region, the face of the deble is distinctly concave and ends in a protruding chin, which blends in with the face. The hairstyle takes the form of a crest, sometimes with a tuft projecting forward. In northern Mali area (Sikasso, San), this proud and noble outline gives way to tighter, more schematic and geometric forms, with square shoulders and chest, conical, horizontal breasts, clearly reminiscent of Bamana carvings. The western style is more rounded and naturalistic. Sometimes, the strict symmetry of the deble is broken by additions, which may lead to confusion, particularly if the heavy base has disappeared. The male partner carries an axe or a hoe on his shoulder; his right hand holds a knife or a dibble on the hip evoking the smith; and his head may bear a disk resembling the kwonro. The female partner is sometimes surmounted with an animal figure, a pangolin, and holds a clod of earth in her hand, recalling the potter. These statues may belong to the women’s tyekpa ? The large bird figure of the poro, which is named setyen, kono, sibi or porgarga, according to the region is among the most important in the porpia category. It has become the modern emblem of the Senufo. Although it is often very big and extremely heavy, it is kept on the head of a bearer during the passing of the procession and throughout the length of the dances. It symbolizes all the generations to come. It is a hermaphroditic combination of a symbolic bird (some say the hornbill, others a different bird), whose long hooked beak touches the gravid protruding belly that it has just fertilized. It represents not only the tribal duty of procreation, but also the state of gestation in which the neophytes find themselves before their initiation. The outspread wings are usually painted with a checker-board pattern, whereas the belly is merely spotted with red and white. There exists an equivalent for the women’s poro, but this is smaller or carried by a female figure.

Récipient à caryatide. Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 29,7 cm. © Coll. privée. Photo Studio Asselberghs-Dehaen, Bruxelles.

Récipient à caryatide. Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 29,7 cm. © Coll. privée. Photo Studio Asselberghs-Dehaen, Bruxelles.

As with the men’s poro society, the women’s or tyekpa has a great number of artifacts that are still largely unexplained, but seem to relate to fecundity and fertility. They may be these outstanding seated maternity figures, nong, which always proffer their left breast. They are usually marked with scarifications and especially radiating peri-umbilical designs in relief, that are essential in their deep symbolism. The umbilicus seems to pull the abdomen forward, and the exaggerated arch of the back contributes to that emphasis. A thick patina of dried blood sometimes covers the whole form. The nong figures refer to the mythical ancestor Katiéléo and appear particularly during funeral ceremonies, in which the four feet of the stool act as a helmet for the female bearers.

Figurine féminine, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 19 cm. © Coll. Mina et Samir Borro, Bruxelles.

Figurine féminine, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 19 cm. © Coll. Mina et Samir Borro, Bruxelles.

Large numbers of small animal figures recall the wives’ domestic tasks. Smaller female statuettes, tié, either standing or seated, are quite numerous. Those sitting on a four-legged stool, with their feet off the ground and their arms by their sides, sometimes carrying a vase on the head, should not be confused with the similar daleu figurines, which frequently have been sawed off their canes by the first generation of African art collectors. The cultural role of the daleu has always been ambiguous, covering several different set of practices. It is the emblem of the kafo, who possess one of the highest degrees of initiation in the poro; it is the sacred weapon of the kpelie mask of the Tiembara group, which uses it to ward off harmful influences; it is an emblem worn by the young excised girls when they leave their camp; or it is the trowel of the farmers’ champion. Agrarian rites, in particular those of the yam festival are often enlivered by gliding carved wooden birds, kalioninge, which are stuck on the end of a perch during the kurbi dance. They come in couples, with the female having two chicks above her, one fixed on each wing by a twisted metal wire. A small female figure sometimes rises over the body. With regard to the bandegele artifacts, devoted to individual practices our knowledge is very fragmentary and we have no inventory of the irigefolo, individual altars, although they may be summed up by a few charms and minor statuettes. However, we have some knowledge of the kafigeledio used by wizards. This fearsome statuette hidden away in a concealed sanctuary regularly receives bloody sacrifices. It wears a triangular hood decorated with feathers, to which are sometimes added the quills of a porcupine. The chin is adorned with a hair beard from a bush animal, and the rest of the handsome body is fully fitted with a blood-starched cloth robe. The brow, the nose and the reliefs of the eyes show through, as do the breasts and the abdomen. Both arms are enclosed in long sleeves that are extended or doubled by a kind of wooden bat. The officiant may cast a spell from a distance by pointing one of the sleeves in the presumed direction of the victim.

Statuette équestre syonfolo, « Maître des mains en spatule », centre du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, vers 1920. Bois. H. 32,1 cm. © Dallas Museum of Art ; don de la McDermott Foundation, à la mémoire d’Eugene McDermott. Inv. 1974. SC.14. Ex-coll. Gustave et Franyo Schindler.

Statuette équestre syonfolo, « Maître des mains en spatule », centre du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, vers 1920. Bois. H. 32,1 cm. © Dallas Museum of Art ; don de la McDermott Foundation, à la mémoire d’Eugene McDermott. Inv. 1974. SC.14. Ex-coll. Gustave et Franyo Schindler.

The sandogo wizards use equestrian statuettes that are a bit more reassuring, despite being armed with a lance, and which represent a mediating spirit. Stylistically they are close to those of their Mande, Dogon and Bamana neighbors, but the forelegs and hindlegs often each form a single block. Smaller versions of these horsemen are made by the “lost wax” method by the endogamic cast of smelters. Similar forms are also made by the Koulango casters and even by the Abron, who are of Akan culture. The wizards also consult figures of anthropomorphic couples, sitting side by side on a bench and sometimes holding each other by the shoulders like the Dogon primeval ancestors. The sandobele female wizards represent a far more important group. They in particular are consulted about questions of fecundity and sexual crimes. Their emblem is a large female statue, puguwo, with a cup or mortar on her head. They carry her on their heads during the processions of the yam festival. At this time, the use of manducation troughs may be observed, rather like those of the Dogon, although their sides are carved with masks in low-relief. Numerous masks, with their ornaments, are strored in the sacred huts. These may be anthropomorphic face masks, kpelie, which are somewhat flat, small, oval-shaped, with a small frontal nodule referring to their femininity and quite often positioned in their center. They are tied to cane hoops, on which is fixed the cloth trimming covering the bearer’s nape. Their upper eyelids are often cut out and their noses are long and thin with small nostrils. Their mouths are small, either round or oval, slightly protruding and bearing their teeth, thereby recalling Gouro masks. Their chins are long and angular.

Masque-heaume kponyugu, atelier ou maître inconnu de la région de Korhogo, centre du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, vers 1930. Bois, fibres et pigments. H. : 32,5 cm. © Rietberg Museum, Zurich, don de Rahn & Bodmer. Inv. RAF 321. Ex-coll. Emil Storrer, acquis en 1953.

Masque-heaume kponyugu, atelier ou maître inconnu de la région de Korhogo, centre du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, vers 1930. Bois, fibres et pigments. H. : 32,5 cm. © Rietberg Museum, Zurich, don de Rahn & Bodmer. Inv. RAF 321. Ex-coll. Emil Storrer, acquis en 1953.

These masks are enhanced by peripheral ornaments said to be of Mande inspiration. These ornaments are of three types:

1 - Figurative frontal elements, almost always group emblems (either one of the five mythological animals, or a human head, a pair of wings, the spiny fruit of the kapok tree, a palm nut… to which is frequently of ram’s horns, although these may be a recent innovation.

2 – Lateral, geometric, rectangular or semi-circular elements that may be hatched or in openwork.

3 – Two downward-curving lower elements at either side of the chin, distinctly reminiscent of the “feet” of the n’domo masks of the southern Bamana.

Many variants arise according to the sub-group. With the Paralha of the north-east, the nose may extend into a long beak, or the horns may rise and flatten out like a buffalo’s, as with the Dyoula of the central region and their eastern Koulango neighbors. The Dyoula, who are pure Mande, have adopted the kpelie mask of the Senufo, but have stripped it of certain elements considered dangerous, and use it only during public celebrations. They sometimes plate them with copper as the Marka do, or cast models in brass. The Kuffulo of the central region often use double masks which, according to B. Holas, are not masks of primeval twins, but a small version in one part of the couple that should have evolved. In the south-east, in the Tagwana sub-groups, and further east with the Djimini, the lower projections tend to vanish and embossed lines show up in the commissures, like cat’s whiskers. The face becomes rounder, as does the chin. The edges of the eyelids become curved rather than straight. The horns are much closer to those of the Koulango models or are replaced with headdresses carved with grooves, curls or coils. They are often enhanced by red and white coloring, accented by the powdery blue of laundry bluing.

Masque-heaume kponyugu, atelier ou maître inconnu de la région de Korhogo, centre du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, vers 1930. Bois, fibres et pigments. H. : 32,5 cm. © Rietberg Museum, Zurich, don de Rahn & Bodmer. Inv. RAF 321. Ex-coll. Emil Storrer, acquis en 1953.

Masque-heaume kponyugu, atelier ou maître inconnu de la région de Korhogo, centre du pays sénoufo, Côte d’Ivoire, vers 1930. Bois, fibres et pigments. H. : 32,5 cm. © Rietberg Museum, Zurich, don de Rahn & Bodmer. Inv. RAF 321. Ex-coll. Emil Storrer, acquis en 1953.

Four very ancient tin masks are supposed to have been discovered in tombs, and these would confirm to the antiquity of the kpelie cultural and morphological tradition. In as much as the delicate, finely worked anthropomorphic kpelie masks convey a feeling of beauty, nobility and feminity, so the poniugo zoomorphic helmets in contrats express virility, and they are made with vigor in an attempt to impress or even terrify others. In fact, careful analyses reveals that the kpelie have animal elements about them, while the poniugo have a nearly human face.

Masque heaume, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, clous, laiton, fibres végétales et plumes. H. : 180 cm (avec costume). © Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren, achat, 1965. Inv. EO.1965.23.1-1. Photo Studio Asselberghs-Dehaen.

Masque heaume, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, clous, laiton, fibres végétales et plumes. H. : 180 cm (avec costume). © Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren, achat, 1965. Inv. EO.1965.23.1-1. Photo Studio Asselberghs-Dehaen.

Four types of helmets exist, the general form of which is practically the same: a hemispheric mask with a semi-human face, large, pointed ears and a long, more or less flat or rectangular jaw, reminiscent of a crocodile’s. When this helmet has no teeth, it is the rare gbodiugu, which appears during the initiation of the poor. If it is equipped with sharp teeth, then it is a korobla, an instrument of defence, responsible for warding off evil spirits, detecting wizards and averting their spells. It also plays a funereal role, riding the dead person to chase away his soul with loud screams. It has no additional carved appendage as the following do, and is therefore individualized by two bunches of feathers and porcupine or hedgehog quills, fitted into a small aperture in the forehead and nose, and thus recalling the komo mask of the Bamana. Quite frequently it is janiform. It is also called the “firespitter”, since sometimes during the night the highly excited dancer blows a handful of straw and resin set alight by a cinder through the orifice of the mouth. If there mask also has a pair of antelope horns, and sometimes a frontal animal effigy (chameleon, bird, ram’s horns), then it is a gpelige mask, further recognizable by its scarf stiffened with sacrificial blood. It is used during the poro initiations, and plays a funereal role, as does the previous one, by beating a drum to push the deceased person’s soul irrevocably towards kubelekaa, the land of the dead. Finally, when wart hog tusks, and particularly the small frontal philter cup, wa, are included then the mask is a waniugo, the role of which is purely magic. The wa may be absent and replaced or reinforced by packets of active substances which are often set in the mouth. Like the korobla, it may be janiform. It is an instrument of aggression capable of evil doings, and also plays a role in ordeals and meteorological phenomena. A fifth zoomorphic helmet, belonging solely to the Nafara sub-group, is owned by each brotherhood of the poro for initiation to the kagba or Nassolo. This is a smaller version of the gpelige, without a frontal allegorical animal, set in front of a huge, long carcass in the form of a roof with two slopes. This kind of tent is woven out of a cloth with a geometric design and extended to the ground by a curtain of fibers. A man, sometimes two or three, hides inside, making the monster move along. They play a percussion instrument, which emits raucous sounds intended to chase away the uninitiated. In the area of Sikasso, in Mali, F. H. Lem observed two wooden helmet masks in the form of upside-down bowls, from which buffalo horns rose on the front, and a small armed horseman or deer on the rear. The Kourouma smith would interpret them as individual helmets of hunters or warriors. Fewer than a dozen made of brass are known, the oldest of which is supposed to have been removed from a tomb in the heart of the Baoule region. This invites the theory that they may have existed since the 16th century, when the Kiembara sub-group moved to Korhogo. There exist many secondary artifacts, all finely made, such as the weavers’ heddle pulley, which is often surmounted by the setyen bird, or at time by a kpelie mask, ennobling the weaver’s action with ancestral rites. Sometimes it may have a buffalo head, and less frequently a hand or a tortoise. Those of the Djimini are adorned with the characteristic kpelie masks of the region or with a bird’s head which has a ridge between its beak and a protuberance of the forehead, at times quite large.

Tambour, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 122,9 cm. © The Art Institute of Chicago, Robert J. Hall, Herbert R. Molner Discretionary, and African and Amerindian Art Purchase funds. Inv. 1990.137.

Tambour, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois. H. : 122,9 cm. © The Art Institute of Chicago, Robert J. Hall, Herbert R. Molner Discretionary, and African and Amerindian Art Purchase funds. Inv. 1990.137.

Door locks, mortars, ritual ladles, chieftain’s chairs — more richly carved than those of the Bamana — and perfumed shea butter dishes, the lids of which are decorated with a bird, a mask or a korobla female figure are also enhanced by decorative motifs or sculptures in the round. In addition to the horsemen used by the healers, the kpeembele casters make many other charms, yawige, which may take the form of pendants depicting the five animals, or of men’s rings surmounted by a chameleon. Many versions represent twins, side by side, and even triplets, whose legs come together in a large flat triangle. Ankle or wrist bracelets almost always have the form of the python.The insignia ring of the healers’ association, nokariga, is far rarer. Is displays a large buffalo head in memory of the founding hunter who spared the buffalo in exchange for its knowledge of herbalism. When a member dies, it is carried in his successor’s mouth.

Because huge numbers of artifacts have been relinquished under duress and replaced by the adepts of new cults (such as the massa or the alakora devoted to the ram horn), Senufo artifacts seem exceptionally abundant. They may have undergone original morphological influences at the time of their cultural reappearance. Nevertheless, the stylistic links of the statuettes of the north with those of the Bamana and Dogon are obvious and undoubtedly must have evolved over a long period of time. This is especially true of the zoomorphic masks, which are very close to the Bamana komo masks. The low, protuberant mouths of the kpelie masks evoke the style of the Mande Gouro of the south-west and their horned coiffures with a comb recall the Bamana n’domo masks of the north.

BIBLIOGRAPHY

CONVERS, Père Michel, « Masques en étain sénoufo », Arts d’Afrique Noire, N° 16, Hiver 1975, pp. 24-36 ; « L’Aventure de Massa en Pays Sénoufo », Primitifs, N° 6, Septembre/Octobre 1991, pp. 24-34 : « Une suite… à l’aventure de Massa en pays sénoufo », Le Monde de l’Art Tribal, N° 13, printemps 1997, pp. 52-66.

BOCHET, G., « Les Masques sénoufo, de la forme à la signification », Bulletin de l’I.F.A.N., T. XXVII, série B., N° 3/4, 1965, p. 636.

GLAZE, A., « Woman power and art in a Senufo village », African Arts, Spring 1975, vol. VIII, N° 3, p. 24 ; « Senufo Ornament and Decorative Arts », African Arts, Nov. 1978, vol. XII, N° 1, p. 63.

GOLDWATER, R., Senufo Sculpture from West Africa, Museum of Primitive Art, New York, 1964.

HOLAS. B., Arts de la Côte d’Ivoire, P.U.F., 1966 ; Sculpture sénoufo, Centre des Sciences Humaines, C.I., 1964 ; Masques Ivoiriens, C.S.H., 1969 ; Animaux dans l’art ivoirien, Geuthner, 1969.

KOUROUMA, M., « Un Africain nous parle de l’art de son peuple », Arts d’Afrique Noire, Été 1983, N° 46, p. 31.

LEM, F. H., Sculptures Soudanaises, Arts et Métiers Graphiques, 1948.

RICHTER, D., « Senufo Mask Classification », African Arts, May 1978, vol. XII, N° 3, p. 66.

Harpe, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, fer et cuir. L. : 100 cm. © Coll. Claudie et Alain Lebas, Paris.

Harpe, Sénoufo, Côte d’Ivoire. Bois, fer et cuir. L. : 100 cm. © Coll. Claudie et Alain Lebas, Paris.

Poster un commentaire

« Der Kaiserin-Augusta-Fluss »

Masque, village de Watam, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres et pigments. H. : 55 cm. Collecté par Lan a Goan de la Neu Guinea Compagnie en 1900. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 21428. Photo Martin Franken.

Masque, village de Watam, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres et pigments. H. : 55 cm. Collecté par Lan a Goan de la Neu Guinea Compagnie en 1900. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 21428. Photo Martin Franken.

Parmi les régions d’Océanie les plus étonnantes dans le domaine artistique, figure la contrée du fleuve Sepik, qui représente, sans conteste, un des grands noms de l’art océanien avec des sculptures remarquables pour leur singularité et la diversité de leurs formes. Le Sepik, le plus long cours d’eau de Papouasie Nouvelle-Guinée, se situe au nord-est de l’île et s’étend sur 1 126 km avant de se jeter dans l’océan Pacifique. Vaste zone marécageuse, sa vallée abrite des populations qui vivent sur les berges ou dans des zones proches du fleuve et de ses affluents.

 

Cette contrée est à l’honneur à travers deux expositions : Tanz der Ahnen. Kunst vom Sepik in Papua-Neuguinea – “La danse des ancêtres”. L’art du Sepik en Papouasie Nouvelle-Guinée, Berliner Festpiele Martin-Gropius-Bau, Berlin (18 mars-14 juin 2015), Stadt Zürich, Museum Rietberg (10 juillet-4 octobre 2015), Musée du quai Branly, Paris (27 octobre 2015-7 février 2016), dont les co-commissaires sont Philippe Peltier (responsable de l’Unité patrimoniale Océanie-Insulinde au musée du quai Branly) et Markus Schindlbeck (responsable des collections Océanie et Australie au musée d’Ethnologie de Berlin) et Christian Kaufmann (conservateur honoraire), comme conseiller scientifique ; Cat. NGA cover

Myth + Magic. Art of the Sepik River, Papua New Guinea, organisée à l’occasion du 40e anniversaire de l’indépendance de l’île par la National Gallery of Australia, Canberra (7 août-1er novembre 2015), dont le commissaire est Crispin Howarth.

La Papouasie Nouvelle-Guinée est une grande île montagneuse aux nombreux fleuves sinueux, à laquelle s’ajoutent plusieurs îles et archipels, partie intégrante de la Mélanésie. Située au nord-est de l’Australie, d’une large superficie (plus de 1 200 000 km2), elle est compacte, difficile d’accès, politiquement divisée entre, à l’ouest, le Papua Barat (ex-Irian Jaya), province contestée de l’État indonésien, et, à l’est, la Papouasie Nouvelle-Guinée, indépendante depuis 1975 — en 1949, les deux territoires composants la moitié orientale de l’île, le territoire de Nouvelle-Guinée au Nord et le territoire de Papouasie au Sud furent réunis et, en 1972, le nom fut changé en “Papouasie Nouvelle-Guinée” (la moitié occidentale, dénommée Nouvelle-Guinée Hollandaise jusqu’en 1962, puis Irian Jaya, est constituée des provinces indonésiennes et de la Papouaise occidentale).

Crâne surmodelé, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe-XXe siècle. Crâne, terre, ocre, cheveux et fourrure. Dim. : 24 x 20 x 25 cm. ©
 Australian Museum, Sydney.
Don Miss Ramsay-Smith, 1937.

Crâne surmodelé, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe-XXe siècle. Crâne, terre, ocre, cheveux et fourrure. Dim. : 24 x 20 x 25 cm. ©
 Australian Museum, Sydney.
Don Miss Ramsay-Smith, 1937.

Frise porte-crânes avec crâne surmodelé, Iatmul, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. Pétiole de sagoutier, fibres, rotin, pigments, crâne surmodelé et plumes. L. : 180 cm. H. : 84 cm. © Musée du quai Branly, Inv. 72.1964.11.9.1. Photo C. Germain.

Frise porte-crânes avec crâne surmodelé, Iatmul, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. Pétiole de sagoutier, fibres, rotin, pigments, crâne surmodelé et plumes. L. : 180 cm. H. : 84 cm. © Musée du quai Branly, Inv. 72.1964.11.9.1. Photo C. Germain.

Ce fleuve représentait à la fois un espace nourricier, déterminant du mode de vie des habitants — souvent liés par d’intenses réseaux d’échanges de biens et d’idées —, et à la fois un moyen de transport et une menace par la présence de nombreux crocodiles et les crues saisonnières. Une immense diversité de cultures et de langues (papoues et malayo-polynésiennes) s’y est développée au cours des millénaires. Les régions du moyen et du bas Sepik comptent à elles seules quatre-vingt dix langues différentes. Ces langues témoignent d’une longue implantation mais, n’étant pas nécessairement en relation les unes avec les autres, on peut difficilement considérer le peuplement de cette région comme homogène. Quelques groupes de langue sont limités à un village regroupant trois ou quatre cents habitants, d’autres, beaucoup plus vastes, sont divisés en sous-groupes. Si les traces d’occupation les plus anciennes ont été découvertes au nord du fleuve, dans une caverne, près de Serapa, et dateraient de 14.000 ans, l’histoire transmise oralement remonte à plusieurs générations, peut-être jusqu’au XVIIe siècle ou au-delà. Elle fait état de l’implantation de villages, de migrations, de campagnes militaires, de l’établissement de relations d’échanges entre villages et, plus récemment, de la rencontre avec les étrangers à la peau blanche.

Crochet, village de Yentchanmangua, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, coquille d’huître perlière et fibres. Dim. : 73 × 166 × 45 cm. Collecté par Adolf Roesicke lors de la Kaiserin-Augusta-Fluss-Expedition de Berlin, 1912-1913. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 54998. Photo Claudia Obrocki.

Crochet, village de Yentchanmangua, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, coquille d’huître perlière et fibres. Dim. : 73 × 166 × 45 cm. Collecté par Adolf Roesicke lors de la Kaiserin-Augusta-Fluss-Expedition de Berlin, 1912-1913. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 54998. Photo Claudia Obrocki.

Sa vaste palette de paysages et de climats et la complexité de son histoire se reflètent dans ses particularités culturelles et dans la variété de ses traditions artistiques. Sa faune et sa flore sont particulièrement foisonnantes (trente-cinq espèces d’oiseaux de paradis, une cinquantaine de chauve-souris…). Dans cet immense pays, l’art, qui s’inspire de toutes ces formes animales et végétales, fait partie intégrante de la vie religieuse, sociale et politique. Il est l’élément indispensable au maintien des relations entre le monde terrestre et le monde surnaturel, les ancêtres et les puissances néfastes. Il constitue également un signe de prestige social pour l’individu ou le groupe qui crée ainsi, à la fois une identité commune et à la fois un moyen de se différencier de ses voisins. Longtemps restée à l’écart de toute influence occidentale, l’île est occupée par des peuples réputés peu commodes mais qui ont tous un sens aigu de la parure.

Peinture, rivière Keram, Kambot, Papouasie Nouvelle-Guinée. Pétiole de sagoutier, rotin, fibres et pigments. Dim. : 280 × 10 × 105 cm. Acquise par voie d’échange avec l’Ethnologisches Museum de Berlin en 1937. © Rautenstrauch-Joest-Museum, Cologne, Inv. 40683.

Peinture, rivière Keram, Kambot, Papouasie Nouvelle-Guinée. Pétiole de sagoutier, rotin, fibres et pigments. Dim. : 280 × 10 × 105 cm. Acquise par voie d’échange avec l’Ethnologisches Museum de Berlin en 1937. © Rautenstrauch-Joest-Museum, Cologne, Inv. 40683.

Panneau de mosaïque de plumes, Kambot, village de Kambaramba (Kumbragumbra), Papouasie Nouvelle-Guinée. Fibres, rotin et plumes. H. : 88 cm. Collecté probablement par Richard Thurnwald, acquis en 1913. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 38609. Photo Claudia Obrocki.

Panneau de mosaïque de plumes, Kambot, village de Kambaramba (Kumbragumbra), Papouasie Nouvelle-Guinée. Fibres, rotin et plumes. H. : 88 cm. Collecté probablement par Richard Thurnwald, acquis en 1913. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 38609. Photo Claudia Obrocki.

Les objets provenant de ces régions témoignent d’un univers plastique extrêmement varié et d’une grande originalité, aussi bien dans les thèmes, les matériaux utilisés que dans les formes, aux fonctions les plus diverses. Savamment agencés et ornés de motifs incisés, ajourés, rehaussés de chaux blanche ou d’ocre rouge, ils sont très souvent élaborés à l’aide de matériaux composites — la pluralité des techniques pour une même œuvre est courante —, bois, écorces, tissus, plumes, insectes, poils, os humains ou animaux, résines, l’inventaire est infini. Une autre caractéristique de la Papouasie Nouvelle-Guinée est la coexistence de tendances stylistiques différentes à l’intérieur d’une même société avec, pour conséquence, qu’on ne peut jamais en donner un tableau exhaustif réellement conforme à la réalité, sans oublier les liens avec la Mélanésie et l’Asie du Sud-Est. De la même façon que la langue, les productions étaient sujets à altérations et variations et matière d’échanges et d’utilisations différentes dans d’autres lieux. Par exemple, des bracelets en écaille de tortue étaient portés sur la côte, où ils étaient fabriqués, alors que, dans la région du cours moyen du Sepik, ils étaient fixés, horizontalement, à l’arrière de larges masques ou au vêtement de la jeune mariée.

Masque, village de Watam, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres et pigments. H. : 55 cm. Collecté par Lan a Goan de la Neu Guinea Compagnie en 1900. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 21428. Photo Martin Franken.

Masque, village de Watam, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres et pigments. H. : 55 cm. Collecté par Lan a Goan de la Neu Guinea Compagnie en 1900. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 21428. Photo Martin Franken.

Masque brag, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigment rouge. H. : 68,5 cm. Collecté à Potsdamhafen par la Neuguinea-Kompagnie. Ex-coll. Arthur Bässler, acquis en juillet 1899. © Linden-Museum Stuttgart, Staatliches Museum für Völkerkunde, Inv. 6102. Photo Anatol Dreyer.

Masque brag, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigment rouge. H. : 68,5 cm. Collecté à Potsdamhafen par la Neuguinea-Kompagnie. Ex-coll. Arthur Bässler, acquis en juillet 1899. © Linden-Museum Stuttgart, Staatliches Museum für Völkerkunde, Inv. 6102. Photo Anatol Dreyer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dès la première moitié du XIXe siècle, commerçants et planteurs ont investi le Pacifique, établissant des comptoirs, notamment à Samoa et en Mélanésie, obtenant des concessions des chefs indigènes pour l’exploitation des richesses locales. Dans les années 1870, les maisons de commerce allemandes sont à la tête de grandes plantations et occupent une place prépondérante dans le commerce régional, en particulier J.C. Godeffroy & Sohn, de Hambourg, qui sillonne l’Amérique Centrale, les Caraïbes et le Pacifique avec ses vingt-sept navires. En 1878, la pratique consistant à nommer consuls les agents des firmes allemandes se généralise, entremêlant étroitement les intérêts nationaux et commerciaux. À la suite de la prise de possession officielle de la Nouvelle-Guinée et de l’archipel Bismarck par l’Allemagne, en 1884, par la Deutsche Neuguinea-Kompagnie, office commercial en charge de l’administration de ces nouveaux territoires, cette région est alors dénommée Kaiser-Wilhems-Land (« Terre de l’Empereur Guillaume »), l’ouest étant occupé par les Néerlandais et le sud-est par les Britanniques (à l’issue de négociations bilatérales), et l’archipel Bismarck au nord-est où les Allemands implantèrent le port de Rabaul, qui deviendra le siège de l’administration impériale locale en 1905.

Ornement de danse, village de Kararau, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigments. Dim. : 44 x 2,5 x 35 cm. Collecté par Adolf Roesicke lors de l’expédition de Berlin, 1912-1913. © Berlin, Ethnologisches Museum, Inv. VI 38448. Photo Martin Franken.

Ornement de danse, village de Kararau, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigments. Dim. : 44 x 2,5 x 35 cm. Collecté par Adolf Roesicke lors de l’expédition de Berlin, 1912-1913. © Berlin, Ethnologisches Museum, Inv. VI 38448. Photo Martin Franken.

Amulette de danse

Amulette de danse, rivière Yuat, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, coquillages nassa et pigment. Don d’Anna Merk-Ikier, 1925. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 42257. Photo Claudia Obrocki.

 

Le capitaine Eduard Dallman (1830-1896) et Otto Finsch (1839-1917), ornithologue, ethnologue et pionnier dans l’expansion coloniale allemande (directeur du musée d’histoire naturelle et d’ethnographie de Brême en 1876), furent les premiers à explorer le fleuve Sepik, en 1885 (à partir de son embouchure et sur une courte distance). Finsch le baptisera Kaiserin Augusta, en hommage à la princesse Augusta de Saxe-Weimar (impératrice allemande de 1871 à 1888). Il faudra attendre 1913 pour que le premier poste administratif allemand soit installé, sur le cours inférieur du Sepik, à Angoram.

Crochet, village de Kaminimbit (Kamandimbit), Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigments. H. : 152 cm. Collecté avant 1925 par le père Franz Kirschbaum, Société du Verbe-Divin. © Governatorato dello Stato della Città del Vaticano - Direzione dei Musei, tous droits réservés, Inv. 100441.

Crochet, village de Kaminimbit (Kamandimbit), Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigments. H. : 152 cm. Collecté avant 1925 par le père Franz Kirschbaum, Société du Verbe-Divin. © Governatorato dello Stato della Città del Vaticano – Direzione dei Musei, tous droits réservés, Inv. 100441.

Les missions jouèrent également un rôle important dans la connaissance de cette région. La Société du Verbe Divin (Missionhaus St. Michael, Steyl), fondée en 1875 par Arnold Janssen, dépêcha, en 1895, les pères Eberhard Limbrock, Joseph Erdweg et Franz Vormann qui s’installèrent à Aitape. La station missionnaire de Marienberg, dirigée par le père Franz Kirschbaum (1882-1939), s’installa sur le Sepik en 1913, au-dessous d’Angoram. Avec l’aide d’indigènes ils étudièrent les langues, s’intéressèrent à la géographie et s’attachèrent à consigner leurs observations ethnographiques, emboîtant les pas du père Wilhelm Schmidt, fondateur de l’Anthropos Institute. Une importante collecte, réalisée en 1924 par le père Franz Kirschbaum, est aujourd’hui conservée au musée du Vatican.

Très tôt — en 1886, s’ouvre à Berlin, au Königlichen Museen für Völkerkunde (aujourd’hui l’Altes Museum), une exposition des pièces recueillies par la Deutsche Neuguinea-Kompagnie —, cette région inconnue du monde, devient alors un lieu d’exploration important. Les plus anciennes acquisitions que l’on peut admirer proviennent de la partie ouest de l’île, il s’agit des collectes du célèbre Richard Parkinson (1844-1909) qui rapporta, à Dresde, en 1886, les premiers témoignages de la culture du fleuve Sepik. Le russe Nikolai Miklouho-Macklay (1846-1888) qui séjourna sur la côte nord-est, en 1886, y constitua des collections aujourd’hui conservées au Musée d’ethnographie et d’anthropologie Pierre-le-Grand (Kunstkamera) de Saint-Pétersbourg. L’exploration de l’intérieur est lente et difficile, les objets proviennent surtout du littoral et des îles. La collection de l’italien Luigi Maria D’Albertis (1841-1901), qui fut le premier à explorer la rivière Fly, en 1876, est présentée au musée d’ethnographie de Rome. Du golfe de Papouasie à la région Massim, un nombre considérable d’objets arrivent dans les musées anglais, tels que le Pitt-Rivers, installé à Oxford, en 1884, ou celui de Cambridge qui accueillit les objets de la Torres Strait Expedition, dirigée en 1898 par Alfred Cort Haddon (1855-1940).

Masque mwai, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe ou tout début du XXe siècle. Bois, fibres, coquillages et pigments. H. : 53,5 cm. Collecté par le capitaine Haug, 1909. ©
South Australian Museum, Adélaïde.

Masque mwai, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe ou tout début du XXe siècle. Bois, fibres, coquillages et pigments. H. : 53,5 cm. Collecté par le capitaine Haug, 1909. ©
South Australian Museum, Adélaïde.

Masque, rivière Yuat, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe siècle. Bois, fibres, coquillages et pigment. Dim. : 40,6 x 23 x 19 cm. ©
 National Gallery of Australia, Canberra. Achat 2010.

Masque, rivière Yuat, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe siècle. Bois, fibres, coquillages et pigment. Dim. : 40,6 x 23 x 19 cm. ©
 National Gallery of Australia, Canberra. Achat 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En Allemagne, les expéditions — qui permettront de collecter un matériel considérable, dont des pièces de l’intérieur de l’île — reprennent, à partir de 1905. Trois d’entre elles furent particulièrement importantes. La Hamburger Südsee-Expedition, 1908-1910, une expédition scientifique dans les territoires de Micronésie et de Mélanésie administrés par les allemands, coordonnée par Georg Christian Thilenius (1868-1937) (directeur du musée d’ethnographie de 1904 à 1935), dont les principaux membres furent Friedrich Fülleborn (1866-1933), Otto Reche (1879-1966) et Wilhelm Müller-Wismar (1881-1916). Plusieurs milliers d’artefacts furent collectés et les données scientifiques recueillies remplirent vingt-trois volumes dont l’édition fut achevée après la Première Guerre mondiale. La deuxième, celle d’Otto Schlaginhaufen (1879-1973), dura quinze jours, en juillet 1909, et enrichit les collections du musée d’ethnographie de Dresde. Vient enfin, en 1912-1913, la fameuse Kaiserin-Augusta-Fluss-Expedition, commanditée par le musée ethnographique de Berlin, à laquelle participèrent le chimiste et anthropologue Adolf Roesicke (1817-1886), le géographe Walter Behrmann (1882-1955) et le juriste et ethnologue Richard Thurnwald (1869-1954).

Siège d’orateur kawa tagat, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, terre, cheveux, coquillages marins et terrestres et pigments. H. : 76 cm. Donation Eduard von der Heydt, ex-coll. Arthur Speyer, 1937. © Museum Rietberg, Zürich, Inv. RME 110. Photo Rainer Wolfsberger.

Siège d’orateur kawa tagat, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, terre, cheveux, coquillages marins et terrestres et pigments. H. : 76 cm. Donation Eduard von der Heydt, ex-coll. Arthur Speyer, 1937. © Museum Rietberg, Zürich, Inv. RME 110. Photo Rainer Wolfsberger.

Toute action, qu’elle appartienne à la vie quotidienne ou qu’elle soit plus exceptionnelle pouvait être prétexte à une cérémonie, les plus importantes étant celles réservées à l’initiation des jeunes garçons, mises en scène complexes qui tenaient à la fois du théâtre et de l’épreuve. Le « panthéon » papou reposait sur la croyance dans la puissance et le pouvoir des esprits, en particulier ceux des ancêtres. Cycle incessant entre vie et mort, entre création et destruction, la vie des individus était basée sur l’observation du rythme de la nature, l’homme en étant à la fois l’acteur et le subordonné. Il était donc important de maintenir de bonnes relations entre les mondes visible et invisible pour assurer le bien-être des humains et l’équilibre de la nature. À cet effet, la vie des communautés était jalonnée de rites et de symboles soulignant cette unité avec l’univers. Le monde invisible était illustré ou symbolisé par des objets qui étaient au cœur même des rites, ou qui participaient à de petites ou grandes cérémonies, considérées comme nécessaires à la survie du groupe, sculptures figurant des ancêtres et des esprits protecteurs, masques, costumes, instruments de musique, amulettes, etc. Outre les êtres humains, on trouve de nombreuses représentations d’animaux, surtout des reptiles, des poissons et des oiseaux, très présents sur les objets rituels ou usuels de toutes dimensions.

Planche malu semban, Iatmul, village d’Angriman (Angerman), Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigments. H. : 208 cm. Collectée lors de la Kaiserin-Augusta-Fluss-Expedition de Berlin, 1912-1913. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 46172. Photo Claudia Obrocki.

Planche malu semban, Iatmul, village d’Angriman (Angerman), Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigments. H. : 208 cm. Collectée lors de la Kaiserin-Augusta-Fluss-Expedition de Berlin, 1912-1913. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. VI 46172. Photo Claudia Obrocki.

Chaque œuvre, éphémère ou pérenne, était porteuse de sens. Pour être comprise de ceux auxquels elle était destinée, elle était soigneusement codifiée, considérée comme un message dont le sens variait selon les matériaux, les couleurs et les formes utilisés. Certaines sculptures, masques et crânes étaient surmodelés avec de la terre et ornés de coquillages et de cheveux qui renforçaient l’effet naturaliste. Cette terre, mélange d’argile, d’huile ou de latex, était dénommée yimba en langue iatmul. Les deux matériaux employés, l’argile et le bois, faisaient référence, respectivement, aux deux substances à l’origine des corps : le sang et le sperme. Suivant la conception iatmul, le sang, apporté par la mère, se transformait en chairs tandis que le sperme, donné par les hommes, créait les os de l’enfant à naître.

Bouchon de flûte, Wusear, Biwat, rivière Yuat, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée, début du XXe siècle. Bois, coquillages, cheveux et ocre. H. : 57 cm.
 Collecté par Sir William Dobell, vers 1950. Coll. Elizabeth Pryce.

Bouchon de flûte, Wusear, Biwat, rivière Yuat, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée, début du XXe siècle. Bois, coquillages, cheveux et ocre. H. : 57 cm.
 Collecté par Sir William Dobell, vers 1950. Coll. Elizabeth Pryce.

Bouchon de flûte, Biwat, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres, plumes de casoar, dents, cauris, nassa, écaille de tortue et pigments. H. : 73 cm. © Museum der Kulturen, Bâle, acquis en 1976, ex-coll. Arthur Speyer, Lorenz Eckert, Patricia Withofs, Ernst Beyeler. Inv. Vb 2906. Photo H. Dubois.

Bouchon de flûte, Biwat, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres, plumes de casoar, dents, cauris, nassa, écaille de tortue et pigments. H. : 73 cm. © Museum der Kulturen, Bâle, acquis en 1976, ex-coll. Arthur Speyer, Lorenz Eckert, Patricia Withofs, Ernst Beyeler. Inv. Vb 2906. Photo H. Dubois.

Dans les villages installés sur les berges, dominés par de larges et majestueuses maisons des hommes érigées sur des allées accessibles aux seuls initiés, tous les objets, des plus petits aux plus grands, des plus ordinaires aux plus sophistiqués, étaient susceptibles d’être sculptés, gravés ou peints. Les objets usuels eux-mêmes, tels les sièges et les repose-tête, revêtaient des formes particulières dont la plus courante était celle du crocodile, animal mythique admiré pour sa force, sa quiétude et sa vivacité. Sculptures en trois dimensions ou surfaces simplement ornées, les artistes les recouvraient de décors géométriques composés de courbes et de contre-courbes. Les motifs en forme de « S » étaient peut-être l’expression d’un lien, auquel rien ni personne ne pouvait échapper, entre le ciel et la terre, entre le haut et le bas, entre le monde supérieur et le monde inférieur. Parfois d’une extrême complexité, certaines représentations aux figures entremêlées offrent une double lecture, jouant à la fois de l’accumulation des signes et à la fois de leur capacité à métamorphoser une forme en une autre, d’où une multiplicité de sens et d’interprétations. Ce qui, au premier regard, semble être une simple figuration d’oiseau peut révéler une image plus sophistiquée, certains éléments pouvant être lus, à leur tour, comme ceux d’un crocodile, eux-mêmes reprenant les éléments de l’oiseau, entraînant une lecture en cascade. Une série d’entrelacs peut cacher une ou plusieurs figures animales… Les signes accumulés sur ces objets ne doivent pas être lus comme des éléments iconographiques, mais doivent plutôt être considérés pour les effets qu’ils produisent, l’art étant conçu comme un moyen d’action sur le monde et non pas comme sa transcription symbolique. La richesse de l’art du Sepik réside particulièrement dans cette capacité à jouer de la métamorphose, à multiplier les sens des objets au point, parfois, d’en brouiller le déchiffrement, ce qui n’était pas pour déplaire aux Surréalistes qui y trouvèrent un univers symbolique proche du leur, merveilleux et complexe.

Masque de façade, village d’Angriman (Radja), Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigments. Dim. : 93 x 15 x 68 cm. Collecté par le capitaine Friedrich Haug et offert en 1909. © Linden Museum, Stuttgart, Staatliches Museum für Völkerkunde, Inv. 63214. Photo Anatol Dreyer.

Masque de façade, village d’Angriman (Radja), Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigments. Dim. : 93 x 15 x 68 cm. Collecté par le capitaine Friedrich Haug et offert en 1909. © Linden Museum, Stuttgart, Staatliches Museum für Völkerkunde, Inv. 63214. Photo Anatol Dreyer.

Masque de façade, village de Simar/Abramar, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, rotin et pigments. Dim. : 67 × 7 × 37 cm. Collecté par Otto Schlaginhaufen le 2 août 1909. © Museum für Völkerkunde, Dresde, Inv. 25010. Photo Hans-Peter Klut.

Masque de façade, village de Simar/Abramar, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, rotin et pigments. Dim. : 67 × 7 × 37 cm. Collecté par Otto Schlaginhaufen le 2 août 1909. © Museum für Völkerkunde, Dresde, Inv. 25010. Photo Hans-Peter Klut.

 

 

 

 

 

L’architecture des maisons des hommes était conçue comme une métaphore du corps d’un ancêtre primordial, ancêtre masculin dans le bas Sepik, ancêtre féminin dans le moyen Sepik. Les crues saisonnières du fleuve obligeant la surélévation des planchers des maisons, l’ensemble était supporté par de larges poteaux, ce qui en faisait, eu égard à leur taille, des œuvres impressionnantes. Certains étaient sculptés de la figure entière d’un ancêtre — parfois tirant la langue, signe d’agressivité et de force — symbolisant la puissance de la maison. Sur le fût, apparaissent des chevrons évoquant les rides qui parcourent, sous l’effet du vent, la surface du fleuve. Le toit s’achevait par un éperon couronné d’un épi de faîtage. Quant à la façade, elle pouvait être ornementée de bandes alternant des feuilles claires et foncées.

Crochet kipma tagwa, village de Torembi, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe siècle. Bois, coquillages et pigment. H. : 104,5 cm.
© National Gallery of Australia, Canberra. Achat 2014.

Crochet kipma tagwa, village de Torembi, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée, XIXe siècle. Bois, coquillages et pigment. H. : 104,5 cm.
© National Gallery of Australia, Canberra. Achat 2014.

Leurs hauts pignons étaient ornés de grands masques en vannerie ou en bois destinés à protéger la communauté des forces malveillantes. Ces édifices, strictement interdits aux femmes, étaient le centre rituel et politique du village. Ils abritaient les secrets du clan qui étaient transmis à la jeune génération masculine au cours des cérémonies d’initiation se déroulant à l’intérieur et à l’extérieur. Les hommes y discutaient des affaires de la communauté et confectionnaient les objets qui servaient aux rituels. L’intérieur donnait parfois l’impression de foisonnement, de nombreux objets étant suspendus aux poutres, accrochés aux poteaux ou plus simplement posés sur le sol. Toutes les surfaces disponibles pouvaient être sculptées ou peintes de figures ou de motifs participant d’un programme iconographique subtil qui illustrait, le plus souvent sous une forme allusive, des épisodes mythologiques.

Figure yipwon, Papouasie Nouvelle-Guinée, début-milieu du XXe siècle. Bois. H. : 151 cm. ©
National Gallery of Australia, Canberra. Achat 2011.

Figure yipwon, Papouasie Nouvelle-Guinée, début-milieu du XXe siècle. Bois. H. : 151 cm. ©
National Gallery of Australia, Canberra. Achat 2011.

Figure polymorphe, village de Bun, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et patine noire. H. : 61 cm. Collectée par Dadi Wirz en 1955. Acquise en 1956 par Alfred Bühler. © Bâle, Museum der Kulturen, Bâle, Inv. Vb 17689. Photo H. Dubois.

Figure polymorphe, village de Bun, Papouasie Nouvelle-Guinée.
Bois et patine noire. H. : 61 cm. Collectée par Dadi Wirz en 1955. Acquise en 1956 par Alfred Bühler. © Bâle, Museum der Kulturen, Bâle, Inv. Vb 17689. Photo H. Dubois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les initiations des jeunes garçons, étape cruciale et fondatrice dans les sociétés du Sepik, se déroulaient dans ces maisons des hommes. Selon Philippe Peltier : « Pour eux [les Iatmul], le fœtus est là avant même que le bébé ne soit conçu. Le père, à travers son sperme, le nourrit et permet à ses os – qui sont ce qui reste d’un individu après sa mort – de se constituer. La femme, par le sang maternel, le nourrit également, elle lui apporte la chair. Lorsque l’enfant naît, son père ne le touche pas, ne le nomme pas pendant plusieurs années. L’initiation est le moment où l’homme reprend ses droits sur l’enfant mâle. » Période importante, puisqu’elle permettait aux jeunes initiés de découvrir un certain nombre d’objets sacrés qui étaient conservés dans ces maisons et dont les secrets de fabrication leur seront révélés ultérieurement. Ceux-ci passaient parfois de génération en génération même si, le plus souvent et, selon l’usage, on en fabriquait de nouveaux pour chaque cérémonie particulière : costumes et masques, masques plats en bois ou tressés fixés aux costumes ou aux parois de la maison, tambours et flûtes, sculptures d’ancêtres et d’esprits, crochets à suspension, sièges d’orateur et représentations des esprits présidant aux initiations. Ces initiations étaient des rituels longs et complexes destinés, en particulier, à transformer les adolescents en guerriers et chasseurs de têtes aguerris. Pendant la période de réclusion, qui pouvait durer plusieurs mois, les jeunes gens subissaient, sous la direction des aînés et des chefs de clans, un certain nombre d’épreuves.

Corps de crocodile, Village de Duor, Adjirab, Papouasie Nouvelle-Guinée. Rotin, fibres tressées, cheveux, coquillages marins et terrestres, dents, graines, fragments de poterie, os… Dim. 64 x 114 x 57,5 cm. Acquis par Jean Guiart à la station missionnaire de Marienberg en 1967. © Musée du quai Branly, Inv. 72.1966.12.14. Photo C. Germain.

Corps de crocodile, Village de Duor, Adjirab, Papouasie Nouvelle-Guinée. Rotin, fibres tressées, cheveux, coquillages marins et terrestres, dents, graines, fragments de poterie, os… Dim. 64 x 114 x 57,5 cm. Acquis par Jean Guiart à la station missionnaire de Marienberg en 1967. © Musée du quai Branly, Inv. 72.1966.12.14. Photo C. Germain.

La plus déterminante était la scarification du corps avec des motifs évoquant les écailles de l’ancêtre crocodile, ces cicatrices ornementales devenant le signe de leur contact avec les temps originels. Petit à petit, ils réapprenaient les gestes de la vie, mémorisaient les grands cycles mythiques, les histoires de leur clan et, surtout, ils découvraient les secrets connus des seuls hommes, comme jouer des instruments de musique, en particulier, les flûtes et les tambours à eau, la musique jouant un rôle fondamental. Lors des cérémonies, ces instruments étaient la voix des ancêtres.

Tambour, poignée ornée d’un crocodile, village de Kararau, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. H. : 50 cm. Bois, rotin, peau d’iguane et pigments. Collecté en 1955, mission Françoise Girard. © Musée du quai Branly, Inv. 71.1955.78.3. Photo C. Germain.

Tambour, poignée ornée d’un crocodile, village de Kararau, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. H. : 50 cm. Bois, rotin, peau d’iguane et pigments. Collecté en 1955, mission Françoise Girard. © Musée du quai Branly, Inv. 71.1955.78.3. Photo C. Germain.

Contrairement à de nombreux autres, tels que la flûte ou le rhombe, le tambour sablier, recouvert d’une membrane en peau de lézard, ne présentait pas de caractère sacré, bien qu’il accompagnait de nombreuses festivités. Instrument très répandu, il était utilisé par les hommes pour rythmer les danses. Sa poignée est souvent ornée de figures zoomorphes. Les flûtes étaient conservées dans le secret de la maison des hommes et n’étaient jamais montrées aux femmes. Elles étaient toujours jouées par paire, formant un duo inséparable de frères ou de sœurs.

Masque awan, village de Kararau, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Rotin, fibres, vannerie, coquillages et pigments. H. : 180 cm. Collecté par Alfred Bühler en 1956. © Museum der Kulturen, Bâle, Inv. Vb 14714. Photo C. Germain.

Masque awan, village de Kararau, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Rotin, fibres, vannerie, coquillages et pigments. H. : 180 cm. Collecté par Alfred Bühler en 1956. © Museum der Kulturen, Bâle, Inv. Vb 14714. Photo C. Germain.

À la fin d’un cycle d’initiation, plusieurs personnages masqués (Awan en langue Iatmul) et scarifiés, sortaient de l’enclos réservé aux initiés. Il s’agissait du moment le plus fort du rituel : la manifestation réelle de l’ancêtre. Symboliquement, l’ancêtre-crocodile dévoraient les jeunes initiés et les recrachaient une fois l’initiation accomplie, les scarifications ornant leurs corps étant la trace laissée par les dents du crocodile lors de leur ingestion. Cette pratique permettait aux adolescents initiés de trouver leur place au sein de la communauté et d’incarner symboliquement la force de l’animal totémique. Les jeunes garçons devenaient alors pleinement homme. Ils participeraient désormais à la vie de la communauté, étaient en droit de se marier et devenaient horticulteur, guerrier ou chasseur. Dans les sociétés du Sepik, c’était ainsi l’homme qui donnait naissance socialement à l’homme. Lors de leur présentation en public, au moment de la clôture de l’initiation, ils étaient ornés de nombreuses parures et divers attributs — poignards en os de casoar et gourdes à chaux décorées — leur étaient transmis, indiquant leur nouveau statut. Signes de prestige, ces précieux contenants à chaux s’héritaient de génération en génération. Seuls les individus de grande valeur portaient des parures hors du commun, leur conférant une forte dimension sociale et spirituelle. Ainsi les caches sexes en peau de roussette étaient réservés aux chasseurs de tête et les pendentifs accrochés à la spatule à chaux attestaient du nombre de têtes chassées.

Tambour à fente, île de Kairiru, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres et pigment. L. : 113 cm. Donation prince Roland Bonaparte, ancien du musée du Trocadéro, 1888. © Musée du quai Branly, Inv. 71.1888.5.229. Photo P. Gries et B. Descoings.

Tambour à fente, île de Kairiru, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres et pigment. L. : 113 cm. Donation prince Roland Bonaparte, ancien du musée du Trocadéro, 1888. © Musée du quai Branly, Inv. 71.1888.5.229. Photo P. Gries et B. Descoings.

Tambour à fente (détail d’une des extrémités), île de Kairiru, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres et pigment. L. : 113 cm. Donation prince Roland Bonaparte, ancien du musée du Trocadéro, 1888. © Musée du quai Branly, Inv. 71.1888.5.229. Photo P. Gries et B. Descoings.

Tambour à fente (détail d’une des extrémités), île de Kairiru, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres et pigment. L. : 113 cm. Donation prince Roland Bonaparte, ancien du musée du Trocadéro, 1888. © Musée du quai Branly, Inv. 71.1888.5.229. Photo P. Gries et B. Descoings.

Les Iatmul sont probablement, de toute cette zone, l’un des groupes qui a inventé les cycles rituels les plus aboutis et les plus divers. L’un des aspects essentiels de cette société était la croyance selon laquelle l’animal était à l’origine du monde et le maître de l’organisation sociale. Suivant leur mythologie, le monde serait né d’un crocodile. Ce dernier, en remuant sa queue permit aux parcelles de terre de se figer, donnant ainsi naissance à une petite île sur laquelle il se reposa. Sa mâchoire se fendit alors en deux. La partie supérieure s’envola et devint le ciel et le soleil. La partie inférieure devint la terre. Sur les rives du fleuve, les premiers hommes purent alors installer leurs villages. Mais l’histoire de ce grand crocodile ancêtre ne se termine pas là : au fil du temps, il se métamorphosa sous différentes formes, donnant naissance aux clans (groupes de parents issus d’un même ancêtre). Chaque clan pouvait ainsi considérer qu’il était le descendant du crocodile primordial, mais teinté d’avatars, suivant sa lignée.

Exposition Myth + Magic, représentations d'ancêtres.

Exposition Myth + Magic, représentations d’ancêtres.

L’un des principaux motifs — commun à toutes les cultures — est la figure humaine, évocation des ancêtres fondateurs masculins ou féminins à l’origine des communautés, de leurs implantations et de leur environnement naturel. Les sculptures étaient taillées dans le bois dans lequel Urungeman, un ancêtre lié aux jardins, se transforma. Pour un homme du Sepik, l’ancêtre, en constante métamorphose, ne peut jamais être clairement défini : il est partout.

Figure masculine, village de Yamök, Sawos, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres, cône, peau de chauve-souris et pigments. H. : 218 cm. Collectée le 15 juin 1959 par Alfred Bühler. © Museum der Kulturen, Bâle, Inv. Vb 17702. Photo C. Germain.

Figure masculine, village de Yamök, Sawos, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres, cône, peau de chauve-souris et pigments. H. : 218 cm. Collectée le 15 juin 1959 par Alfred Bühler. © Museum der Kulturen, Bâle, Inv. Vb 17702. Photo C. Germain.

La figure ancestrale ne se donne pas à voir immédiatement et doit s’appréhender petit à petit, dans toutes ses strates. Ainsi, ces images condensent-elles plusieurs états ou réalités, évoquant un phénomène plus étonnant encore pour nous occidentaux : chaque homme, chaque femme, chaque enfant peut se transformer en ancêtre. Il lui suffira pour cela de se parer. Toutes ces décorations étaient semblables à celles portées par l’ancêtre fondateur qui était décrit comme un être dont le corps resplendissant était couvert de parures. Et il n’était pas rare d’entendre un homme, racontant un mythe ancestral, se substituer à l’ancêtre et dire « je », entreprenant ainsi sa traversée des images.

Dans les villages, les habitations étaient disposées de manière à refléter l’ordre social, avec une distinction entre le monde des femmes et celui des hommes, entre l’espace publique, où on permettait à tout le monde de se déplacer librement et l’espace réservé aux hommes initiés. Point d’orgue de ces villages, l’aire de danse des maisons des hommes où les danseurs masqués, cachés par leurs manteaux en fibres, incarnaient les ancêtres et interprétaient leurs actes fondateurs. Les femmes se regroupaient principalement dans les habitations où les objets étaient visibles alors que les hommes se rassemblaient généralement dans les grandes maisons des hommes et sur les aires cérémonielles où les objets étaient cachés et secrets et uniquement montrés lors des rites. Si les femmes n’avaient pas leur place dans ces maisons, expression de la puissance masculine, elles étaient au cœur des récits mythologiques, représentant parfois une mère primordiale à l’origine des clans. À l’exception de quelques groupes du bas Sepik, les rites d’initiation des jeunes femmes étaient peu présents, le moment le plus important dans la vie d’une femme étant celui où elle devenait nubile. À cette occasion, elle recevait des richesses, souvent sous la forme de coquillages marins transformés en colliers. Deux types de parures spécifiques marquaient leur position sociale : les jupes, objets de séduction, et les coiffes de mariée en coquillages. Ce sont les femmes qui éduquaient et protégeaient les enfants, elles qui nourrissaient la communauté. Elles étaient aussi en charge de la pêche, utilisant des nasses qui étaient considérées comme le lieu par excellence de la fécondation et de la multiplication. Chaque membre d’une famille, mêmes les plus jeunes enfants, possédait sa pirogue. Les femmes pagayaient assises, les hommes debout. Leur fabrication nécessitait un long travail et leur mise à l’eau s’accompagnait d’une cérémonie. L’avant était sculpté d’une figure animale qui se réduisait, sur les pirogues de petites tailles, à une simple tête de crocodile. Les grandes pirogues de guerres possédaient, le plus souvent, des flancs sculptés.

Figure féminine, Ramu ou cours inférieur du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. Cette statuette porte le masque qui cache le visage des femmes dansant pour la cérémonie de la ménopause. Bois, plumes de paradisier, poils, fibres et coquillages. H. : 50 cm. © Musée du quai Branly, Inv. 71.1939.127.90. Photo T. Ollivier et M. Urtado.

Figure féminine, Ramu ou cours inférieur du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. Cette statuette porte le masque qui cache le visage des femmes dansant pour la cérémonie de la ménopause. Bois, plumes de paradisier, poils, fibres et coquillages. H. : 50 cm. © Musée du quai Branly, Inv. 71.1939.127.90. Photo T. Ollivier et M. Urtado.

Les maisons familiales ou maisons des femmes étaient le lieu des activités quotidiennes. Tous pouvaient y pénétrer : hommes, femmes, enfants, amis ou invités. À l’intérieur, les femmes préparaient les repas, conservaient la nourriture dans des coupes et des jarres, confectionnaient les objets de la vie courante et une grande partie des biens échangés : les vanneries, les sacs en fibres, les nasses et, dans certains villages, les poteries.

Jarre à sago, village de Tambanum, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Terre cuite et pigments. H. : 82 cm. Collectée par Georg Heine, acquise le 10 juin 1910. © Ethnologisches Museum, Staatliche Museen zu Berlin, Inv. VI 30166. Photo Martin Franken.

Jarre à sago, village de Tambanum, Iatmul, Papouasie Nouvelle-Guinée. Terre cuite et pigments. H. : 82 cm. Collectée par Georg Heine, acquise le 10 juin 1910. © Ethnologisches Museum, Staatliche Museen zu Berlin, Inv. VI 30166. Photo Martin Franken.

Ces objets présentaient souvent de riches motifs qui en faisaient des biens admirés à l’égal de ceux fabriqués par les hommes. Grâce à ces productions, les femmes contrôlaient le flux des richesses. Ce double rôle, économique et nourricier, leur conférait une certaine influence, bien que leur place dans les grandes cérémonies soit relativement limitée. Dans le village, chaque quartier était le terrain d’un « clan ». Chaque clan était placé sous l’autorité d’un aîné, le « bigman », homme de savoir, capable de réciter les mythes d’origine de son clan. Dans sa maison, étaient conservés les objets appartenant à son groupe familial : des gourdes à chaux, des parures corporelles ou encore des armes comme des lances et des boucliers, chacun de ces objets portant en lui une histoire. Les pièces les plus spectaculaires étaient de grands crochets qui présentaient une figure humaine ou animale ainsi que des sculptures horizontales, emblèmes du clan, qui étaient exposées à la mort d’un chef.

Trois figures, village de Kundiman, Yuat, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres et pigments. H. : 40 cm. Collectées par Dadi Wirz en 1955 ; acquises en 1956 par Alfred Bühler. © Museum der Kulturen, Bâle, Inv. Vb 17701 a, b, c. Photo C. Germain.

Trois figures, village de Kundiman, Yuat, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, fibres et pigments. H. : 40 cm. Collectées par Dadi Wirz en 1955 ; acquises en 1956 par Alfred Bühler. © Museum der Kulturen, Bâle, Inv. Vb 17701 a, b, c. Photo C. Germain.

Communs aux maisons individuelles et aux maisons des hommes, ces crochets étaient omniprésents. Les plus simples étaient utilisés dans les maisons familiales pour suspendre les sacs et paniers à nourriture tout autant que des biens précieux et ainsi les protéger des rongeurs à l’aide d’un disque en bois qui les surmontait. Ils pouvaient être plus ou moins élaborés et présentaient des variations formelles et iconographiques très nombreuses. Les plus grands et les plus ornementés, embellis de figures humaines ou animales, représentations d’ancêtres, étaient en général conservés dans les maisons des chefs de clan. On leur faisait des offrandes quand, par exemple, on partait à la chasse ou à la pêche et que l’on voulait que l’ancêtre vous accompagne et s’assurer un résultat heureux. Les sculptures les plus estimées et les plus précieuses, qui permettaient à chacun, en regardant les éléments sculptés les composant, de lire l’origine mythique de son clan étaient également gardées dans les maisons des chefs de clan. Elles étaient montrées en public lors des funérailles de personnes importantes ou lorsqu’était construite une nouvelle maison pour un chef.

Exposition Myth + Magic : quatre planches malu, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigment. H. : 181, 187, 138 et 154,4 cm. © Respectivement : National Gallery of Australia, Canberra, acquise d’Anthony Forge, 1977 ; Museum Victoria, Inv. X42471 et X42470, acquises de George William Lambeth Townsend, 1935 ; Queensland University Museum of Anthropology, Inv. 23100.

Exposition Myth + Magic : quatre planches malu, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigment. H. : 181, 187, 138 et 154,4 cm. © Respectivement : National Gallery of Australia, Canberra, acquise d’Anthony Forge, 1977 ; Museum Victoria, Inv. X42471 et X42470, acquises de George William Lambeth Townsend, 1935 ; Queensland University Museum of Anthropology, Inv. 23100.

Un autre exemple concerne les planches ajourées malu qui étaient utilisées au cours des cérémonies funéraires durant lesquelles on évoquait la vie du défunt et on récitait les mythes de son groupe d’appartenance. Elles pouvaient aussi, dans des rites d’initiation, être montrées aux femmes pour signifier symboliquement le passage d’un jeune garçon à l’âge adulte. Le visage que l’on distingue en haut de ces planches ferait référence à un ancêtre mythique ayant enseigné aux hommes la culture du palmier-sagoutier, arbre qui produit le sagou, aliment de base des Papous. Conservés dans les habitations, ces objets étaient transmis de génération en génération ou servaient d’objets d’échange.

Masque, attribué à la région du bas Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. Noix de coco, fibres, cheveux, cônes, cauris, nassa, coquille d’huître perlière et pigments. H. : 43 cm. Probablement collecté par Adolf Roesicke lors de l’expédition de Berlin, 1912-1913. © Berlin, Ethnologisches Museum, Inv. VI 40338. Photo Martin Franken.

Masque, attribué à la région du bas Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. Noix de coco, fibres, cheveux, cônes, cauris, nassa, coquille d’huître perlière et pigments. H. : 43 cm. Probablement collecté par Adolf Roesicke lors de l’expédition de Berlin, 1912-1913. © Berlin, Ethnologisches Museum, Inv. VI 40338. Photo Martin Franken.

Malheureusement, les sources dont nous disposons pour comprendre ces traditions artistiques sont souvent fragmentaires, et la destination de bien des objets reste mystérieuse. Laissons donc errer notre regard et, comme l’a énoncé Philippe Peltier (Ombres de Nouvelle-Guinée, Somogy, Paris, 2006) : « Il [le spectateur] ne devra pourtant jamais oublier que ces objets servaient un pouvoir qui était autant celui des hommes que celui des ancêtres. Ancêtres qui étaient des ombres redoutées, tout à la fois puissances à l’origine du monde et détenteurs des forces germinatrices indispensables à la survie de toutes les sociétés ».

Masque « tête d’oiseau » mwai, Iatmul, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigments. H. : 35,5 cm. Acquis en 1939, prov. inconue. © Musée du quai Branly, Inv. 71.1939.127.20. Photo C. Germain.

Masque « tête d’oiseau » mwai, Iatmul, province de l’est du Sepik, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois et pigments. H. : 35,5 cm. Acquis en 1939, prov. inconue. © Musée du quai Branly, Inv. 71.1939.127.20. Photo C. Germain.

 

 

 

• Publications :

  • Tanz der Ahnen. Kunst vom Sepik in Papua Neuguinea, œuvre collégiale sous la direction de Philippe Peltier, Markus Schindlbeck et Christian Kaufmann. 352 pp., 287 ill. coul., 25 x 30 cm. Hirmer Verlag, Munich, 2015. Relié : 49,90 €. ISBN : 978-3-7774-2339-5. (Version en français publiée par le Musée du quai Branly et Skira, Paris).
  • Myth + Magic: Art of the Sepik River, Papua New Guinea, par Crispin Howarth. 232 pp. 29 x 20,5 cm, 97 ill. could. et 28 N/B (dont 78 pl.). Broché : 39,95 AUD$. ISBN 9780642334558.

 

Masque (détail), village de Kanduanum, Angoram, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, vannerie, fibres, cheveux, coquillages marins et terrestres, perles bleues européennes. H. : 80 cm. Collecté par Alfred Bühler en 1956. © Museum der Kulturen, Bâle, Inv. Vb 14709. Photo C. Germain.

Masque (détail), village de Kanduanum, Angoram, Papouasie Nouvelle-Guinée. Bois, vannerie, fibres, cheveux, coquillages marins et terrestres, perles bleues européennes. H. : 80 cm. Collecté par Alfred Bühler en 1956. © Museum der Kulturen, Bâle, Inv. Vb 14709. Photo C. Germain.

1 commentaire

« MicroCosmos. Details from the Carpenter Collection »

En 2008, le musée du quai Branly présentait Upside Down. Les Arctiques, un événement placé sous le commissariat d’Edmund Carpenter. Aujourd’hui, avec MicroCosmos. Details from the Carpenter Collection (29 août 2015-21 février 2016), la Menil Collection, à Houston, rend hommage à cet anthropologue avec un choix d’ivoires sélectionnés parmi sa vaste collection d’art arctique.

Figure féminine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 17,8 x 5,4 x 3,2 cm. A80150.

Figure féminine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 17,8 x 5,4 x 3,2 cm. A80150.

Né à Rochester (New York), Edmund « Ted » Snow Carpenter (1922-2011), cinéaste et anthropologue, spécialiste du Canada arctique et de la Sibérie, où il a dirigé, depuis les années 1950, de nombreuses expéditions ethnologiques et archéologiques, était également un maître de l’anthropologie visuelle. Professeur émérite, Carpenter a enseigné dans de nombreuses universités et a mené́, tout au long de sa vie, des recherches dans divers pays, analysant l’interaction entre les médias et les cultures. Carpenter a longtemps défendu, dans ses conférences et ses écrits, l’idée que l’iconographie et la sculpture arctiques trouvaient leur origine dans la période glaciaire paléolithique : « […] les Eskimos ont, dans leur art comme dans d’autres aspects de leur vie, perpétué, d’une manière ou d’une autre, des traditions paléolithiques […] » (Schuster et Carpenter, Patterns that Connect, Abrams, New York, 1996, p. 270). Il n’a pas 20 ans, en 1942, lorsqu’il publie son premier essai important sur les sculptures anthropomorphes en bois de cervidé des Iroquois proto-historiques de l’État de New York. Il s’intéressa à la culture dorset du centre de l’Arctique au début des années 1950, alors qu’il était professeur d’anthropologie à l’université de Toronto. Mais sa passion pour l’art arctique se développa dans les années 1960, lorsqu’il fit la connaissance de la photographe Adelaide de Menil, qui deviendra sa femme. Ensemble, ils réunirent une collection unique.

Lunettes de protection pour la neige, Punuk, vers 500-1000 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 12,1 x 2,9 x 2,2 cm. A7986.

Lunettes de protection pour la neige, Punuk, vers 500-1000 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 12,1 x 2,9 x 2,2 cm. A7986.

Les cultures arctiques se sont développées dans un environnement isolé et exigeant, aux conditions extrêmes. Elles couvrent des millénaires et des territoires immenses, s’étendant de la Russie contemporaine du nord-est au Groenland, en passant par le détroit de Béring, le nord-est et le nord-ouest du Canada. Dans un milieu aussi hostile, déstabilisé par l’absence d’horizon, entouré par le sifflement du vent, la frontière entre la réalité et l’impalpable n’est pas toujours visible pour le chasseur égaré sur la banquise. Sur la glace, créatures vivantes et esprits peuvent se croiser, avec des résultats imprévisibles. De même, les démarcations entre les cultures — ekven, ipiutak, okvik, Old Bering Sea et punuk — sont subtiles. Pour un Eskimo, l’esprit n’est pas attaché à la chair et il n’y a pas de frontière entre les espèces, ni même entre les humains et les animaux. Aucune forme n’est définitive, rien n’est fixé. Il suffit de renverser une figurine pour qu’elle passe de l’état humain à celui d’esprit, d’où le titre de l’exposition parisienne. L’inversion symboliserait le départ de l’âme dans les limbes et sa renaissance, la tête en bas, position naturelle à l’enfantement.

Crâne de morse supportant un phoque, ouest de Thulé, vers 1000-1800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,2 x 4,4 x 1,9 cm. A78119-35.

Crâne de morse supportant un phoque, ouest de Thulé, vers 1000-1800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,2 x 4,4 x 1,9 cm. A78119-35.

Chaman ou kayatiste portant une capuche, fin de la période punuk ou début de la période thulé, vers 800-1200 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,3 x 1,6 x 1,1 cm. A8169.

Chaman ou kayatiste portant une capuche, fin de la période punuk ou début de la période thulé, vers 800-1200 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,3 x 1,6 x 1,1 cm. A8169.

 

 

 

 

 

 

 

 

La culture « dorset » (1000 av. J.-C.-1400 ap. J.-C) émane de peuples qui ont quitté la Sibérie pour migrer dans l’Arctique canadien (env. 2500 av. J.-C.) et qui semblent avoir disparu de cette région après la migration des tribus anciennes de la mer de Béring dans cette même contrée, aux alentours de 1000 ap. J.-C. Contrairement aux anciennes cultures de la mer de Béring, les Dorsétiens n’étaient pas des chasseurs de baleines habiles, ne possédaient ni arcs ni flèches et ne faisaient pas usage de meutes de chiens pour se déplacer. Bien qu’ils aient occupé de vastes territoires et qu’ils aient pu avoir des contacts avec les premiers colonisateurs scandinaves au Groenland, les Dorsétiens étaient certainement très isolés des autres cultures, prospérant dans les territoires les plus froids. La disparition de la culture dorset coïncide avec les changements climatiques intervenus autour de 800-1000 ap. J.-C. Cet art particulier, constitué de minuscules sculptures aux fonctions certainement chamaniques, semble s’être épanoui essentiellement dans la deuxième moitié de l’ère dorset.

Tête “cyclope”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7 x 3,2 x 3,2 cm. A80149.

Tête “cyclope”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7 x 3,2 x 3,2 cm. A80149.

Tête noire, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7,6 x 3,8 x 3,2 cm. A78139.

Tête noire, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7,6 x 3,8 x 3,2 cm. A78139.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ekven » est le nom d’un village à Chukotka (ou Tchoukotka), à l’extrémité nord-est de la Russie, près de la pointe est de la Sibérie. Les maisons souterraines et les tombes de ce site, qui sont l’objet de fouilles depuis les années 1960, attestent de l’occupation ininterrompue des lieux par des chasseurs de baleines pendant 3000 ans. La plupart des objets trouvés ici sont contemporains des cultures anciennes de la mer de Béring, de l’île Saint-Laurent et d’Alaska.

Figure féminine avec cercles concentriques, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 10,3 x 2,9 x 1,7 cm.

Figure féminine avec cercles concentriques, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 10,3 x 2,9 x 1,7 cm.

Grande figure en ivoire noir, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 8,6 x 1,9 x 1,6 cm. A7749.

Grande figure en ivoire noir, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 8,6 x 1,9 x 1,6 cm. A7749.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ipiutak » est le nom que porte un site esquimau situé près de Point Hope, en Alaska, où furent mis au jour, à la fin des années 1930, plus de soixante habitations ainsi qu’un cimetière. Cet emplacement témoigne de l’occupation continue des lieux par des cultures anciennes de la mer de Béring pendant plusieurs siècles. La culture ipiutak appartient à la période précédant immédiatement les cultures anciennes de la mer de Béring. Elle semble être plus ou moins liée aux traditions asiatiques et sibériennes, comme le suggèrent les motifs stylistiques présents sur de nombreux objets ipiutak, inspirés de ces deux traditions.

Tête “classique”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Denture secondaire de morse. Dim. : 6,4 x 3,3 x 3 cm. A7932.

Tête “classique”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Denture secondaire de morse. Dim. : 6,4 x 3,3 x 3 cm. A7932.

Tête en bois, les yeux incrustés en ivoire, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Bois et ivoire de morse. Dim. : 7,6 x 4,8 x 2,7 cm). A7921.

Tête en bois, les yeux incrustés en ivoire, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Bois et ivoire de morse. Dim. : 7,6 x 4,8 x 2,7 cm). A7921.

Dans le cadre de l’exposition MicroCosmos, la culture ancienne qui est mise à l’honneur est celle de la mer de Béring (200 av. J.-C.-1600 ap. J.-C.). Elle fait référence aux artefacts paléo-esquimaux découverts sur l’île Saint Laurent et sur d’autres sites situés entre le littoral de l’Alaska d’aujourd’hui, à l’est, et Chukchi, en Sibérie, à l’ouest. Les cultures Old Bering Sea sont la première manifestation importante du mode de vie esquimau. Des villages permanents, constitués de cabanes en rondin, étaient habités par des familles de chasseurs ayant mis au point les instruments et le savoir-faire nécessaires pour capturer les divers mammifères marins et le gibier de plus petite taille. Leur économie prospère, ainsi que la vie sociale et politique complexe de ces communautés sont caractérisées par le développement d’une grande tradition de sculpture utilisant principalement l’ivoire. Dans l’impossibilité d’établir des dates précises pour ces cultures, il est généralement admis quatre phases principales.

Grand morse, ouest de Thulé, vers 1000-1800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 19,7 x 6,6 x 3,2 cm. A8652.

Grand morse, ouest de Thulé, vers 1000-1800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 19,7 x 6,6 x 3,2 cm. A8652.

La période okvik ou Old Bering Sea I (vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C.). Le terme okvik provient du nom qui a été donné à l’un des plus anciens sites de chasse connus dans l’île Saint Laurence. Dans le langage yup’ik, ce terme signifie « l’endroit où les morses viennent à terre ». Les objets provenant de cette première phase de la culture paléo-esquimau sont généralement sculptés dans des dents de ce grand mammifère marin. Okvik se singularise par ses figurines. Probablement en relation avec le chamanisme, ces représentations stylisées, à la tête et au nez allongés, présentent une grande diversité, laissant supposer qu’une large partie de la population participait à leur élaboration. Les productions okvik marquent l’apogée de l’art ancien arctique.

Old Bering Sea II (vers 100-300 ap. J.-C.) et Old Bering Sea III (vers 300-500 ap. J.-C.). La chasse au phoque et au morse devenant une des principales activités des villages, cette occupation devint également centrale en termes de rituel et de spiritualité. L’accroissement de cette ressource se reflète dans la quantité de représentations animales, plus complexes et plus délicates, notamment avec le thème d’une bête en dévorant une autre, un des motifs présentant le plus d’analogies avec les arts asiatique et scythe.

Tête de harpon, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse sculpté, gravé et perforé. Dim. : 1,9 x 25,4 x 3,2 cm. A8025a.

Tête de harpon, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse sculpté, gravé et perforé. Dim. : 1,9 x 25,4 x 3,2 cm. A8025a.

Tête de harpon, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse sculpté, gravé et perforé. Dim. : 1,9 x 12,1 x 2,8 cm. A8025c.

Tête de harpon, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse sculpté, gravé et perforé. Dim. : 1,9 x 12,1 x 2,8 cm. A8025c.

 

Une attention remarquable est également portée à la décoration des divers outils et, en particulier, au harpon, instrument essentiel à la survie. Constitué d’éléments séparés, la pointe, la tête de hampe et le balancier étaient en ivoire. Ces développements trouvent peut-être leur origine dans l’arrivée d’une vague d’immigrants provenant du continent, ou seraient la conséquence de l’accroissement des contacts interculturels. Au harpon il faut associer le couteau ulu et l’étui à aiguilles. Le harpon tuait l’animal, le couteau séparait la chair du gras (qui sera transformé en huile) et de la peau tandis que l’aiguille permettait de façonner cette dernière et les viscères en vêtements, sacs, cordes, abris et kayaks, tout ce qui était nécessaire à l’existence. On peut alors mieux comprendre l’interaction existant entre l’homme et l’animal et la conception « métaphorique » dont ce dernier fait l’objet.

Couteau ulu, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse et lame en ardoise. Dim. : 10,2 x 7,6 x 1 cm. A8253.

Couteau ulu, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse et lame en ardoise. Dim. : 10,2 x 7,6 x 1 cm. A8253.

L’étape transitoire entre paléo-esquimaux et néo-esquimaux correspond à la période punuk (vers 500-1200 ap. J.-C.). Cette période se distingue par une population croissante et l’essor de la chasse à la baleine, grâce à de larges canots appelés umiak, pouvant embarquer huit personnes. Les premières traces de cette évolution culturelle furent découvertes sur l’île éponyme, située près de la pointe orientale de l’île Saint-Laurent. Si les traditions artistiques sont identiques aux périodes précédentes, les objets sont généralement moins décorés.

Ornement représentant une tête de goéland argenté, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 2,5 x 9,1 x 3,2 cm. A78167.

Ornement représentant une tête de goéland argenté, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 2,5 x 9,1 x 3,2 cm. A78167.

Poignée de couteau ulu en forme d’ours, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 11,1 x 4,4 x 1,6 cm. A74087.

Poignée de couteau ulu en forme d’ours, Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 11,1 x 4,4 x 1,6 cm. A74087.

 

 

 

 

 

 

 

 

Prisonnier assis, Paleo-Esquimau ou début de la période thulé, vers 1000-1400 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,3 x 2,2 x 1,9 cm. A8061.

Prisonnier assis, Paleo-Esquimau ou début de la période thulé, vers 1000-1400 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 3,3 x 2,2 x 1,9 cm. A8061.

La tradition thulé (vers 1000-1600 ap. J.-C.). Au début du deuxième millénaire, la région du détroit de Béring, l’île Saint-Laurent, les villages côtiers de Sibérie, une grande partie de la péninsule de Seward d’Alaska et les zones côtières au nord du détroit ont été colonisés par des populations de Thulé se déplaçant en suivant la migration des baleines, dans le détroit de la mer de Chuktchi. On ne sait pas si les peuples de Thulé trouvent leur origine dans les cultures punuk ou s’ils en sont distincts, mais leur habileté dans la chasse à la baleine et autres mammifères marins leur a permis de se répandre dans toute la région et de pénétrer aussi loin que dans le Canada actuel et le Groenland. Ils sont les ancêtres des Inuit, des Inupiat et des Kalaalliit du Groenland. Si, là encore, les sculptures en ivoire de morse déclinent, on voit apparaître un rendu naturaliste des animaux, l’apparition de représentations d’oiseaux et de poissons — rarement figurés jusqu’à présent —, de pendentifs et d’amulettes prenant la forme d’une baleine et de statuettes minces et simplifiées avec une tendance à la miniaturisation. Apparaît également « l’art pour l’art » avec de petites pièces décoratives tels que jouets et pièces de jeux.

Outil à la tête de renard, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 10,2 x 1,1 cm. A7923.

Outil à la tête de renard, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 10,2 x 1,1 cm. A7923.

Dans le numéro 3 (mars-avril 1991, pp. 40-50) de notre magazine Primitifs, Allen Wardwell (1935-1999) nous avait confié un article, retranscrit ci-dessous, introduction à la découverte de ces merveilleuses miniatures d’ivoire dont l’originalité et la finesse des décors ne se dévoilent pas au premier regard…

Tête, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 8,3 x 4,1 x 4,1 cm. A80151.

Tête, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 8,3 x 4,1 x 4,1 cm. A80151.

Ivoires esquimaux préhistoriques de la mer de Béring

« Pendant la première partie du siècle dernier, de nombreux ivoires magnifiquement sculptés apparurent dans les collections d’objets esquimaux des musées. Ils avaient été collectés le long de la côte de la mer de Béring, en Alaska, et sur l’île Saint-Laurent. Parce que leurs surfaces présentaient un décor très différent de ceux recouvrant les ivoires créés dans cette région durant les périodes historiques, on leur attribua une origine récente en les considérant comme d’exceptionnels exemplaires de ce type. En 1926, les fouilles dirigées par Diamond Jenness, du Canadian National Museum d’Ottawa, au Cap du Prince-de-Galles et sur l’île Little Diomede révélèrent que les œuvres de ce style étaient beaucoup plus anciennes et appartenaient à une culture qu’il baptisa Old Bering Sea. Depuis, les recherches archéologiques sur l’île Saint-Laurent et le long de la côte ouest de la péninsule Chukchi, en Sibérie, ont mis à jour des milliers d’ivoires gravés de motifs distincts, angulaires et curvilignes, qui caractérisent les œuvres de cette culture. Il est maintenant possible de dater ces objets dans une période commençant environ 200 av. J.-C. et allant jusqu’à 500 ap. J.-C., ces recherches ayant également identifié une manifestation tardive de ce style, appelée punuk, qui s’est développée du VIe siècle jusqu’à la fin du XIe siècle. La grande richesse des découvertes en Sibérie, l’importante quantité de sites connus à ce jour, et le fait que des trouvailles isolées ont été effectuées en Alaska, sur le continent uniquement, suggèrent qu’il s’agit d’une culture asiatique qui étendait ses extrêmes limites orientales à l’île Saint-Laurent. Parce que ces ivoires ont été incorporés dans le permafrost, et donc gelés, ils sont souvent découverts dans un remarquable état de conservation, en dépit de leur âge considérable. À travers l’étude des subtiles modifications des décors gravés, il a été possible d’établir une chronologie de leur développement stylistique ainsi que de leur déclin. Les principes de base de ces mille deux cents ans d’art et d’histoire furent définis, dès 1929, par Henry Collins, de la Smithsonian Institution. Ce qui suit est un bref aperçu de ces styles.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 13,7 x 3,5 x 2,5 cm. A7980.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 13,7 x 3,5 x 2,5 cm. A7980.

Figure avec un visage sur le torse, “Madone d’Okvik”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 15,2 x 4,4 x 3 cm. A7927.

Figure avec un visage sur le torse, “Madone d’Okvik”, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 15,2 x 4,4 x 3 cm. A7927.

Bien que des objets antérieurs puissent être découverts un jour, la plus ancienne expression artistique, dénommée okvik, semble être apparue, en tant que style achevé, durant le IIIe siècle av. J.-C. Des motifs assez simples composés de lignes droites et angulaires, profondément gravées, décorent des têtes de harpon et divers objets d’utilisation quotidienne, tels que grattoirs, manches de couteau et étuis à aiguilles. Cependant, les objets okvik les plus remarquables — jusqu’ici trouvés uniquement dans l’île Saint-Laurent —, sont un ensemble de petites sculptures anthropomorphes en grande partie féminines. Elles sont gravées de motifs représentant des détails anatomiques, des tatouages ou un mélange des deux. Elles sont souvent comparées à des poupées et ont peut-être eu un usage identique à celui qui en est fait aujourd’hui, comme poupées pour les filles, pour aider un couple à avoir des enfants ou comme représentation d’une personne absente du village pendant d’importantes cérémonies. Il est également possible que ces représentations aient une profonde signification religieuse. La ressemblance de certains décors avec des structures rappelant le squelette indiquerait des rapports avec le chamanisme. De surcroît, beaucoup de ces figurines ont été découvertes les têtes séparées des corps. Dans certains cas, des marques de gouge, sur le cou, laissent à penser qu’elles ont été intentionnellement sectionnées, ces effigies étant ainsi rituellement tuées. Les expressions des visages eux-mêmes, intenses et sombres, nous font croire à une motivation religieuse de leur existence. Tel que le style okvik se développe, les gravures deviennent moins angulaires, plus variées et plus fines, et considérablement plus complexes. La ligne courbe est introduite, et tous les motifs gravés sont conçus pour mettre en valeur la forme plastique de l’objet qu’elles embellissent. Cette progression nous conduit directement à penser que l’art d’Old Bering Sea serait apparu environ entre le IIe et le VIe siècle.

Stabilisateur de harpon (“objet ailé”), Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 5,7 x 18,4 x 3,2 cm. A80148a.

Stabilisateur de harpon (“objet ailé”), Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 5,7 x 18,4 x 3,2 cm. A80148a.

Stabilisateur de harpon (“objet ailé”), Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 6,4 x 18 x 3,2 cm. A9002.

Stabilisateur de harpon (“objet ailé”), Old Bering Sea II, vers 100-300 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 6,4 x 18 x 3,2 cm. A9002.

D’élégantes lignes droites, circulaires, courbes, ovales et rayonnantes, certaines présentant de petits éperons, ornent les surfaces de chaque objet. Peu de représentations humaines ont été réalisées durant cette période, et cette expression artistique atteint son apogée dans certains éléments de harpons et, en particulier, au niveau des embouts appelés « objets ailés », qui étaient fixés à l’extrémité du harpon et qui servaient de contrepoids à la partie en ivoire située à l’autre extrémité. La sculpture sur ivoire deviendra complètement tridimensionnelle lorsque les motifs gravés aboutiront à des reliefs saillants et lorsque certaines formes animales seront conçues d’une manière réaliste. Pour sculpter et graver avec une telle précision et une telle finesse, il est généralement admis que ces artistes n’ont eu accès qu’à une quantité limitée de fer qui avait été forgé sur le continent asiatique. Quelques minuscules poinçons aux manches en ivoire ont été découverts en Sibérie, sur la péninsule de Chukchi, et en Alaska, sur le site contemporain Ipiutak de Point Hope. À l’examen microscopique, certaines gravures montrent, sans erreur possible, qu’elles ont été réalisées à l’aide de pointes de métal. Cependant, à cause de la relative rareté du fer, la plupart des motifs étaient exécutés avec des pointes de silex et les dents de petits mammifères comme les petits-gris (écureuil de Sibérie). Particulièrement stylisé, une grande partie de cet art représente des animaux, tels que morses et phoques, chassés par les Esquimaux, et l’image d’un animal en dévorant un autre, symbole de l’action de chasser. On peut penser que les Esquimaux croyaient qu’il était important d’apaiser les esprits des animaux qui avaient été tués pour qu’ainsi ils puissent retourner vers leur espèce et permettre à leurs descendants d’être à nouveau capturés. Le décor de beaucoup de ces outils était, par conséquent, plus en rapport avec un concept de survie qu’avec la nécessité de satisfaire à un besoin de création.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 13,7 x 3,5 x 2,5 cm. A7980.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 13,7 x 3,5 x 2,5 cm. A7980.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 12,7 x 4,1 x 2,5 cm. A8020.

Figure masculine, Okvik/Old Bering Sea I, vers 250 av. J.-C.-100 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 12,7 x 4,1 x 2,5 cm. A8020.

Le développement d’une expression artistique aussi complexe, ainsi que son contenu spirituel, demande une grande disponibilité. Cela a été possible grâce à un environnement stable et riche dans lequel vivaient les Esquimaux. Morses, phoques et autres mammifères marins migraient chaque automne et chaque printemps en passant par le détroit de Béring, allant ou revenant de la mer de Chukchi. Des populations permanentes de poissons, d’oiseaux et de mammifères terrestres fournissaient des sources complémentaires de nourriture et permettaient à ce peuple de vivre en petites communautés sédentaires tout au long de l’année. Par conséquent, beaucoup de temps était disponible pour le développement artistique et religieux. Ces ivoires reflètent cette vie stable et relativement libérale et un chercheur, James Giddings, a écrit : « Les sculptures de Old Bering Sea […] apparaissent […] équilibrées et plaisantes, comme si ces artistes avaient mené une existence sûre, sereine et uniforme. »

Personnage tatoué, le nez incrusté en pierre, Old Bering Sea III ou début de la période punuk, vers 500-800 ap. J.-C. Ivoire de morse et pierre. Dim. : 19,4 x 4,8 x 1,9 cm. A8360.

Personnage tatoué, le nez incrusté en pierre, Old Bering Sea III ou début de la période punuk, vers 500-800 ap. J.-C. Ivoire de morse et pierre. Dim. : 19,4 x 4,8 x 1,9 cm. A8360.

Durant le VIe siècle, la culture paléo-esquimau, à laquelle appartient l’Old Bering Sea, a été, petit à petit, remplacée par la migration, dans cette région, des chasseurs de baleine néo-esquimaux de Thulé qui provenaient de la région de la mer de Béring. De nouvelles croyances et matériaux furent introduits et permirent le développement de plus grandes colonies, de techniques plus efficaces de chasse à la baleine et la disponibilité d’une plus grande quantité de fer. L’aboutissement artistique qui en résulta, dénommé punuk, reflète la plupart de ces changements. Tous les ivoires gravés punuk ont été travaillés à l’aide de pointes de métal. En général, les décors sont symétriques, uniformément appliqués et profondément gravés. Des lignes parallèles, des lignes courbes s’achevant en pointillé, des cercles, des carrés et des angles droits sont les motifs principaux de cet art, plus simple et purement décoratif en comparaison de la riche expression d’Old Bering Sea. Ils décorèrent des objets identiques à ceux utilisés précédemment, mais de nouvelles formes apparurent, telles que des protège-poignets et une forme différente de contrepoids de harpon. Quand la culture thulé s’établit définitivement, les têtes de harpon et les autres types d’accessoires utilisés pour la chasse devinrent purement fonctionnels et de moins en moins d’ivoires furent décorés. Les croyances dans l’apaisement des esprits des animaux, qui avaient motivé la création de l’art d’Old Bering Sea, et qui avaient survécu au début de l’ère punuk, furent abandonnées. Bien que certaines conceptions de l’art punuk puissent être trouvées dans l’art des Esquimaux de la mer de Béring du XIXe et du XXe siècle et bien que leur religion ait gardé d’étroites relations avec celle des paléo-esquimaux, à la fin du XIe siècle, le style d’Old Bering Sea et ses prolongements dans l’art punuk ont complètement disparu. »

Ref. : Allen Wardwell, Ancient Eskimo Ivories of the Bering Strait, publié à l’occasion de l’exposition organisée par L’American Federation of Arts, Hudson Hills Press, New York, 1986.

• Pour l’ensemble des illustrations : © The Menil Collection, The Edmund Carpenter Collection. Photos : David Heald.

Tête tatouée, Old Bering Sea III ou punuk, vers 500-800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7,9 x 5,1 x 3,8 cm. A7753.

Tête tatouée, Old Bering Sea III ou punuk, vers 500-800 ap. J.-C. Ivoire de morse. Dim. : 7,9 x 5,1 x 3,8 cm. A7753.

1 commentaire

« Joseph Sima – Visions du monde retrouvé »

Parvis du musée, sculpture monumentale d’Étienne Martin, Le Puits-fontaine, ou La Maison de l’est, 1981, bronze, commande publique de la ville d’Issoudun. Photo P. Trawinski.

Parvis du musée, sculpture monumentale d’Étienne Martin, Le Puits-fontaine, ou La Maison de l’est, 1981, bronze, commande publique de la ville d’Issoudun. Photo P. Trawinski.

Entre le Cher et l’Indre se trouve un musée où chaque pièce est une surprise pour le visiteur. Par son architecture autant que par sa vocation muséographique, le musée de l’Hospice Saint-Roch d’Issoudun réalise l’alliance du passé et du présent. S’y croisent et s’y répondent richesses patrimoniales, art tribal et art contemporain. Dans ce dernier domaine, le peintre Joseph Sima occupe, jusqu’au 30 août 2015, les cimaises de l’aile moderne.

Joseph Sima (Bohême orientale 1891- Paris 1971) figure parmi l’un des grands peintres franco-tchécoslovaques du XXe siècle. Après des études à l’École des Arts et Métiers et à l’École Supérieure Technique de Prague puis à l’Académie des Arts Plastiques où il suit les cours de Jan Preisler, peintre symboliste, il termine son cursus d’ingénieur à la Faculté Technique de Brno. En 1920, il se rend dans le sud-ouest de la France, s’installe à Paris en 1922, et sera naturalisé en 1926. Il travaille comme dessinateur pour Paul Poiret, Raoul Dufy et Guillaume Apollinaire, fait la connaissance de collaborateurs de la revue L’esprit nouveau — Perret, Ozenfant, Jeanneret, Le Corbusier, Gleizes —, rencontre le poète philosophe, musicien et peintre dada Georges Ribemont-Dessaignes — qui exercera une influence décisive sur ses choix artistiques des années suivantes, et sera un ami fidèle —, Mondrian, Théo Van Doesburg et Pierre Jean Jouve, poète, romancier, essayiste catholique baudelairien. Il se rapproche des surréalistes et ses nouvelles amitiés avec Hans Arp et Max Ernst dureront jusqu’à la fin de sa vie. Les poètes René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Maurice Henry et André Roland de Rénéville, du groupe qui se définit comme « simpliste », formé en 1924, voient ses peintures comme des révélations de leur propre quête et fondent, avec lui, le Grand Jeu, un groupe littéraire (leur éphémère revue paraîtra de 1928 à 1932). Proche des idées libertaires et émancipatrices des surréalistes, les membres du Grand Jeu refusent cependant l’influence du surréalisme d’André Breton, dont ils se détachent rapidement. Malgré tout, Sima accompagnera ce dernier et Paul Eluard à Prague, en 1935, qui y reçoivent un accueil triomphal, mais se brouille définitivement avec Breton. La même année, une première rétrospective de son œuvre à lieu à Prague.

Joseph Sima, Orphée ocre, 1958. Hst, 97,5 x 194,5 cm. Paris Centre Pompidou, MNAM-CCI. © ADAGP, Paris 2015. Photo P. Tissier.

Joseph Sima, « Orphée ocre », 1958. Hst, 97,5 x 194,5 cm. Paris Centre Pompidou, MNAM-CCI. © ADAGP, Paris 2015. Photo P. Tissier.

Du futurisme à l’abstraction lyrique en passant par le purisme et le surréalisme, Sima traverse les courants artistiques de son siècle pour finalement adopter un style pictural fluide et évanescent, caractéristique de sa quête vers la lumière absolue qui trouve ses sources dans ses souvenirs d’enfance en Bohème, mais également dans son contact intime avec la nature, sa contemplation de la force et de l’essence primaire des éléments, de leur interférence et de leur fusion dans une unité non différenciée. Fasciné par les paysages et la mythologie, la question de la lumière tient un rôle essentiel dans la démarche créatrice de Sima, en cela qu’il a été profondément marqué, vers 1925, par une expérience sensorielle vécue comme un événement déterminant dans sa pratique de la peinture : la vision de la foudre par une nuit d’orage. Dès lors, mis à part quelques portraits de proches, c’est dans le motif du paysage, celui de sa Bohème natale, qu’il trouve l’essentiel de son inspiration, caractérisée par la simplicité, la pureté et, parfois, l’étrangeté de ses œuvres dans lesquelles s’harmonisent des formes symboliques : nuage, cristal, trou d’eau, arbre foudroyé, œuf cosmique ou torse féminin effilé.

Josepf Sima, Terres le long du fil, 1962. Hst, 114 x 195 cm. Fondation des Treilles, Tourtour. © ADAGP, Paris 2015. Photo J. Hyde.

Josepf Sima, « Terres le long du fil », 1962. Hst, 114 x 195 cm. Fondation des Treilles, Tourtour. © ADAGP, Paris 2015. Photo J. Hyde.

D’une peinture bâtie sur le rêve et l’imaginaire, il glisse peu à peu, après la guerre — douloureusement vécue, il arrête de peindre, entre 1939 et 1949 —, vers une matérialisation du temps et de l’espace. Ses tableaux continuent l’inspiration paysagiste de la période antérieure en même temps qu’ils suivent une thématique élégiaque orphique par le biais de formes beaucoup plus abstraites : lumière/obscurité, espaces sous-marins, nuages lumineux, gouttes de lumière, plans ocres éclatés ou superposés, hyperboles, torses féminins pourpres… Libérés de toute subjectivité, ces formes ne sont plus soumises à l’apesanteur, mais s’élèvent librement dans l’espace, acquérant ainsi une valeur nouvelle et devenant les symboles d’une signification spirituelle cachée, une apesanteur exprimant la négation de la condition humaine, et le retour à l’unité originelle. En France, cette période vaudra à Sima une seconde reconnaissance. Redécouvert par des personnalités aussi éminentes qu’Henri Michaux, Jean Cassou et André Malraux, il sera salué comme un des protagonistes majeurs de la peinture « non figurative » et, en Tchécoslovaquie, comme un classique de l’art moderne.

Joseph Sima, Chaos, 1959. HST, 100 x 81 cm. Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun. Donation Cécile Reims-Fred Deux, 2006. © ADAGP, Paris 2015. Photo. A. Ricci.

Joseph Sima, « Chaos », 1959. HST, 100 x 81 cm. Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun. Donation Cécile Reims-Fred Deux, 2006. © ADAGP, Paris 2015. Photo. A. Ricci.

Première rétrospective organisée par un musée français depuis celle du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, en 1992, l’exposition Joseph Sima, Visions du monde retrouvé. Aquarelles inédites et peintures propose un regard spécifique sur les œuvres des années 1950 et 1960. Autour de la toile intitulée Chaos (1959), entrée dans les collections du musée d’Issoudun grâce à la donation de Cécile Reims et de Fred Deux, une sélection de quatorze huiles sur toile empruntée aux collectionneurs ainsi qu’aux institutions publiques françaises est entourée d’une série de cinquante aquarelles inédites provenant d’une collection privée. Des aquarelles sensibles où le jeu de la transparence de la matière rend à merveille le sujet principal de Sima : la recherche sur la lumière. On pourra également admirer la série de lithographies tirées par Jean Pons et illustrant le poème de Roger Gilbert-Lecomte Sacre et massacre de l’amour, (Paul Facchetti, 1960).

Joseph Sima, Sans titre, 1960, aquarelle sur papier japon, 32 x 25 cm. Coll. privée, Prague. © ADAGP, Paris 2015. Photo. A. Ricci.

Joseph Sima, « Sans titre », 1960, aquarelle sur papier japon, 32 x 25 cm. Coll. privée, Prague. © ADAGP, Paris 2015. Photo. A. Ricci.

Joseph Sima, Sans titre, 1960, aquarelle sur papier, 73 x 55 cm. Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun, Donation Cécile Reims et Fred Deux, 2002. © ADAGP, Paris 2015. Photo. A. Ricci.

Joseph Sima, « Sans titre », 1960, aquarelle sur papier, 73 x 55 cm. Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun, Donation Cécile Reims et Fred Deux, 2002. © ADAGP, Paris 2015. Photo. A. Ricci.

Dès 1950, il reprend des thèmes figuratifs anciens, mais les épure à l’extrême. À partir de 1957, les « Orphées » sont des apparitions abstraites déclinées dans des gammes de tonalités monochromes. Paul Facchetti, le galeriste parisien qui, durant ces années, soutient Sima, le qualifiait : d’« architecte de la lumière […] conçue non pas comme un fluide mystérieux éclairant les objets, mais comme une force créant l’existence des objets ». Les œuvres exposées témoignent de cette dernière période de l’artiste durant laquelle l’image disparaît au profit de la forme. Si les objets symboliques chers à Sima ne sont plus aussi visibles qu’auparavant, ils n’en demeurent pas moins perceptibles par leur constante dématérialisation, leur dissolution dans la lumière et dans l’espace, entraînant une fusion des éléments : « Ce que montre l’exposition ce sont des œuvres où il reprend ses thèmes fondamentaux de l’unité du monde à travers un langage de symboles beaucoup plus abstraits qu’auparavant, où les grandes oppositions sont celles de la lumière et de l’obscurité, de la lumière et de la matière, du liquide et du solide, de ce qui est défini géométriquement et de ce qui est indéfini, de ce qui est ocre, terreux et de ce qui est à caractère céleste et à caractère aérien, des oppositions qui sont rattachables facilement aux oppositions des grands éléments fondamentaux mais qui ne sont plus appuyées, comme autrefois, sur des paysages visibles, ce sont des paysages, mais des paysages complètement imaginaires ou plutôt imaginés qui veulent être des sortes de paysages primitifs du début du monde. Une sorte de spéculation sur ce que pouvait être le monde avant qu’il ne devienne perceptible : ce sont des spéculations imaginatives. Il voulait que cela ait un caractère de vision pour lui et c’est seulement quand cela prenait ce caractère de vision qu’il se mettait à peindre. » (Interview d’Étienne Cornevin, 5 juin 2015). Dans la dernière salle sont représentés quelques-uns de ses continuateurs tchécoslovaques : Rudolf Fila, Vaclav Bostik, Daniel Fischer, Jiri Kolar, Igor Minarik, Ladislav Novak et Adriena Simotova, marqués par son influence et, en particulier, par sa dernière période. [Catalogue : Joseph Sima. Visions du monde retrouvé. Aquarelles et peintures. Préface de Patrice Moreau, conservateur et commissaire, textes d’Étienne Cornevin, philosophe et historien, spécialiste de l’art moderne en Tchécoslovaquie. Publié en français par Gourcuff-Gradenigo, Paris, 2015. Format : 16,5 x 24 cm, 112 pp., 85 ill. coul., 2 n/b. Relié : 19 €. ISBN : 978-2-35340-224-3.]

Brigitte Terziev, Les Veilleurs, grès et fer. Coll. de l’artiste. Photo Ecliptique/L. Thion. © ADAGP, Paris 2015.

Brigitte Terziev, « Les Veilleurs », grès et fer. Coll. de l’artiste. Photo Ecliptique/L. Thion. © ADAGP, Paris 2015.

 

Parallèlement à cette exposition, le musée présente un ensemble très impressionnant de treize « Veilleurs », imposantes sculptures de l’artiste Brigitte Terziev : « Les Veilleurs sont des statues dans le sens le plus archaïque du terme. Ce sont des présences totémiques qui se dressent de terre en réponse à la terreur qu’inspirent la vie et la mort chez les hommes. Chaque statue-racine est une empreinte mystérieuse qui semble venue de la nuit des temps. Les Veilleurs illustrent aussi à leur façon les Vanités qui, jusqu’à présent, dans l’Histoire de l’art, n’étaient représentées que par des crânes. Ici, c’est toute la sculpture qui est une “Vanité contemporaine”, mettant en relief la bataille interne de l’homme vis-à-vis de lui-même. Le Veilleur guerroie avec son ombre, soldat illusoire et vain face à son destin. »

 

 

Vue de l’entrée du musée de l’Hospice Saint-Roch, architecte Pierre Colboc. Photo. J. Bernard.

Vue de l’entrée du musée de l’Hospice Saint-Roch, architecte Pierre Colboc. Photo. J. Bernard.

Créé par décision municipale en 1864 et installé au sein de la mairie, le musée est transféré dans les locaux de l’ancien presbytère de l’église Saint-Cyr en 1908 pour finalement s’installer, en 1966, dans les locaux de l’ancien hôtel-Dieu de la ville, fondé au XIIe siècle et reconstruit au XVe. Ce vaste et bel édifice comprend une chapelle et des salles des malades du XVe siècle ainsi que deux ailes du XVIIe et du XVIIIe siècle. En 1995, le parcours muséographique et la scénographie sont entièrement réaménagés. Le musée présente désormais, à travers les collections archéologiques de l’Âge du Fer, de l’époque Gallo-romaine et médiévale, l’histoire de la ville d’Issoudun. Il évoque également l’histoire hospitalière, dont la chapelle du XVe siècle, ornée de deux exceptionnels Arbres de Jessé sculptés et l’apothicairerie des XVIIe et XVIIIe siècles, sont des témoins majeurs. Parmi la collection de peintures et de mobilier, le clavecin du facteur Jean II Denis, de 1648, est le plus ancien daté et signé des collections publiques françaises.

« Cabinet d’amateur » (masque lega à trois visages ; masque kepang, Nouvelle-Irlande ; masque tolai, Nouvelle-Bretagne ; charme de chasse, îles de l’Amirauté ; proue, îles Salomon, hochet-corbeau, Tlingit, sculptures africaines bambara, dogon…), Donation Cécile Reims et Fred Deux. Photo J. Bernard.

« Cabinet d’amateur » (masque lega à trois visages ; masque kepang, Nouvelle-Irlande ; masque tolai, Nouvelle-Bretagne ; charme de chasse, îles de l’Amirauté ; proue, îles Salomon, hochet-corbeau, Tlingit, sculptures africaines bambara, dogon…), Donation Cécile Reims et Fred Deux.Photo J. Bernard.

« Cabinet d’amateur » (masque lega à trois visages ; masque kepang, Nouvelle-Irlande ; masque tolai, Nouvelle-Bretagne ; charme de chasse, îles de l’Amirauté ; proue, îles Salomon, hochet-corbeau, Tlingit, sculptures africaines bambara, dogon…), Donation Cécile Reims et Fred Deux. Photo J. Bernard.

« Cabinet d’amateur » (masque lega à trois visages ; masque kepang, Nouvelle-Irlande ; masque tolai, Nouvelle-Bretagne ; charme de chasse, îles de l’Amirauté ; proue, îles Salomon, hochet-corbeau, Tlingit, sculptures africaines bambara, dogon…), Donation Cécile Reims et Fred Deux. Photo J. Bernard.

Quatre poupées kachina, Hopi, Nouveau-Mexique, 1900-1910. Dim. : 28 à 17 cm. Racine de peuplier américain, pigments, plumes et fibres végétales. © Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun. Photo J. Bernard/Leemage.

Quatre poupées kachina, Hopi, Nouveau-Mexique, 1900-1910. Dim. : 28 à 17 cm. Racine de peuplier américain, pigments, plumes et fibres végétales. © Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun. Photo J. Bernard/Leemage.

L’extension contemporaine imaginée par l’architecte Pierre Colboc, destinée aux expositions temporaires, est agrandie, en 2002, pour recevoir les collections ethnographiques de Papouasie Nouvelle-Guinée de la congrégation des missionnaires du Sacré-Cœur d’Issoudun, ainsi que la donation des artistes Fred Deux (dessinateur) et Cécile Reims (graveur d’interprétation pour des artistes proches du mouvement Surréaliste : Hans Bellmer, Leonor Fini…), constituée de sculptures des cinq continents et leurs œuvres dessinées et gravées, dotant ainsi le musée du plus important fonds de gravures d’Hans Bellmer, l’ensemble étant présenté dans une scénographie évoquant l’intimité de la maison des artistes. De nouvelles salles, créées en 2007, sont dédiées à l’art contemporain et à l’art moderne — restitution du salon Art Nouveau de Léonor Fini — et, plus particulièrement, aux artistes liés au Surréalisme, enrichies de dépôts du MNAM Centre Georges Pompidou et du Centre national des arts plastiques FNAC-CNAP. En 2015 le musée reçoit l’importante donation faite par Françoise Marquet-Zao de l’intégralité de la collection personnelle du peintre Zao Wou-Ki (1920-2013) composée de quatre-vingt-dix œuvres, représentant cinquante-huit artistes où figurent Henri Michaux, Paul Klee, Antonin Artaud et Alberto Giacometti.

Vue de la salle Cécile Reims et Fred Deux, "sculptures africaines". Photo J. Bernard.

Vue de la salle Cécile Reims et Fred Deux, « sculptures africaines ». Photo J. Bernard.

Vue de la salle Océanie. Photo J. Bernard.

Vue de la salle Océanie. Photo J. Bernard.

Vue de la salle Océanie. Projection de photographies et panoplies d’armes. Photo J. Bernard.

Vue de la salle Océanie. Projection de photographies et panoplies d’armes. Photo J. Bernard.

 

 

 

 

 

 

 

 

En 2000, la congrégation des missionnaires du Sacré-Cœur cédait sa collection d’objets ethnographiques océaniens. Le père Jules Chevalier fonda la Congrégation à Issoudun, en 1854. Reconnue par le pape, elle fut chargée d’évangéliser la Mélanésie et la Micronésie. Il s’agissait à la fois d’apporter la civilisation par les enseignements du Christ dans ces régions considérées comme « sauvages » et d’affirmer stratégiquement, dans cette partie du globe, la présence catholique face à la diffusion du protestantisme. Après s’être installés dans le golfe de Papouasie, les missionnaires s’aventurèrent dans les Hautes-Terres de Papouasie Nouvelle-Guinée, là où les tribus étaient réputées les plus hostiles. C’est en souvenir de cette immersion au cœur de cultures inconnues qu’ont été rapportés ces objets, entre 1884 et 1939.

Ornement de proue d’une pirogue, îles de l’Amirauté, ex-coll. des Missionnaires du Sacré-Cœur, Issoudun. L. : 117 cm. Bois et chaux. Photo J. Bernard.

Ornement de proue d’une pirogue, îles de l’Amirauté, ex-coll. des Missionnaires du Sacré-Cœur, Issoudun. L. : 117 cm. Bois et chaux. Photo J. Bernard.

Cet important ensemble de plus de mille objets provient essentiellement de la région du Golfe Papou, le long de la côte de l’île, depuis le delta du Purari jusqu’à Samaraï, au sud (sociétés elema, mekeo, roro, pokao), ainsi que des Hautes-Terres (sociétés tawade, kuni et fuyughe). La présentation de cette collection, constituée de nombreux témoins de la vie quotidienne ou liés à la chasse ou à la pêche — masques, massues, boucliers, rhombes, tambours, parures, peignes, gourdes à chaux, pipes, jupes, ceintures en tapas, bilum, charmes, armes de jets, filets, coquillages, maquettes de pirogues et oiseaux empaillés —, ainsi que plus de trois cents plaques de verre photographiques des années trente, fait l’objet d’une scénographie réalisée par Giovanna Piraina (Cabinet Abaque).

Masque de danse, Elema, golfe Papou, Papouasie Nouvelle-Guinée. Tapa, fibres végétales et pigments. Photo J. Bernard.

Masque de danse, Elema, golfe Papou, Papouasie Nouvelle-Guinée. Tapa, fibres végétales et pigments. Photo J. Bernard.

 

 

Poster un commentaire

Uzuri wa Dunia – Trésors belges

Statue, Mbole, République Démocratique du Congo. Bois et pigments. H. : 85 cm. Ex-coll. Sir Francis Sacheverell, 5e Baronnet (1892-1969), Toscane, Italie. Photo H. Dubois.

Statue, Mbole, République Démocratique du Congo. Bois et pigments. H. : 85 cm. Ex-coll. Sir Francis Sacheverell, 5e Baronnet (1892-1969), Toscane, Italie. Photo H. Dubois.

Les trois foires BRUNEAF, BAAF et AAB, consacrées respectivement à l’art tribal, l’archéologie et l’art asiatique regroupaient, du 10 au 14 juin 2015, près de quatre-vingt antiquaires internationaux. Alors que, quelques jours plutôt, la Compagnie d’Expert en Antiquités (CEA), en partenariat avec Drouot Formation, organisait, à Paris, le 4 juin, à l’Institut national d’Histoire de l’Art (INHA), un colloque au titre évocateur : Collections, Possessions, Obsessions, BRUNEAF fêtait son vingt-cinquième anniversaire avec deux événements : la présence de la fondation Sindika Dokolo, installée en Angola, à Luanda, invitée à s’associer à la foire, et un hommage marquant aux collectionneurs belges avec Uzuri wa Dunia (“Beautés du monde” en swahili). Les salons d’apparat de l’ancienne Nonciature du XIXe siècle, place du Grand Sablon, constituait l’écrin idéal pour accueillir cent-huit sculptures et masques africains, océaniens et précolombiens. Le plaisir de découvrir de superbes pièces inédites et de redécouvrir quelques chefs-d’œuvre, malheureusement pour une trop courte période — pour ceux qui n’auront pu parcourir cette présentation, un catalogue abondamment illustré, « mémoire » de cette exposition, a été publié*. Mais qu’est-ce qui pousse à collectionner ? Cette exposition est l’occasion de s’interroger sur cet état particulier : dangereuse histoire d’amour née d’un coup de foudre impérieux, suivi d’une quête incessante, d’un désir obsessionnel et irrépressible de posséder et d’accumuler, occasionnant bonheurs tremblants de la découverte, frissons, angoisses, envie, compétition, rancœur à l’encontre de ses rivaux… Autant d’émotions et de sentiments que de circonstances. Mais qu’est-ce qu’une collection ? Le mot « collection » est issu du latin « collectio », qui veut dire : « action de recueillir, réunir, rassembler ». C’est en effet la définition que donne le Larousse : une « réunion d’objets rassemblés et classés pour leur valeur documentaire, esthétique, pour leur prix, leur rareté, etc. », collectionner consistant à « réunir des objets en collection », le collectionneur étant une « personne qui à la passion de collectionner ».

« Standing Maya Lord », Alta Verapaz, Guatemala. Terre cuite et traces de polychromie. 300-500 ap. J.-C. H. : 40,5 cm. Photo R. Asselberghs.

« Standing Maya Lord », Alta Verapaz, Guatemala. Terre cuite et traces de polychromie. 300-500 ap. J.-C. H. : 40,5 cm. Photo R. Asselberghs.

D’après le fameux préhistorien Leroi-Gourhan, les premières attestations de cette pratique remonteraient à la préhistoire : « J’ai découvert une série d’objets de curiosité, ramassés par les habitants de la grotte de l’Hyène [fouilles d’Arcy-sur-Cure, Yonne, France, 1947-1963] au cours de leurs déplacements. Ce sont une grosse coquille spiralée d’un mollusque de l’ère secondaire, un polypier en boule de la même époque, des blocs de pyrite de fer de forme bizarre. Ce ne sont à aucun titre des œuvres d’art ; mais que des formes de telles productions naturelles aient retenu l’attention de nos prédécesseurs zoologiques est déjà le signe d’un lien avec l’esthétique. La chose est d’autant plus frappante qu’aucune interruption n’est sensible par la suite ; les artistes, jusqu’au magdalénien, continuent de livrer le bric-à-brac de leur musée de plein air ». Attestée durant l’antiquité, c’est au XIXe siècle, avec la naissance de la société de consommation, que cette occupation se développe. Mais d’où vient cet amour pour les objets ? C’est entre sept et douze ans qu’apparaîtraient les premiers désirs de collection, correspondant au besoin de rationaliser et de classer les éléments du monde extérieur pour en prendre, intellectuellement, possession, activité qui perdure chez de nombreux adultes, en particulier chez les hommes. Pour le psychanalyste américain Werner Muensterberger (Collectionneur, anatomie d’une passion, Payot, Paris, 1996), le collectionneur retrouverait, dans chacune de ses acquisitions, le pouvoir de l’objet transitionnel, le « doudou » de son enfance, lui permettant d’apaiser sa peur de l’abandon et de la solitude. Les objets prennent alors une dimension importante et, aux yeux de celui qui les regarde, finissent par avoir une âme, phénomène appelé « animisme » par les anthropologues et « attachement » par les psychologues.

Pagaie cérémonielle rapa, île de Pâques, XVIIIe siècle. Bois de Sophora toromiro. L. : 86,25 cm. Ex-coll. Gustave & Franyo Schindler, USA. Photo P. Louis.

Pagaie cérémonielle rapa, île de Pâques, XVIIIe siècle. Bois de Sophora toromiro. L. : 86,25 cm. Ex-coll. Gustave & Franyo Schindler, USA. Photo P. Louis.

Les objets ont une vie et une signification particulière dans les sociétés dont ils sont issus. Fabriqués pour et par des communautés différentes, aux pratiques culturelles, cultuelles, sociales étrangères aux collectionneurs, lorsque qu’ils se retrouvent ainsi soudain entre leurs mains, les relations qui s’établissent entre eux ne vont pas forcément de soi. Pourquoi alors s’entourer d’objets ? Quelles connivences s’établissent entre eux et leur propriétaire ? Pourquoi vivre dans leur intimité ou les laisser vivre dans la nôtre ? Et puis pour faire quoi avec eux ? Ou pour dire quoi ? Car le rapport à l’objet est peut-être moins important que la relation aux autres que celui-ci engendre et suscite. Confidences, rejet, étonnement, respect, admiration, curiosité ou indifférence vis-à-vis du collectionneur ? Posséder se définirait-il plus en termes d’être que d’avoir, certains allant jusqu’à même créer, porté par un désir d’immortalité, un musée ? Aujourd’hui, nous allons jusqu’à collectionner les « amis » sur les réseaux sociaux ! Le fait de collectionner est une entreprise très personnelle et souvent solitaire, la possession étant le lien le plus intime qu’un individu puisse avoir avec des objets. La collection est un outil permettant d’exprimer sa personnalité et de s’intégrer au sein d’une entité sociale dans laquelle les collectionneurs sont en perpétuelle quête de légitimité. Elle protège et donne un sens à la vie, permet de structurer l’endroit où l’on vit. Il s’agit de savoir d’où l’on vient, de trouver sa place, de se définir par rapport à soi-même et de se démarquer des autres. Collectionner est également un moyen d’intégration sociale. Le collectionneur aime partager sa passion, ce qui lui permet de se construire une identité et/ou de confirmer son statut en tant que « collectionneur de… ». Les collectionneurs forment un groupe qui se connaissent, savent se reconnaître, et échangent. Avec les acteurs du marché de l’art, marchands, commissaires-priseurs, experts et conservateurs, tous parlent le même langage, tous croient à l’universalité de l’art et tous adhèrent aux mêmes critères de valeur, aux mêmes échelles d’évaluation concernant les objets et les personnes qui les aiment. C’est grâce à leurs connaissances que certains collectionneurs sont acceptés comme des experts reconnus. Toutefois, plus que la manière dont un collectionneur construit sa collection, c’est l’imaginaire développé autour des objets qu’il rassemble qui est intéressant, avec ses manques ou ses trop pleins, son parti pris, son engagement : une collection forme un ensemble qui n’est pas lié à son exhaustivité mais dont la cohésion et la cohérence sont de définir, pour son seul propriétaire, son rapport au monde. Elle reflète les goûts et les jugements du collectionneur. Parfois, elle exprime ses fantasmes, affirme son genre (homme ou femme), ou sa catégorie socio-professionnelle.

Statuette, Lega, République Démocratique du Congo. Bois. H. : 14,3 cm. Collectée in situ par D. P. Biebuyck, 1952. Photo. V. Everarts.

Statuette, Lega, République Démocratique du Congo. Bois. H. : 14,3 cm. Collectée in situ par D. P. Biebuyck, 1952. Photo. V. Everarts.

Le comportement aux multiples facettes des collectionneurs est régit par un appétit insatiable et inexplicable d’acquisition, mais le sujet est si vaste et si complexe qu’il est presque impossible d’en appréhender toutes les constantes. Secrets ou exubérants, chez tous, la passion peut se décliner de mille façons, chaque regard étant unique. Les modérés dépensent peu, au contraire des prodigues qui peuvent aller jusqu’à engloutir leur salaire, leur fortune ou même s’endetter… Un point commun : tous ressentent la même excitation lorsqu’ils chinent, la même émotion lorsqu’ils trouvent un objet, le même désespoir quand ils ne peuvent pas l’acquérir. Un véritable comportement amoureux… D’ailleurs, ne disent-ils pas, fréquemment, à propos d’un objet, qu’il s’agit d’« un coup de foudre ». Un aspect passionnel qui peut, parfois, prendre le dessus au point de rendre la vie de leurs proches insupportable. Chercher un objet est une véritable chasse au trésor qui peu également permettre de s’échapper de son quotidien… Quel que soit le type de collection, chaque objet a un sens particulier pour son possesseur, un langage qui fait résonner un point précis de sa personnalité, on entend souvent l’expression : « …objet qui me parle… ». C’est pourquoi la ferveur qu’il attache à un objet n’a pas forcément de rapport avec sa rareté ou sa valeur marchande. Toutefois, on peut se demander si cette quête perpétuelle d’acquisition n’est pas une tentative de restaurer l’image de soi en la complétant sans cesse d’éléments nouveaux. Collectionner pourrait alors être considéré comme une valorisation narcissique, les collectionneurs étant généralement fiers de leur passion et de leur connaissance du sujet. La construction d’une collection est quelque chose de très personnel et nous entrons dans un univers où les objets expriment des choses très intimes. Les frontières sont extrêmement ténues entre la collection et la personne et lorsque le collectionneur évoque sa collection, un monde créé et arrangé en fonction de ses connaissances, de ses besoins, de ses goûts et de ses préférences, il parle surtout de lui-même. L’émotion esthétique est le thème majeur du rapport des collectionneurs aux objets. Ils sont généralement moins attirés par la beauté de l’objet que par sa puissance à provoquer chez eux mais aussi chez les autres des émotions. Mais plus l’objet garde une part de mystère, plus l’imaginaire du collectionneur est sollicité et plus sa capacité à se projeter est forte. Certains sont difficiles à apprivoiser, mais c’est leur étrangeté même qui fait qu’on ne s’en lasse pas et qui rend toujours curieux à leur égard. S’approprier, par exemple, un objet cultuel recouvert de substances magiques n’est jamais une évidence sociale.

Statuette représentant un chef assis, Chokwe, Angola, XIXe siècle. Bois et clous. H. : 25 cm. Photo H. Dubois.

Statuette représentant un chef assis, Chokwe, Angola, XIXe siècle. Bois et clous. H. : 25 cm. Photo H. Dubois.

Il y a plusieurs façons de constituer une collection, plusieurs objectifs qui tiennent à la personnalité de l’amateur, il y a donc plusieurs types de collectionneurs : le « collectionneur-chercheur » regarde, aime et conserve un ensemble présentant une unité, rassemble toute la documentation existante sur les usages et la diffusion de ses objets. Parfois, il publie, prête aux expositions, participe aux colloques ; le « collectionneur-accumulateur » est le plus connu. Entouré de ses objets, en quête perpétuelle de nouveautés, il parcourt galeries, brocantes et salons spécialisés ; le « collectionneur-revendeur » a pour objectif de réaliser une collection remarquable sans pour autant avoir d’importants moyens financiers, cet amateur va donc vendre ou échanger une pièce qu’il considère comme moins bonne pour en acquérir une meilleure, ce que l’on nomme couramment : « tirer la collection vers le haut ». L’attachement affectif est alors supplanté par une quête incessante du beau ; le « collectionneur-marchand », simple amateur va, progressivement, grâce à son expérience, acheter puis revendre des objets dont il investit les bénéfices dans sa propre collection tandis que le « marchand-collectionneur », courtier ou galeriste, conserve ses trouvailles les plus intéressantes. Ces deux dernières catégories sont souvent critiquées, les marchands estimant que les collectionneurs-marchands leur font une concurrence déloyale et les collectionneurs considérant, de même, de la part des marchands-collectionneurs qui, d’un point de vue éthique, et pour éviter tout conflit d’intérêt, devraient combler leur désir de collection dans un autre domaine, de manière à ne pas être tenté de conserver le meilleur de leurs trouvailles au détriment de leurs clients… ; le « collectionneur-prestige », pour qui l’ensemble d’objets réunis n’a pas seulement une valeur esthétique, affective et/ou marchande. C’est avant tout un signe de distinction qui lui permet d’intégrer des milieux mondains. Il s’intéresse aux pedigrees prestigieux, participe aux vernissages et prête volontiers ses objets, recherchant toutes les occasions de faire figurer son nom sur les listes des participants aux grandes expositions ; le « collectionneur-spéculateur » est l’un des plus vilipendés dans ce monde de connaisseurs, cédant ses objets sans regret. Sa collection est la plus changeante de toutes ; pour finir, l’« artiste-collectionneur ». Son activité de peintre ou de sculpteur a joué dans le choix des objets, sélectionnés d’abord pour leur originalité. On parle d’ailleurs couramment d’« objets d’artistes » pour désigner ces pièces. Si, pour le collectionneur, collectionner signifie aussi mettre en scène des objets pour raconter une histoire, raconter « son histoire », pour l’artiste-collectionneur, sa collection nourrit et éclaire sa création. À tel point que le geste de collectionner peut être le principe même d’une œuvre, comme celle de Boltanski qui, en arrachant des objets quotidiens a leur fonction première et en les accumulant, change le regard du spectateur sur elle. L’œuvre d’une vie devient parfois une œuvre d’art, une création à part entière, qui ne supporte ni division, ni fractionnement, comme l’intégrité d’une personne, mais le parcours normal d’une existence, n’est-il pas, finalement, de se défaire des choses ?

 

Catalogue : Masque lukungu, Lega, République Démocratique du Congo, XIXe siècle. Ivoire. H. : 20,5 cm. Collecté in situ par le capitaine Sparrow, avant 1904. Photo P. Louis.

Catalogue : Masque lukungu, Lega, République Démocratique du Congo, XIXe siècle. Ivoire. H. : 20,5 cm. Collecté in situ par le capitaine Sparrow, avant 1904. Photo P. Louis.

*Uzuri wa Dunia – Trésors belges/Belgian Treasures, sous la direction de Didier Claes. Format : 24 x 29 cm, 216 pp., 146 ill. coul. (dont 101 pl.). Publié en anglais par Bruneaf asbl, Bruxelles, 2015. Relié sous jaquette.

4 Commentaires

« Les Maîtres de la sculpture de Côte D’ivoire »

Eberhard Fischer et Lorenz Homberger, —respectivement ancien directeur et ancien conservateur du département d’art africain et océanien du Museum Rietberg de Zurich, co-commissaires de cette exposition — nous invitent à dépasser nos a priori : « […] ceci est un défi […], Lorenz Homberger et moi-même tentons de rendre visible le travail de création de ceux-là mêmes qui, pour la plupart, sont inconnus à ce jour. Nous voulons induire ainsi un regard nouveau sur l’art africain, rendre hommage aux extraordinaires réalisations plastiques de ces sculpteurs, d’un passé pas si lointain. Enfin, nous voulons susciter à leur égard la reconnaissance qu’ils méritent ».

Masque, « Maître de Totokro », Côte d’Ivoire, région baoulé, vers 1900. H. 30 cm. Ex-coll. Franco Monti, recueilli vers 1950 dans le village d'Ara. © Bernard de Grunne. Photo : F. Dehaen-Studio Asselberghs.

Masque, « Maître de Totokro », Côte d’Ivoire, région baoulé, vers 1900. H. 30 cm. Ex-coll. Franco Monti, recueilli vers 1950 dans le village d’Ara. © Bernard de Grunne. Photo : F. Dehaen-Studio Asselberghs.

Cette manifestation, conçue par le Museum Rietberg de Zurich (14 février-1er juin 2014), a été accueillie à la Kunst-und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland de Bonn (28 juin-5 octobre 2014), puis à la Nieuwe Kerk d’Amsterdam (25 octobre 2014-15 février 2015), avant d’être présentée au musée du quai Branly (14 avril-26 juillet 2015).

Six régions artistiques sont mises à l’honneur : les Gouro et les Baoulé au centre, les Dan à l’ouest, les Sénoufo au nord, les Lobi au nord-est et les peuples lagunaires  au sud-est. Les contrées où ces ethnies se sont établies ne coïncident toutefois pas toujours avec les frontières du pays : les Sénoufo étant également présents au sud du Mali, les Dan habitant certaines régions du Libéria et les Lobi s’étant surtout implantés au Burkina Faso et au Ghana. En outre, les limites ethniques ont toujours été perméables, les ethnies voisines se stimulant mutuellement sur le plan culturel, échangeant des traditions aussi bien que des styles artistiques. On trouve les premières œuvres signées sur les parois des cavernes où des hommes apposèrent leurs traces de mains ou de doigts. Mais c’est surtout au XIXe siècle, avec le développement du marché de l’art que la signature s’impose, geste ultime de l’artiste et acte de naissance de l’œuvre accédant au rang d’art. Il n’en est pas de même en Afrique. On connaît bien quelques exemples d’artistes, chez les Dan notamment, qui ont laissé des signes de reconnaissance sur la surface des sculptures : de petites scarifications, voire de légères encoches, mais ces cas sont extrêmement rares. Activité trop souvent jugée comme artisanale en Occident, l’art africain est pourtant le fait d’artistes individuels, cette activité étant une véritable spécialité. Pendant longtemps, le sculpteur africain a été considéré comme un anonyme au service du rituel, l’art africain ne se définissant qu’en fonction des zones géographiques dont les œuvres étaient issues et de leurs styles. Le but de cette exposition est de faire émerger de cet anonymat collectif des personnalités dont certaines, d’ailleurs, jouissaient d’un statut privilégié. Par exemple, chez les Dan, Sra était considéré comme un « dieu » à part entière et sa réputation rayonnait bien au-delà de son village. On connaît aussi, chez les Baoulé, quelques noms d’ornemanistes excellant dans le travail de la dorure sur bois. En revanche, chez les Sénoufo, la reconnaissance était plutôt attribuée, de façon collective, à un atelier. Les peuples lagunaires constituent, quant à eux, un cas à part. Même si aucun nom ne nous est parvenu, on sait que des femmes pouvaient pratiquer la sculpture sur bois ­— fait extrêmement rare en Afrique. Ce phénomène se retrouve également chez les Yoruba du Nigeria où les noms des artistes étaient célébrés dans des chants de louanges et transmis sur plusieurs générations. En 1898 déjà, l’anthropologue allemand Leo Frobenius avait mentionné le nom du sculpteur yoruba Adugbologe dans son ouvrage sur les masques. Dès la fin des années 1930, des ethnologues belges — tel que Frans Olbrechts, un des premiers spécialistes à s’être intéressé aux particularités iconographiques —, ont porté leurs travaux sur le Congo et ont identifié des artistes comme le « Maître de Buli » ou le « Maître de la coiffure en cascade ». Le même type d’attribution a été fait également chez les Dogon, au Mali, où l’on a reconnu le style du « Maître de la maternité rouge », ou encore celui du « Maître d’Ogol ». Plus récemment, Bernard de Grunne, avec la superbe exposition Mains de maîtres (BBL, 2001, Bruxelles), suivant la méthode de Giovanni Morelli (1816-1891), reposant sur l’analyse directe de l’œuvre, en partant du principe que tous les artistes, même les plus grands, se laissent aller à des automatismes dans certains détails mineurs, ces détails étant les éléments les plus caractéristiques d’une œuvre et l’un des critères d’attribution les plus sûrs, posait la question de la notion de style individuel dans l’art africain.

Masque kodal, « Maître du visage concave », Côte d’Ivoire, centre ou nord du pays sénoufo, avant 1900. H. : 26 cm. © Museum Rietberg, Zurich, don de Novartis, ex-coll. Roger Bediat, avant 1939, Inv. 2011.3.

Masque kodal, « Maître du visage concave », Côte d’Ivoire,
centre ou nord du pays sénoufo, avant 1900. H. : 26 cm.
© Museum Rietberg, Zurich, don de Novartis, ex-coll. Roger
Bediat, avant 1939 ; Guy Modeste ; Patrick Girard. Inv. 2011.3.

Seuls le sculpteur et le forgeron, qui pouvaient être ou non la même personne, avaient des activités particulières et travaillaient pour les autres, pour les membres du clan en général, parfois pour plusieurs villages, dépassant rarement les limites du groupe, le style des objets qu’il réalisait étant reconnu et apprécié dans un espace restreint correspondant à l’aire d’extension du clan dont il était issu et à son cadre stylistique. En Afrique, la notion de transmission étant essentielle, cette activité était réservée généralement aux fils ou aux neveux de l’artiste — les fils de leur sœur — qui accomplissaient donc leur apprentissage auprès de leur père ou de leur oncle. Ces derniers confiaient aux plus talentueux la réalisation des masques et des figures tandis qu’aux autres revenait la fabrication des objets usuels. L’apprenti le plus talentueux jouissait, en outre, d’une certaine considération, car il faisait rayonner, au-delà des limites du village, la réputation de son atelier. Son maître lui accordait d’ailleurs souvent une réelle part de liberté. C’est pour cette raison qu’à l’intérieur d’un même groupe, d’une même ethnie, l’art n’est jamais resté conformiste et académique, le sculpteur étant libre de créer, dans le cadre de son style traditionnel. On ne peut tout de même pas parler d’artistes « professionnels », au sens occidental du terme. Chez les Gouro, par exemple, de nombreux sculpteurs étaient en même temps des paysans. Aussi talentueux soit-il, Sra, le sculpteur dan, pratiquait, parallèlement à son activité artistique, le métier de chasseur. Le sculpteur gouro Sabou bi Boti était aussi connu pour ses talents de musicien et de guérisseur. Enfin, chez les Sénoufo, la plupart des maîtres sculpteurs étaient parallèlement forgerons. On assistait également, comme au Cameroun ou dans l’ancien Royaume du Dahomey (Bénin), à une forme de mécénat royal. Chez les Baoulé, comme chez les peuples lagunaires, des artistes professionnels travaillaient au service d’un souverain qui leur garantissait en retour protection et salaire.

La pratique artistique n’était pas pour autant un acte anodin, indissociable de sa dimension sacrée. Ainsi, des artistes travaillaient dans le bois sacré, à l’abri du regard des femmes et des non-initiés, la réalisation des masques étant généralement accompagnée d’interdits. Chez les Gouro, par exemple, on s’astreignait à l’abstinence sexuelle avant d’entreprendre tout travail de création. Le choix du bois, lui-même, n’était guère fortuit. Mais cela n’empêchait pas les sculpteurs gouro ou baoulé de travailler aux yeux de tous lorsqu’ils réalisaient des objets usuels, tels les grandes cuillères de prestige, les tabourets ou les étriers de poulies de métier à tisser.

Formés dès leur plus jeune âge, les sculpteurs utilisaient le bois fraîchement coupé de différentes essences qu’ils façonnaient à l’aide d’herminettes à lames de largeurs variables. Les plus légères servaient à sculpter les parties les plus délicates, la lame étant guidée à la seule force du poignet tandis que les plus lourdes servaient pour frapper le bloc de bois avec tout l’élan du bras. Une fois achevée, l’œuvre était poncée avec des feuilles rugueuses à demi séchées, teinte à l’aide d’un mordant obtenu à partir de feuilles pilées puis, souvent enduites d’huile de palme ou peintes avec des couleurs végétales ou minérales et, à partir des années 1950, avec de la peinture à l’huile vendue dans le commerce.

Insignes de pouvoir exhibés lors de fêtes, certaines figurines et emblèmes royaux en bois, confectionnés pour les familles royales baoulé et akan, étaient recouverts d’un placage à la feuille d’or. Tardivement, ces placages ornèrent les bonnets, les pointes de parapluie, les manches de chasse-mouches ou de couteau, les poignées de sabre ainsi que les bâtons d’apparat des notables et des chefs coutumiers. Cette technique demandait une grande dextérité : on aplanissait d’abord une pépite d’or — provenant de dépôts alluviaux — en la martelant régulièrement jusqu’à obtenir une feuille très fine. La feuille était ensuite appliquée à l’aide d’une spatule et collée au moyen d’une résine, épousant les nombreux motifs géométriques composés de rainures comme autant de facettes rutilantes. Chez les Dan, les Sénoufo et les Baoulé, certains artisans étaient experts dans l’art de la technique de la fonte à la cire perdue, un procédé connu de longue date. Le métal liquide se substituant à la cire et le moule ne servant qu’une fois, chaque fonte de laiton est par conséquent une pièce unique.

Étrier de poulie de métier à tisser, entourage du « Maître de Bouaflé », Côte d'Ivoire, Sud du pays gouro, vers 1900. H. : 16,5 cm. Coll. privée. © Rainer Wolfsberger.

Étrier de poulie de métier à tisser, entourage du « Maître de Bouaflé », Côte d’Ivoire, Sud du pays gouro, vers 1900. H. : 16,5 cm. Coll. privée. © Rainer Wolfsberger.

Étrier de poulie de métier à tisser, « Maître de Bouaflé ». Côte d’Ivoire, sud du pays gouro, vers 1900. H. : 20,5 cm. © Collection Barbara et Eberhard Fischer, collecté par
Hans Himmelheber avant 1952.

Étrier de poulie de métier à tisser, « Maître de Bouaflé ». Côte
d’Ivoire, sud du pays gouro, vers 1900. H. : 20,5 cm. © Collection Barbara et Eberhard Fischer, collecté par
Hans Himmelheber avant 1952.

Répandu en Côte d’Ivoire depuis plusieurs siècles, le métier à tisser à pédales à bande étroite d’Afrique de l’Ouest est doté de deux porte-lisses reliés ensemble par un cordon qu’on laisse courir sur une poulie. Chez de nombreuses ethnies, comme les Gouro, les Baoulé ou les Sénoufo, les étriers de poulies en bois, généralement en forme de fer à cheval, étaient soigneusement ouvragés. Souvent, une tête ou un petit animal est sculpté sur l’étrier, le visage tourné vers le tisserand. Le tissage était la plupart du temps l’apanage des hommes, tandis que le filage et la teinture étaient des tâches réservées aux femmes, comme la confection des récipients en terre. Dans la plupart des ethnies, les potières étaient des spécialistes qui ayant appris ce métier en observant d’autres potières et en collaborant avec elles. Pour réaliser la poterie en colombins ou au tour, elles utilisaient de l’argile qui, suivant sa qualité, était d’abord dégraissée avec du sable, puis humidifiée, malaxée ou battue. La paroi externe était aplanie au moyen d’un galet lisse avant d’être ornée de motifs incisés à l’aide de baguettes en bois ou d’anneaux en fer tordus. Séchées, elles étaient cuites dans un feu à ciel ouvert. Pour obtenir une belle couleur noire, on les aspergeait, encore brûlantes, d’écorces de riz qui se consumait en dégageant de la fumée.

Masque cimier à deux figures, « Maître des Duonou »,
Côte d’Ivoire, région occidentale du pays Gouro, vers 1920. H. : 43 cm. © Collection Barbara et Eberhard Fischer, collecté par
Hans Himmelheber en 1934.

Masque cimier à deux figures, « Maître des Duonou »,
Côte d’Ivoire, région occidentale du pays Gouro, vers 1920. H. : 43 cm. © Collection Barbara et Eberhard Fischer, collecté par
Hans Himmelheber en 1934.

• Les Gouro, traditionnellement agriculteurs, sont implantés dans la zone de transition entre la forêt tropicale humide et la savane arborée, au centre de la Côte d’Ivoire, ainsi que dans le sud du Mali. Remarquables danseurs et sculpteurs de masques délicats représentant des visages de femmes au front bombé, à la coiffure élaborée, parfois couronnés de figurines — une tradition héritée de leurs voisins Baoulé —, ils possédaient également, comme les Sénoufo, de puissants masques zoomorphes à la gueule ouverte, arborant des défenses et de grandes oreilles sur le sommet de la tête. Ces masques étaient considérés comme des génies ancestraux venus pour aider les humains. Zamblé, créature sacrée mi-antilope mi-léopard, Zaouli, son grand frère grotesque, et Gou, sa belle épouse, leur étaient apparentés. Parallèlement, les sculpteurs gouro réalisaient des statues et des œuvres plus petites et raffinées, comme par exemple des étriers de poulie et des cuillères. Le style gouro peut être qualifié de « réaliste », en raison des nombreux détails reproduits avec grand soin, conférant à l’ensemble une impression d’harmonie. Souvent qualifiée de société secrète, le poro et son système de classes d’âge ayant pour mission d’organiser les différents domaines de la vie utilisait d’imposants masques et de grandes statues intervenant lors des rencontres liées à cette société et à l’occasion de funérailles. Les femmes-devins avaient recours à des statuettes en bois à la patine jaune pour établir une relation avec l’au-delà.

Masque gou avec cornes, « Maître de Bouaflé », Côte d’Ivoire, sud du pays gouro, XIXe siècle. H. : 35,7 cm. © Museum Rietberg, Zurich, don du Rietberg-Gesellschaft, ex-coll. Paul Guillaume, avant 1920, Inv. RAF 466.

Masque gou avec cornes, « Maître de Bouaflé », Côte d’Ivoire,
sud du pays gouro, XIXe siècle. H. : 35,7 cm. © Museum
Rietberg, Zurich, don du Rietberg-Gesellschaft, ex-coll. Paul Guillaume, avant 1920, Inv. RAF 466.

Masque gu surmonté d’un cimier zoomorphe, « Maître de Bouaflé », Côte d’Ivoire, région centrale du pays Gouro, XIXe siècle.
H. : 35,7 cm. Musée Rietberg, Zurich, donation Eduard von der Heydt,
pièce acquise avant 1927, Inv. RAF 510.

Masque gu surmonté d’un cimier zoomorphe, « Maître de Bouaflé », Côte d’Ivoire, région centrale du pays Gouro, XIXe siècle.
H. : 35,7 cm. Musée Rietberg, Zurich, donation Eduard von der Heydt,
pièce acquise avant 1927, Inv. RAF 510.

Le « Maître de Bouaflé » a travaillé dans la région méridionale gouro vers 1900 et son œuvre est considérable. Dès 1910, des sculptures de sa main avaient été rapportées à Paris par des fonctionnaires coloniaux. Les masques et les étriers de poulie se distinguent par leur profil aux courbes remarquables — de la pointe du nez au front haut et bombé jusqu’à la ligne dentelée de la naissance des cheveux, fortement marquée. Il supprime toute indication des narines et de l’arête nasale, et le creux entre la lèvre supérieure et le nez (philtrum), très légèrement bombé, surmonte une bouche sans lèvre, en forme de faucille. Quant aux oreilles, elles sont rendues au moyen de demi-cercles concentriques. Enfin, le visage est généralement encadré d’une collerette dentelée. Les cimiers de ces masques, aux formes variées, et ces étriers de poulie, légèrement maniérés, ornés d’imposants chignons tressés, de cornes, de figures zoomorphes et/ou de couples de figurines, sont particulièrement novateurs.

Sabou bi Boti, fils de Sabou, est un célèbre sculpteur gouro de la deuxième moitié du XXe siècle. Il vivait à Tibeita, un village de la savane qui s’étend au sud-est de Zuenula, à la frontière linguistique entre les Gouro et les Baoulé. Lui-même appartenait à l’ethnie yasoua, mais il était souvent invité par des dignitaires d’autres villages à séjourner chez eux durant quelques mois ou quelques années, afin d’y créer des masques pour les danseurs. Son œuvre témoigne d’une remarquable inventivité, en particulier, dans des groupes de figures. Outre des masques, il a réalisé aussi des outils en bois, de petites chaises, des cuillères et des étriers de poulie. Il réussissait toujours à créer de nouveaux motifs pour couronner ses masques au visage uniforme. Il peignait ses œuvres en utilisant des couleurs à l’huile. Probablement né vers 1920, Boti est mort récemment. Ce paysan aisé fut un homme respecté et particulièrement apprécié. Mais il était aussi redouté et faisait l’objet d’hostilités à cause de ses « dons supranaturels ». Il avait acquis son métier de sculpteur auprès de son grand-père maternel.

Le « Maître des Duonu » résidait dans la partie la plus septentrionale du pays et doit avoir vécu dans la région de Zuenula, car c’est de là que proviennent tous les masques que l’on connaît de lui, collectés vers 1935. Ses œuvres sont teintes en noir et colorées au moyen de pigments bleus et blancs. Ce maître a adapté le modèle de masque kodal/kpélyié des sculpteurs sénoufo, établis plus au nord. Les ailettes latérales ainsi que les cornes sur le front sont des éléments qu’il a empruntés à ces derniers, mais son style est toutefois clairement influencé par les sculpteurs gouro. Les yeux en forme de faucille, ourlés d’épaisses paupières et le regard tourné vers le bas, sont encadrés de lignes semi-circulaires incisées. Le nez étroit, dont les narines sont seulement suggérées, surplombe une bouche légèrement ouverte. Il existe des masques cimiers de ce maître, ornés de figures et de coiffures complexes qui peuvent se terminer en têtes d’oiseau.

• Parmi les nombreux sous-groupes qui composent la mosaïque ethnique ivoirienne, celui des Baoulé est le plus important en nombre et leurs sculpteurs restent les plus réputés du pays. Leur culture et leur société se sont développées, au cours des trois derniers siècles, à partir de familles claniques venues de la Côte-de-l’Or (le Ghana actuel). Sur le plan linguistique, les Baoulé appartiennent au groupe Akan. Culturellement, ils ont assimilé de nombreux éléments empruntés à leurs voisins de l’ouest et du nord, les ancêtres des Gouro et des Sénoufo — en particulier les masques, jusqu’alors inconnus des Akan orientaux. Les familles provenant de l’est constituèrent de petites principautés organisées en systèmes courtisans.

Figurine masculine debout, « Maître d’Himmelheber », Côte d’Ivoire, région baoulé, XIXe siècle. H. 31,8 cm. © Curtis Galleries, Minneapolis. Ex-coll. Paul Chadourne, Paris, acquise vers 1950.

Figurine masculine debout, « Maître d’Himmelheber », Côte d’Ivoire, région baoulé, XIXe siècle. H. 31,8 cm. © Curtis Galleries, Minneapolis. Ex-coll. Paul Chadourne, Paris, acquise vers 1950.

Couple, « Maître d’Essankro », Côte d’Ivoire, région baoulé, vers 1880. H. : 55,4 cm. © The Metropolitan Museum of Art, New York, The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, 1969, Inv. 1978.412.390/391. Ex-coll. Roger Bédiat, Abidjan, acquis avant 1957.

Couple, « Maître d’Essankro », Côte d’Ivoire, région
baoulé, vers 1880. H. : 55,4 cm. © The Metropolitan Museum of Art, New York, The Michael C. Rockefeller Memorial Collection, 1969, Inv. 1978.412.390/391. Ex-coll. Roger Bédiat, Abidjan, acquis avant 1957.

Pour les Baoulé, les statuettes représentaient des esprits protecteurs, masculins ou féminins (blolobian et blolobla), incarnations de l’époux ou de l’épouse dans l’au-delà, et dont l’existence était révélée par les devins. Les asie usu étaient des esprits de brousse qui pouvaient, alternativement, provoquer la maladie ou la mort ou en protéger. Pour leur statuaire et leurs masques, les sculpteurs baoulé passaient alternativement de formes géométrisantes presque abstraites à un séduisant naturalisme riche en détails et empreint de douceur. À l’instar des Ashanti du Ghana, les notables affichaient les symboles de leur statut social par le biais d’objets recouverts d’une feuille d’or. Les Baoulé possédaient également de nombreux objets usuels en bois : cuillères, sièges, manches de chasse-mouches ou maillets de gong.

Masque, « Maître de Kamer », Côte d’Ivoire, région baoulé, vers 1920. H. : 20 cm. © Coll. privée. Ex-coll. Hans Röthlingshöfer, Bâle, acquis vers 1958. Photo F. Dehaen-Studio Asselberghs.

Masque, « Maître de Kamer », Côte d’Ivoire, région baoulé, vers 1920. H. : 20 cm. © Coll. privée. Ex-coll. Hans Röthlingshöfer, Bâle, acquis vers 1958. Photo F. Dehaen-Studio Asselberghs.

Masque cimier surmonté de trois têtes d’oiseau, « Maître de Kamer », Côte d’Ivoire, région baoulé, vers 1920. H. : 20 cm. © Collection privée, New York. Ex-coll. Paul Guillaume, Paris, acquis avant 1935.

Masque cimier surmonté de trois têtes d’oiseau, « Maître de Kamer », Côte d’Ivoire, région baoulé, vers 1920. H. : 20 cm. © Collection privée, New York. Ex-coll. Paul Guillaume, Paris, acquis avant 1935.

Le corpus du « Maître dit de “Kamer” » est aujourd’hui constitué de trois masques, dont deux représentent la lune, un motif assez rare. Ces masques aux patines variées, à l’ovale arrondi et au front bombé, dépeignent un visage entouré d’une bordure finement dentelée, soigneusement percée de trous. C’est dans les surfaces concaves que l’artiste dispose les trois principaux traits du visage que sont les yeux, le nez et la bouche. Les sourcils, surmontant des yeux mi-clos, dessinent un arc de cercle parfait. La bouche, de forme circulaire, dans laquelle s’alignent de petites dents, reprend la forme arrondie du masque. Ces masques, que l’on peut qualifier de « classiques », révèlent la grande maîtrise du sculpteur.

Le « Maître de Totokro » a été pour la première fois identifié et dénommé ainsi par Susan Vogel (professeur d’Histoire de l’art à l’université de Columbia). Non seulement elle a été en mesure de localiser Totokro, un village situé non loin de Dimbokro, dans la région d’Agba, mais elle a pu également confirmer l’attribution de toutes ces pièces à un maître sculpteur unique, du fait de la « signature » laissée par l’herminette : à la loupe, on remarque les traces, bien reconnaissables, provenant d’une encoche dans la lame de l’herminette avec laquelle il travaillait.

Masque à la coiffure double, « Maître d’Essankro », Côte d’Ivoire, région baoulé, vers 1880. H. : 25 cm. © Collection du Dr Wolfgang Felten. Ex-coll. Frederick R. Pleasants, New York, acquis avant 1938.

Masque à la coiffure double, « Maître d’Essankro », Côte d’Ivoire, région baoulé, vers 1880. H. : 25 cm. © Collection du Dr Wolfgang Felten. Ex-coll. Frederick R. Pleasants, New York, acquis avant 1938.

On reconnaît le style du « Maître d’Essankro » et de son entourage aux caractéristiques formelles suivantes : un corps longiligne, souple, aux omoplates en forme de « U » clairement modelées, au ventre légèrement arrondi et aux longues mains minutieusement rendues, dont les pouces sont nettement séparés des autres doigts ; des jambes aux mollets arrondis ; un visage concave en forme de cœur doté de grands yeux ronds et d’une bouche aux larges lèvres aplaties esquissant une moue, sculptée avec délicatesse ; des coiffures asymétriques agrémentées d’ornements en relief d’une taille exceptionnelle et, dans certains cas, une position des bras très inhabituelle : tirés vers l’arrière, les mains reposant sur le bas du dos, comme celles d’un prisonnier aux poings liés. On observe aussi bien des patines naturelles magnifiant la couleur du bois poli que des surfaces grumeleuses sombres.

Figurine masculine assise tenant une coupe, « Maître d’Himmelheber », Côte d’Ivoire, région baoulé, XIXe siècle. H. : 38,4 cm. © Collection privée, New York. Collectée par Hans Himmelheber en 1933.

Figurine masculine assise tenant une coupe, « Maître d’Himmelheber », Côte d’Ivoire, région baoulé, XIXe siècle. H. : 38,4 cm. © Collection privée, New York. Collectée par Hans Himmelheber en 1933.

Le « Maître dit d’“Himmelheber” » est l’un des artistes baoulé les plus talentueux du début du XXe siècle dont la plus célèbre de ses réalisations est une figure assise sur un petit tabouret rond à sept pieds, acquise par ce dernier, lors de son premier voyage d’exploration en Côte d’Ivoire, en 1933. Toutes les statuettes présentent une tête étirée et étroite se terminant en pointe au niveau du menton et formant, avec le cou, un angle de 45 degrés, comme si le regard était tourné vers le ciel. Les deux figures assises ont les bras pliés, et celle collectée par Himmelheber tient une petite coupe dans des mains aux longs doigts, soigneusement modelés. Les quatre statues portent une petite barbe asymétrique cernant le menton, similaire à celle des masques du « Maître de Totokro », présentant, au cou, des scarifications en forme de pointes de flèches, et leurs coiffures — les cheveux séparés par une raie au milieu, puis en deux nattes au dos — sont identiques.

• Les Dan sont des paysans qui pratiquent la culture sur brûlis, au nord-ouest de la Côte d’Ivoire et au Libéria, pays limitrophe où la savane arborée se transforme en forêt tropicale humide. Chasseurs de gros gibier, ils avaient jadis la réputation d’être de redoutables guerriers, et leurs villages étaient régulièrement en conflit les uns contre les autres. Pour les Dan, certains esprits de la forêt prenaient vie dans les rêves et intervenaient dans la vie du village par le truchement de masques investis de diverses missions, allant de la quête de nourriture pour les camps d’initiation au rôle de juge et de médiateur en cas de différend, en passant par des fonctions de police.

Masque déanglé aux traits féminins par Tamé, Liberia, région dan occidentale, Nyor Diaplé vers 1930. H. : 25,5 cm. © Collection Barbara et Eberhard Fischer. Collecté par Hans Himmelheber, vers 1950.

Masque déanglé aux traits féminins par Tamé, Liberia, région
dan occidentale, Nyor Diaplé vers 1930. H. : 25,5 cm. © Collection Barbara et Eberhard Fischer. Collecté par Hans Himmelheber, vers 1950.

Il en résulte une formidable variété, certains empruntant même des éléments physiques aux oiseaux et à divers animaux. Les imposants masques glé sont les seuls à opérer sur un plan intercommunautaire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on fait appel à eux pour rétablir la paix. Comme tous les masques, ils sont la manifestation d’esprits imaginés en rêve et incarnés par certaines personnalités afin de jouer un rôle précis dans le village. De gracieux masques féminins, aux yeux bridés, servent aussi de médiateurs entre les hommes, instruisant les futurs circoncis ou bien divertissant les habitants en chantant et en exécutant des danses lors des fêtes. Les masques masculins, agressifs et dotés d’yeux tubulaires, soutenaient les guerriers, faisaient office de gendarmes ou rendaient la justice. Les masques zoomorphes exécutaient, quant à eux, des pantomimes, véritables satires de la société. Des masques miniatures pouvaient aussi servir de substitut aux grands exemplaires.

Cuillère cérémonielle wakémia ornée d’une tête de femme par Sra, Liberia, région wè occidentale, Béléwalé, vers 1930. H. : 73 cm. © Collection Barbara et Eberhard Fischer. Collectée à Béléwalé par Hans Himmelheber, vers 1950.

Cuillère cérémonielle wakémia ornée d’une tête de femme par Sra, Liberia, région wè occidentale, Béléwalé, vers 1930. H. : 73 cm. © Collection Barbara et Eberhard Fischer. Collectée à Béléwalé par Hans Himmelheber, vers 1950.

Les sculpteurs dan, particulièrement habiles, réalisaient, en outre, de grandes cuillères de cérémonie. Comme les masques, ces cuillères représentaient des esprits auxiliaires, mais elles servaient aussi de récompense aux femmes les plus estimées de la tribu. Quant aux figures sculptées, elles étaient un signe de prestige pour leurs riches propriétaires qui les exhibaient de temps à autre devant l’entrée de leur foyer. Les sculpteurs qui réalisaient ces œuvres admirées de tous étaient vénérés comme des zo (maîtres). Dans la première moitié du XXe siècle, parmi les Dan et les peuples voisins, on comptait plusieurs douzaines de sculpteurs de masques, mais seuls trois villages étaient célèbres pour les artistes qui y étaient établis : Flanpleu à l’est, Béléwalé au sud et Nyor Diaplé à l’ouest (Béléwalé et Nyor Diaplé font aujourd’hui partie du Libéria, près de la frontière de la Côte d’Ivoire).

Uopié (vers 1890-1950), qui a vécu à Nyor Diaplé, était un maître unanimement reconnu par la génération de sculpteurs qui lui succéda. On lui attribue des masques qui reflètent de manière exemplaire l’idéal de beauté des dan de son époque : un contour ovale terminé en pointe avec un menton très court et un front haut et légèrement bombé, décoré d’une scarification verticale allant de la ligne de racine des cheveux, en forme d’arc, au nez qui souligne la symétrie du visage. Les fentes des yeux, presque horizontales, se trouvent au milieu du visage et étaient autrefois bordées de blanc.

Masque chantant sengle par Uopié, Liberia, région dan occidentale, Nyor Diaple, vers 1920. Bois. H. 24,8 cm. © Brooklyn Museum, Don d'Arturo et Paul Realto Ramos, Inv. 56.6.25.

Masque chantant sengle par Uopié, Liberia, région dan occidentale, Nyor Diaple, vers 1920. Bois. H. 24,8 cm. © Brooklyn Museum, Don d’Arturo et Paul Realto Ramos, Inv. 56.6.25.

Les sourcils sont absents, de même que la bordure du front, les pommettes, les oreilles ou les paupières. Le nez des masques créés par Uopié présente une section triangulaire, la bouche fermée est dotée de lèvres de même taille, charnues. Des dents en métal, stylisées, étaient insérées dans la lèvre supérieure et, au-dessus de l’arc du front, était cousu un bourrelet orné de perles. Ces masques souriants, appelés déanglé, jouaient un rôle dans les camps d’initiation des jeunes garçons, et leur apparition suscitait bienveillance et disponibilité mutuelle chez les initiés. Les œuvres attribuées à Uopié incarnent à la perfection la forme idéale de ce type de masque.

Grand masque à nervure frontale par Sra, Liberia, région dan ou wè occidentale, Béléwalé, vers 1930. H. : 31 cm. Museum Rietberg, Zurich ; don du Rietberg-Kreis. Collecté par Hans Himmelheber, vers 1950.

Grand masque à nervure frontale par Sra, Liberia, région dan ou wè occidentale, Béléwalé, vers 1930. H. : 31 cm. Museum Rietberg, Zurich ; don du Rietberg-Kreis. Collecté par Hans Himmelheber, vers 1950.

Sra (vers 1880-1955) était, dans la première moitié du XXe siècle, le sculpteur le plus éminent et le plus réputé de l’ouest de la Côte d’Ivoire. Né dans une famille du village de Béléwalé, au Libéria, où l’on parlait wé, il a créé des objets de prestige et des masques pour de nombreux chefs coutumiers dan et mano au Libéria, ainsi que pour des dignitaires de la communauté wé en Côte d’Ivoire, entre 1910 et 1930. Dans la langue des dan, le terme « sra » — signifiant « dieu », « créateur » —, lui a été attribué en signe de distinction en tant que sculpteur extrêmement inventif. Sra était célèbre pour ses figures féminines, en particulier ses représentations de « mère à l’enfant », mais aussi pour ses grandes cuillères, ses jeux d’awalé agrémentés d’une tête, et ses masques imposants. Avançant en âge, Sra se mit à créer des formes volumineuses, faisant alterner les surfaces concaves et convexes. Ses masques sont dotés d’un front fortement arrondi, de pommettes rebondies et d’une bouche charnue. Les manches de ses cuillères, souvent constitués de boules ou d’anneaux juxtaposés, sont ornés de têtes sphériques, coiffées de bandeaux de fibres végétales tressées, fixées par des clous. Les ornements sont parfois grossièrement taillés, probablement parce que Sra, alors âgé, ne les sculptait plus lui-même. D’ailleurs, il se faisait volontiers aider, notamment, par sa femme préférée.

Grand masque à nervure frontale par Sra, Côte d’Ivoire, région dan méridionale, vers 1930. H. : 34 cm. © Collection privée, acquis à Abidjan avant 1970.

Grand masque à nervure frontale par Sra, Côte d’Ivoire, région dan méridionale, vers 1930. H. : 34 cm. © Collection privée, acquis à Abidjan avant 1970.

Masque aux traits féminins et au front bombé par Dyeponyo, Côte d’Ivoire, région wè (wobe), vers 1910. H. : 27 cm. Museum Rietberg, Zurich, ex-coll. Charles Hug, avant 1932, Inv. RAF 447.

Masque aux traits féminins et au front bombé par Dyeponyo,
Côte d’Ivoire, région wè (wobe), vers 1910. H. : 27 cm.
Museum Rietberg, Zurich, ex-coll. Charles Hug, avant 1932, Inv. RAF 447.

Originaire du village de Tya, près de Bangolo, Dyeponyo (vers 1880-1930) était non seulement un excellent sculpteur, mais aussi un chasseur de gros gibier. Les masques très expressifs qu’il a créé se distinguent des productions habituelles des sculpteurs wé de sa région natale par leur monumentalité et leur conception en partie réaliste. Les visages présentent un puissant nez crochu aux narines gonflées, une bouche merveilleusement dessinée, aux lèvres charnues et proéminentes, le bout de la langue pointant généralement sur la lèvre inférieure. Chez les Wé de l’ouest, il existe deux types de masques : les masques masculins agressifs, au puissant front bombé, aux joues pyramidales et aux yeux tubulaires placés très haut, et les élégants masques féminins, aux yeux bridés et aux pommettes saillantes. Ces derniers chantent et exécutent des danses lors de leurs apparitions. Dyeponyo a sculpté ces deux types de masques en leur donnant une vie et une force expressive qu’on ne trouve chez aucun autre sculpteur de sa génération.

Masque-heaume kponyugu, atelier ou maître inconnu de la région de Korhogo, Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1930. H. 32,5 cm. Museum Rietberg, Zurich, don de Rahn & Bodmer, Inv. RAF. Ex-coll. Emil Storrer, acquis en 1953.

Masque-heaume kponyugu, atelier ou maître inconnu de la région de Korhogo, Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1930. H. 32,5 cm. Museum Rietberg, Zurich, don de Rahn & Bodmer, Inv. RAF. Ex-coll. Emil Storrer, acquis en 1953.

• Issus de différents groupes ethniques, les Sénoufo constituent la population rurale la plus importante des savanes du nord de la Côte d’Ivoire. Relevant d’un système de filiation matrilinéaire, ils étaient dirigés par des confréries qui regroupaient leurs membres par classes d’âge. Les masques, les grandes statues et les bâtons d’apparat ornés de figures étaient surtout utilisés lors des apparitions des membres de la société initiatique du poro, à l’occasion de funérailles ou d’activités auxquelles participait la communauté. Les statuettes étaient, en générale, réservées aux rites de divination. Les sculptures sénoufo se caractérisent par une simplification formelle à mi-chemin entre stylisation des formes et réalisme expressif des figures. Il arrive aussi qu’ils complétaient les contours des visages d’éléments géométriques et zoomorphes. Certains forgerons fonobele jouaient un rôle éminent en matière de statuaire, tandis que les sculpteurs sur bois kulebele étaient intégrés, au plan linguistique, depuis le XIXe siècle, dans la société sénoufo. Souvent réalisées au sein de grands ateliers, les sculptures doivent être plutôt attribuées à des ateliers qu’à un sculpteur unique. Mais on sait, par ailleurs, que ces ateliers recouraient à des spécialistes reconnus pour des commandes particulières.

Figure féminine déblé, « Premier maître de Lataha », Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1900. H. : 98 cm. © Museum Rietberg, Zurich, ex-coll. Emil Storrer, acquis vers 1952, Inv. RAF 301.

Figure féminine déblé, « Premier maître de Lataha », Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1900. H. : 98 cm.
© Museum Rietberg, Zurich, ex-coll. Emil Storrer, acquis vers 1952, Inv. RAF 301.

Les « Maîtres de Lataha ». Lataha est un village situé non loin de Korhogo, au cœur du pays Sénoufo. Au début des années 1950, le culte du « Massa », une nouvelle croyance, se répandit en Côte d’Ivoire et allait être fatal aux magnifiques sculptures du bois sacré de Lataha où avait lieu le rituel du poro mais, avant d’être vendues par des missionnaires et des marchands, elles furent heureusement photographiées in situ. Ces sculptures, qui sont attribuées à un artiste désigné généralement sous le nom de « Maître de Lataha », n’ont très vraisemblablement pas été réalisées par un seul artiste, mais par deux sculpteurs de qualité équivalente qui ont su créer des œuvres d’un rare équilibre.

Statuette équestre syonfolo, « Maître des mains en spatule », Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1920. Bois. H. 32,1 cm. © Dallas Museum of Art ; don de la McDermott Foundation, à la mémoire d’Eugene McDermott, Inv. 1974. SC.14. Ex-coll. Gustave et Franyo Schindler.

Statuette équestre syonfolo, « Maître des mains en spatule », Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1920. Bois. H. 32,1 cm. © Dallas Museum of Art ; don de la McDermott Foundation, à la mémoire d’Eugene McDermott, Inv. 1974. SC.14. Ex-coll. Gustave et Franyo Schindler.

Les bras incroyablement raccourcis, terminés par de larges mains en forme de pelle, constituent la principale caractéristique du « Maître des mains en forme de pelle ». Le milieu du bras s’amincit et le coude est accentué par deux bracelets, tandis que les courts avant-bras se terminent en arcs d’une grande délicatesse au niveau des épaules. Le torse des figurines est très étroit. Le cavalier, par exemple, est assis très droit sur son cheval dont la queue, vue de profil, décrit une contre-courbe élégante par rapport au dos cambré du cavalier. Ce dernier porte un large chapeau de forme conique, comme celui que les planteurs de riz utilisaient pour se protéger du soleil. La figure féminine est dotée, quant à elle, d’une sorte de « coiffure iroquoise », accentuée sur les côtés.

Les principales caractéristiques du « Maître de la coiffure en crête de coq » et de son atelier sont des yeux cernés de cercles concentriques, ainsi que des scarifications qui descendent latéralement vers les commissures des lèvres. La bouche et le menton en pointe sont projetés obliquement vers le bas. À noter également la haute crête formée par les cheveux, presque aussi grande que la tête, à la fois dans les représentations féminines et masculines. Le corps est dominé par un torse étiré qui semble très étroit vu de face, tandis que le dos est cambré. Les larges épaules se rétrécissent au niveau du coude et les avant-bras sont ornés d’anneaux. Les jambes, très courtes, confèrent à l’ensemble de la figure un rythme unique.

Figurine féminine tugubélé (partie d’un couple), « Maître de la forme triangulaire », Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1930. H. : 14,5 et 15,5 cm. Museum Rietberg, Zurich, Inv. RAF 320a/320b. Ex-coll. Emil Storrer, acquis avant 1960.

Figurine féminine tugubélé (partie d’un couple), « Maître de la forme triangulaire », Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1930. H. : 14,5 et 15,5 cm. Museum Rietberg, Zurich, Inv. RAF 320a/320b. Ex-coll. Emil Storrer, acquis avant 1960.

Figurine féminine assise tugubélé, « Maître de la coiffe en crête de coq », Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1920. H. : 24,7 cm. Coll. privée. Photo F. Dehaen-Studio Asselberghs.

Figurine féminine assise tugubélé, « Maître de la coiffe en crête de coq », Côte d’Ivoire, centre du pays sénoufo, vers 1920. H. : 24,7 cm. Coll. privée. Photo F. Dehaen-Studio Asselberghs.

Des deux figures tugubélé du « Maître du dos cambré » émane une formidable tension, apparaissant sous la forme de « créatures de la nature sauvage » faisant le lien entre le monde d’ici-bas et l’au-delà. Le visage, proportionnellement plutôt petit, émerge de la tête volumineuse projetée vers l’avant. Les jambes surgissant au-dessous du ventre proéminent en pointe sont très courtes. Tandis que la figure masculine tient un bâton ressemblant à une lance, la figure féminine a les mains posées sur son ventre.

• Les Lobi sont des agriculteurs qui vivent principalement de la culture du mil et du maïs. Cette ethnie, composée de différents groupes culturels, a émigré, depuis le Ghana vers le Burkina Faso, au XVIIIe siècle et, au fil du temps, a fini par peupler le nord-est de la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, les deux tiers vivent dans l’extrémité sud-ouest du Burkina Faso et un tiers en Côte d’Ivoire. Dans la statuaire lobi, on distingue principalement deux grandes catégories d’objets : les bùthìba, statuettes de dimensions variables dont la fabrication était associée à des pratiques de guérison, et les thílbià, statues réservées aux autels domestiques dédiés aux aïeuls maternels. De cette seconde catégorie relèvent aussi les thílkõtína, représentations anthropomorphes qui, conservées dans la chambre-autel de la maison (thílduù), étaient destinées à recevoir la puissance de l’ancêtre protecteur du groupe domestique. Leur création, étroitement associée à l’institution du jòrò, grand rituel initiatique collectif qui avait lieu tous les sept ans, sur les rives du fleuve sacré, a joué un rôle déterminant dans le développement stylistique de la statuaire : c’est par l’aspect et l’esthétique de ces grandes effigies que chaque lignage exprimait l’origine de sa propre identité culturelle.

Tête-piquet baàthíl, « Maître du style birifor dit de “Poyo” », Burkina Faso, région ouest de Gaoua, vers 1930. H. ; 49 cm. © Collection privée. Ex-coll. Jacques Kerchache, acquise avant 1974.

Tête-piquet baàthíl, « Maître du style birifor dit de “Poyo” », Burkina Faso, région ouest de Gaoua, vers 1930. H. ; 49 cm. © Collection privée. Ex-coll. Jacques Kerchache, acquise avant 1974.

Tête-piquet baàthíl, « Maître du style birifor dit de “Poyo” », Burkina Faso, région de Gongombili, vers 1920. H. : 29,5 cm. © Collection François et Marie Christiaens.

Tête-piquet baàthíl, « Maître du style birifor dit de “Poyo” », Burkina Faso, région de Gongombili, vers 1920. H. : 29,5 cm. © Collection François et Marie Christiaens.

La question du style et de sa transmission va dès lors occuper une place centrale dans le travail des maîtres sculpteurs, seuls responsables de la réalisation de ces supports cultuels. La compétence qui leur était reconnue s’est instituée, au fil du temps, sur la base des relations historiques établies entre les différents groupes culturels. Les alliances matrimoniales et les rapports de voisinage instaurés dans ce contexte de grande mobilité qui a toujours été celui du territoire lobi, ont en effet grandement influé sur l’activité des sculpteurs et sur leurs modes d’expression. Diversement influencés et sollicités, ceux-ci ont fait évoluer leurs formes jusqu’à développer des esthétiques marquées d’emprunts, bien que toujours rattachées à la vision plastique de leur groupe culturel d’origine. Certains styles archétypaux, propres à la géographie des différents groupes culturels d’avant le jòrò, ont finalement disparu, laissant la place à de nouveaux styles plus locaux et composites.

Statuette féminine par Palé de Yúlawò, « Maître du style archétypale teébò dit de “Thìmì” », Burkina Faso, région de Thìmì (Nako), avant 1850. Bois et patine sacrificielle. H. : 44 cm. © François et Marie Christiaens. Ex-coll. Franco Monti, collectée en 1954. Photo Studio Asselberghs-F. Dehaen.

Statuette féminine par Palé de Yúlawò, « Maître du style archétypale teébò dit de “Thìmì” », Burkina Faso, région de Thìmì (Nako), avant 1850. Bois et patine sacrificielle. H. : 44 cm. © François et Marie Christiaens. Ex-coll. Franco Monti, collectée en 1954. Photo Studio Asselberghs-F. Dehaen.

Les « Maîtres du style “thìmì” ». Maîtres de la terre et des eaux, les Teésè, établis dans la région de Gaoua, étaient reconnus comme maîtres dans l’art de la sculpture sur bois. La sauvegarde des noms désignant leurs styles, ainsi qu’un bon nombre d’œuvres exceptionnelles, témoignent de leur virtuosité. D’après la tradition locale, il semble que presque tous les autres groupes culturels de la région thìmì aient dépendu, très tôt déjà, du savoir-faire des sculpteurs teésè, entérinant ainsi tout naturellement leur conception formelle. Les statues réalisées par les maîtres teésè se caractérisent par le puissant dynamisme du rythme des masses sculptées, que la position des bras, légèrement en retrait et décollés du corps, souligne encore davantage.

Effigie masculine d’ancêtre thílkõtín, « Maître fondateur du style dit de “Kelkoa” », Burkina Faso, région de Nako, vers 1910. H. : 58 cm. Völkerkundemuseum der Universität, Zurich, Inv. 10311. Ex-coll. Han Coray, acquise avant 1928.

Effigie masculine d’ancêtre thílkõtín, « Maître fondateur du style dit de “Kelkoa” », Burkina Faso, région de Nako, vers 1910. H. : 58 cm. Völkerkundemuseum der Universität, Zurich, Inv. 10311. Ex-coll. Han Coray, acquise avant 1928.

Les « Maîtres du style dit de “tinkhiero” ». Le style birifor de Poyo se répandit le long des grandes routes migratoires, vers le sud, jusqu’à supplanter finalement l’ancienne conception formelle des Teésè, alors dominante. Karinthé Kambiré est certainement le sculpteur lobi qui a le plus contribué à ce « déracinement », grâce à ses œuvres fortement marquées par le style de Poyo. Avec leur position au « garde-à-vous » quelque peu martiale, les figures du style dit de “tinkhiero” traduisent la rigueur que recherchaient en général les Lobi dans leurs objets cultuels : les corps sont raides, massifs, les épaules carrées et remontées et les traits du visage, stéréotypés, sont empreints de gravité. Toutefois, les plus anciennes œuvres de Kambiré montrent encore nettement l’influence des sculptures teésè, surtout dans les rondeurs douces des volumes.

Statuette masculine par Sikiré Kambiré (vers 1896-vers 1963), Burkina Faso, région de Gaoua, vers 1940. H. : 35,5 cm. © Museum Rietberg, Zurich, collectée par Emil Storrer en 1958, Inv. RAF 358.

Statuette masculine par Sikiré Kambiré (vers 1896-vers 1963),
Burkina Faso, région de Gaoua, vers 1940. H. : 35,5 cm. © Museum Rietberg, Zurich, collectée par Emil Storrer en 1958, Inv. RAF 358.

Effigie masculine d’ancêtre par Kpalangothé Dá (vers 1890-vers 1970) « Maître du style dit de “Gbõkhò” », Burkina Faso, région de Gaoua, vers 1940. H. :98 cm. © Museum Rietberg, Zurich, don de Novartis, ex-coll. Alain Mauviard, avant 1971, Inv. 2011.4.

Effigie masculine d’ancêtre par Kpalangothé Dá (vers 1890-vers 1970) « Maître du style dit de “Gbõkhò” », Burkina Faso, région de Gaoua, vers 1940. H. :98 cm. © Museum Rietberg, Zurich, don de Novartis, ex-coll. Alain Mauviard, avant 1971 ; Patrick Girard. Inv. 2011.4.

• La population vivant au sud-est de la Côte d’Ivoire est composée de nombreuses petites ethnies regroupées sous le terme de peuples des lagunes (ou lagunaires), en raison des cours d’eau qui traversent une grande partie de cette région côtière. Ces peuples considéraient comme un don inné de savoir sculpter le bois. Les hommes — et parfois les femmes — présentant cette qualité, au lieu d’entrer dans un atelier ou de suivre une formation auprès d’un maître ou d’un membre de leur famille, développaient leur art de manière autonome et étaient tenus en haute estime en raison de leur personnalité artistique. Les peuples des lagunes ne connaissaient pas les masques. Leurs sculpteurs réalisaient des figures généralement petites et commandées par des voyants, en tant que signe visible de leur relation avec le monde de l’au-delà. D’autres « êtres de bois » surveillaient l’entrée du village ou incarnaient des jumeaux ou des conjoints décédés. Toutes les sculptures ayant une apparence humaine étaient considérées comme dotées de pouvoirs surnaturels.

Figurine féminine, « Maître des mains géantes », Côte d’Ivoire, région akyé, vers 1920. H. : 45,5 cm. © Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire, Abidjan, Inv. 42-3-315. Provenance inconnue, avant 1942.

Figurine féminine, « Maître des mains géantes », Côte d’Ivoire, région akyé, vers 1920. H. : 45,5 cm. © Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire, Abidjan, Inv. 42-3-315. Provenance inconnue, avant 1942.

Figurine féminine nkpasopi, « Maître du visage rond », Côte d’Ivoire, région kyaman, XIXe siècle. H. : 27 cm. © Museum Rietberg, Zurich, ex-coll. du comte de Gouy d’Arsy, avant 1917 ; Han Coray, acquise avant 1928, Inv. RAF 522.

Figurine féminine nkpasopi, « Maître du visage rond », Côte d’Ivoire, région kyaman, XIXe siècle. H. : 27 cm. © Museum Rietberg, Zurich, ex-coll. du comte de Gouy d’Arsy, avant 1917 ; Han Coray, acquise avant 1928, Inv. RAF 522.

Figurine féminine nkpasopi, « Maître des volumes arrondis », Côte d’Ivoire, région kyaman, gwa, akyé ou abé, vers 1900. H. : 26 cm. © Coll. privée. Ex-coll. Michel Gaud.

Figurine féminine nkpasopi, « Maître des volumes arrondis », Côte d’Ivoire, région kyaman, gwa, akyé ou abé, vers 1900. H. : 26 cm. © Coll. privée. Ex-coll. Michel Gaud.

Le « Maître des volumes arrondis ». Étant donné que les sculpteurs des régions de la lagune ne signaient pas leurs œuvres et que leurs noms ont disparu des mémoires, on ne peut dire si les sculptures de ce maître sont de la même main. Les figures féminines ont toutes des bras musculeux, un fessier rebondi et des jambes campées solidement sur leurs pieds. Les volumes des jambes et des bras, toujours symétriques, trouvent également un écho dans les visages ronds et les yeux en forme de cauris. Le torse des figures est mince et parfaitement longiligne.

S’ils étaient relativement libres, les artistes africains n’ont manifestement pas usé de la signature pour exister au sein de leur groupe. Malgré tout, la légende des sculpteurs anonymes africains a fait son temps et l’on songe plutôt désormais à découvrir sur le terrain qui étaient ces artistes qui ont pu réaliser de tels chefs-d’œuvre. Il faut cependant admettre que la recherche, en termes d’attribution, en est encore, dans certaines régions d’Afrique, à ses balbutiements. Peut-être existaient-ils des marques de reconnaissance que les observateurs occidentaux n’ont pas su discerner, et que l’on ne peut plus, désormais, reconnaître…

Un catalogue accompagne l’exposition (français – allemand).

Afrikanische Meister

Poster un commentaire

L’art du portrait à Aotearoa

Gottfried Lindauer, « Kewene Te Haho [?-1902] ». Huile sur toile, non datée, 85 x 70 cm. Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915. Réf. : 1915/2/17. D’après le journal « West Coast Times », Kewene Te Haho serait mort à près de quatre-vingt-dix ans, dans sa maison, à Te Makaka, un avant-poste presbytérien, dans le port d’Aotea. Il participa à la bataille de Taumatawiwi, en 1830, où s’affrontèrent Te Waharoa de Tainui et l’iwi Ngāti Maru d’Hauraki. Membre de la Wesleyan Congregation, en tant que prédicateur, il lutta contre les méfaits de l’alcoolisme. Il tient dans sa main droite un large mere en bois orné d’une figure tipuna (ancêtre).

Gottfried Lindauer, « Kewene Te Haho [?-1902] ». Huile sur toile, non datée, 85 x 70 cm. Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915. Réf. : 1915/2/17. D’après le journal « West Coast Times », Kewene Te Haho serait mort à près de quatre-vingt-dix ans, dans sa maison, à Te Makaka, un avant-poste presbytérien, dans le port d’Aotea. Il participa à la bataille de Taumatawiwi, en 1830, où s’affrontèrent Te Waharoa de Tainui et l’iwi Ngāti Maru d’Hauraki. Membre de la Wesleyan Congregation, en tant que prédicateur, il lutta contre les méfaits de l’alcoolisme. Il tient dans sa main droite un large mere en bois orné d’une figure tipuna (ancêtre).

Savant mélange devant allier la ressemblance physique à la psychologie du modèle et à sa condition sociale, le portrait voit le jour vers le XVe-XVIe siècle, en Italie et dans les Flandres. Au XVIIe siècle, son engouement s’accroit, le portrait d’apparat apparaît en France, le portrait de cour se développe en Angleterre, puis la mode s’étend dans toute l’Europe pour connaître son apogée au siècle suivant. Au XIXe siècle, le portrait se démocratise et connaît un succès jamais atteint, mais cette période sera également celle de son déclin, avec l’apparition de la photographie qui permet dorénavant d’enregistrer une image fidèle du sujet, bouleversant profondément l’art de la figuration. C’est à ce moment que débute l’histoire d’un de ses fidèles serviteurs, un artiste atypique : Gottfried Lindauer, qui se passionna pour un peuple singulier : les Maori de Nouvelle-Zélande.

Die Māori Portraits, organisée par l’Alte Nationalgalerie (20 novembre 2014-12 avril 2015) en collaboration avec l’Auckland Art Gallery Toi O Tamaki présente, pour la première fois en dehors de leur pays d’origine — depuis la Colonial and Indian Exhibition, à Londres, en 1886, et la Louisiana Purchase Exhibition, Saint Louis, Missouri, en 1904 où, respectivement, douze et neuf toiles furent exposées —, quarante-neuf des soixante-deux portraits et des huit scènes de genre de l’ancienne collection Henry Partridge (1848-1931).

Gottfried Lindauer, vers 1899, photographe inconnu. © Alexander Turnbull Library, Wellington, New Zealand (PUBL-0092-001).

Gottfried Lindauer, vers 1899, photographe inconnu. © Alexander Turnbull Library, Wellington, New Zealand (PUBL-0092-001).

Gottfried Lindauer (1839-1926), est né à Pilsen, en Bohème, alors partie de l’Empire Austro-Hongrois, (aujourd’hui la République tchèque). À l’instar de Charles Frederick Goldie (1870-1947), son successeur, il fut un des rares et des plus prolifiques peintres de la fin du XIXe siècle à avoir consacré son travail presque exclusivement à la représentation des Maori de Nouvelle-Zélande. Malgré un nom à consonance allemande, il était d’origine ethnique tchèque et se prénommait Bohumir. Formé à l’Académie d’art de Vienne, ses professeurs furent Leopold Kupelwieser et Josef von Führich, puis le portraitiste Carl Hemerlein, dont il rejoignit l’atelier, en 1861. De retour à Pilsen, en 1864, il ouvre son atelier et travaille pour la bourgeoisie de l’époque. L’essor croissant de la photographie, avec la révolution que représente la technique de l’utilisation de plaques sèches, qui va permettre une production plus rapide et moins chère, menaçant son travail de portraitiste et l’éventualité d’un enrôlement dans l’armée, décidèrent Lindauer à émigrer. Il s’embarqua à Hambourg, à bord du Reichstag, un navire d’immigrants, en 1873 et débarqua à Wellington, le 6 août 1874. En 1875, il s’installa à Auckland où il fit la connaissance de l’homme d’affaires Henry Partridge. Désirant sauvegarder la culture maorie, ce dernier lui commandera les portraits de près de quatre-vingt fameux Maori. Parallèlement, Lindauer expose ses œuvres, à Wellington, en 1877, où il remporte un certain succès qui lui vaudra des commandes de la part de la population maorie. Circulant à l’intérieur de la Nouvelle-Zélande, il résidera, en dehors de Nelson et d’Auckland, dans différentes provinces, notamment, Christchurch et Napier, où il fut très proche du photographe Samuel Carnell (1832-1920). Finalement, il s’établira à Woodville, en 1889, au sud de l’île du Nord. De 1900 à 1914, il fait de nombreux séjours en Europe, en particulier en Bohème, où il rencontre Václav Frič, un important spécialiste des sciences naturelles, et Vojtěch et Josepha Náprstek, un couple d’ethnologues qui acquirent deux portraits destinés à leur musée de Prague. De 1914 à 1916, le peintre renommé est confronté, comme d’autres émigrants Allemands et Autrichiens, à de l’hostilité et une ostracisation sociale. Finalement, en 1919, sa vue baissant, il dut mettre fin à sa carrière et disparu, à Woodville, le 13 juin 1926.

Henry Edward Partridge, vers 1899, photographe inconnu. © Avec la permission de Bruce W. Graham.

Henry Edward Partridge, vers 1899, photographe inconnu. © Avec la permission de Bruce W. Graham.

De 1901 à 1912, son mécène, Henry Partridge, présenta sa collection de peintures dans une galerie située au-dessus de ses bureaux, avant d’en faire don à l’Auckland Art Gallery, en 1915.

Dès la fin du XVIIIe siècle, la vie sociale, politique et culturelle des Maori s’est trouvée quelque peu bouleversée par l’arrivée massive de colons, de missionnaires et de commerçants européens. Si cette immigration se stabilise dans les années 1820, elle sera officiellement établie par le traité de Waitangi (Te Tiriti o Waitangi), en 1840. La Nouvelle-Zélande devient alors une destination favorite pour de nombreux immigrants originaires d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande, d’Allemagne, de Belgique, d’Autriche et de Bohême. Durant toute cette période, les Maori surent, malgré tout, pour beaucoup, s’adapter aux changements tout en préservant leurs traditions.

 

Gottfried Lindauer, « Maori Plaiting Flax Baskets [Femmes tressant des vanneries kono et kete en harakeke (lin, Phormium tenax)] », 1903. Huile sur toile, 217,5 x 265 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915. Réf. : 1915/2/63.

Gottfried Lindauer, « Maori Plaiting Flax Baskets [Femmes tressant des vanneries kono et kete en harakeke (lin, Phormium tenax)] », 1903. Huile sur toile, 217,5 x 265 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915. Réf. : 1915/2/63.

La peinture ne fut pas un art majeur traditionnel pour les Maori, à l’exception de quelques œuvres rupestres et la décoration des chevrons des maisons de réunion wharenui. Il faudra attendre l’arrivée d’explorateurs tels que Abel Tasman et James Cook pour trouver les premiers témoignages peints des spectaculaires paysages Néo-Zélandais et la représentation des indigènes suivis, dans la première moitié du XIXe siècle, par Augustus Earle et George French Angas.

Gottfried Lindauer, « The Tohunga-Ta-Moko at Work », 1915. Huile sur toile, 188,6 x 233,7 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915. Réf. : 1915/2/49. Le tatoueur tient dans sa main droite son uhi (ciseau) dont la lame est enduite de pigment bleu et de la gauche un māhoe (maillet), a son petit doigt, une bande de tissu en lin pour éponger le sang. Sur la gauche de la composition, un chef âgé, peut-être entonnant un karakia (incantation) mettant en action les atua (forces spirituelles) pour encourager le tatoué à montrer son endurance à la douleur.

Gottfried Lindauer, « The Tohunga-Ta-Moko at Work », 1915. Huile sur toile, 188,6 x 233,7 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915. Réf. : 1915/2/49. Le tatoueur tient dans sa main droite son uhi (ciseau) dont la lame est enduite de pigment bleu et de la gauche un māhoe (maillet), a son petit doigt, une bande de tissu en lin pour éponger le sang. Sur la gauche de la composition, un chef âgé, peut-être entonnant un karakia (incantation) mettant en action les atua (forces spirituelles) pour encourager le tatoué à montrer son endurance à la douleur.

Gottfried Lindauer, « Tohunga under Tapu », vers 1902. Huile sur toile, 255,5 x 208 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915. Réf. : 1915/2/50. Cette toile est la reprise d’une aquarelle d’Horatio Gordon Robley (« Tapu », 1863-1864, 16,5 x 19 cm, Alexander Turnbull Library, Wellington). Le tohunga (sorcier, sage, prêtre ou guérisseur) est nourri parce qu’il est si tapu (interdit lié au sacré) qu’il ne peut toucher lui-même la nourriture considérée comme impure.

Gottfried Lindauer, « Tohunga under Tapu », vers 1902. Huile sur toile, 255,5 x 208 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915. Réf. : 1915/2/50. Cette toile est la reprise d’une aquarelle d’Horatio Gordon Robley (« Tapu », 1863-1864, 16,5 x 19 cm, Alexander Turnbull Library, Wellington). Le tohunga (sorcier, sage, prêtre ou guérisseur) est nourri parce qu’il est si tapu (interdit lié au sacré) qu’il ne peut toucher lui-même la nourriture considérée comme impure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Réalistes ou idéalisés, les portraits de Lindauer sont très divers, à la fois par les sujets dépeints, qu’il s’agisse de personnalités ou de personnages plus modestes, et à la fois par la manière dont ils sont traités : en pied, en demi-grandeur ou en buste ; frontal, de profile ou de trois-quarts. Si certains sont habillés à la mode européenne, la plupart revêtent leurs costumes traditionnels ou cérémoniels. Une même personne peut apparaître différemment d’un portrait à l’autre comme, par exemple, le fameux chef Renata Tama-ki-Hikurangi Kawepo (vers 1805-1888), dont le portrait conservé au Whanganui Regional Museum, montre un jeune homme tenant un mere et possédant ses deux yeux alors qu’il en a perdu un, dans les années 1860. Son portrait en costume européen (peint pour le compte de Partridge), est plus réaliste : on y voit un homme âgé, le visage tourné vers la droite, son unique œil observant le spectateur.

Même si de nombreux portraits furent réalisés sur commandes par des chefs désirant préserver leur image ou entrer dans l’histoire, et malgré certaines approximations, en particulier en ce qui concerne les tatouages faciaux et les vêtements traditionnels, le travail de Lindauer, réalisé à partir de sujets vivants ou, le plus souvent, d’après des photographies, fut malgré tout très rapidement reconnu et apprécié pour sa valeur ethnographique.

Gottfried Lindauer, « Huria Matenga Ngarongoa (Julia Martin) », 1874. Huile sur toile, 67,5 x 56 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915.

Gottfried Lindauer, « Huria Matenga Ngarongoa (Julia Martin) », 1874. Huile sur toile, 67,5 x 56 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915.

L’artiste a su capturer la dignité tranquille de ses sujets, émergeants de l’ombre, dans un effet dramatique saisissant. Pour de nombreux Maori, en particulier les descendants de ces hommes et de ces femmes portraiturés, ces toiles incarnent leur esprit et leur mana (force psychique, prestige, pouvoir, influence), elles représentent également une forme de lien entre le passé et le présent et, en tant que taonga (trésors), elles doivent être — comme leur auteur, tenu en haute estime —, respectées et protégées.

Gottfried Lindauer, « Paora Tuhaere », 1895. Huile sur toile, 67,7 x 56,3 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915.

Gottfried Lindauer, « Paora Tuhaere », 1895. Huile sur toile, 67,7 x 56,3 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915.

« Paul Paora Tuhaere, Chief, Orakei », par Elizabeth Pulman, Auckland. © Archives New Zealand, Te Rua Mahara o te Kāwanatanga, Wellington. Réf. : R24024954.

« Paul Paora Tuhaere, Chief, Orakei », par Elizabeth Pulman, Auckland. © Archives New Zealand, Te Rua Mahara o te Kāwanatanga, Wellington. Réf. : R24024954.

Homme de paix, Paora Tuhaere (?-1892) fut un imposant rangatira (chef) de l’iwi (tribu) Ngāti Whātua qui possédait les terres sur lesquelles la ville d’Auckland fut fondée. Avec son oncle, Apihai Te Kawau (?-1869), Tuhaere accueillit les colons européens dans l’isthme d’Auckland en 1840. Après avoir signé le traité de Waitangi, le 6 février de la même année, Te Kawau invita le Lieutenant Gouverneur William Hobson (1792-1842) à établir la capitale coloniale d’Auckland, ce qu’il fit, en février 1841, concluant la vente de trois mille acres à la Couronne Britannique. S’il ne rejoignit pas le mouvement kīngitanga (Māori King Movement) et reconnut la souveraineté de la reine Victoria, Tuhaere partageait les préoccupations du kīngitanga concernant la rétention des terres et tenta de résoudre les tensions entre ce dernier et le gouvernement. Ayant succédé à Te Kawau, en 1868, Tuhaere travailla à garantir la possession des terres restantes appartenant à sa tribu, malheureusement avec un succès limité. Son portrait a était exécuté d’après une photographie réalisée par le studio d’Elizabeth Pulman (1836-1900), à Auckland. Sur ce cliché, Tuhaere porte un costume de cérémonie composé de trois pièces sur une chemise blanche à plastron et un nœud papillon. À cette période, le port du costume européen était très répandu parmi les Maori. Lindauer a remplacé cet ensemble par un piupiu, sorte de cape courte qui se portait croisée sur l’épaule, en fibres de lin et en feuilles séchées roulées en tubes formant un corps de résonance émettant un bruit sec lorsque le porteur bougeait. Son oreille gauche est ornée d’un long pendentif kapeu en pounamu (sorte de jade) retenu par un ruban noir. Son rangi pāruhi (tatouage facial complet) recouvre une grande partie de son visage, depuis le grand motif circulaire sur son cou jusqu’au puissant tīwhanawhana (lignes frontales descendantes).

Gottfried Lindauer, « M. Paramena », vers 1885. Huile sur toile, 85 x 67,5 cm. © Museum of New Zealand Te Papa Tongarewa, Wellington, acquise en 1995, avec la contribution du New Zealand Lottery Grants Board (1995-0003-2).

Gottfried Lindauer, « M. Paramena », vers 1885. Huile sur toile, 85 x 67,5 cm. © Museum of New Zealand Te Papa Tongarewa, Wellington, acquise en 1995, avec la contribution du New Zealand Lottery Grants Board (1995-0003-2).

Gottfried Lindauer, « Mme Paramena », vers 1885. Huile sur toile, 85,2 x 67,5 cm. © Museum of New Zealand Te Papa Tongarewa, Wellington, acquise en 1995, avec la contribution du New Zealand Lottery Grants Board (1995-0003-3).

Gottfried Lindauer, « Mme Paramena », vers 1885. Huile sur toile, 85,2 x 67,5 cm. © Museum of New Zealand Te Papa Tongarewa, Wellington, acquise en 1995, avec la contribution du New Zealand Lottery Grants Board (1995-0003-3).

Rangatira (chef) de l’iwi (tribu) Ngāti Kahungunu, le nom de Paramena Te Naonao apparaît dans quelques comptes-rendus de presse concernant des procédures judiciaires. Peinte vers 1885, durant le séjour de l’artiste à Hastings, formant paire avec celle de sa femme, ces deux toiles étaient conservées par une famille pākehā (personnes de descendance européenne) jusqu’à leur acquisition, en 1995, par le musée de Wellington. Paramena porte un remarquable manteau en plumes kahu huruhuru composé d’un motif mumu (en damiers) en plumes de différentes espèces d’oiseaux endémiques, en particulier, celles de couleur verte du pigeon kererū, orange du perroquet kākā et noires et blanches zébrées du coucou éclatant pīpīwharauroa. Son oreille gauche est ornée d’un large pendentif kapeu et d’un double et long ruban noir. La plume qu’il porte dans sa chevelure est celle de l’oiseau huia. Son moko (taouage) facial est partiellement dissimulé par une barbe soigneusement taillée et cirée, à la mode européenne. Il teint, dans sa main droite, un taiaha (bâton de combat) dont l’extrémité est richement ornementée de petits disques de pāua (haliotis), de plumes orange du kākā soulignées de plumes de kererū, l’ensemble surmontant une touffe de poils de kuri (chien polynésien). De telles capes et armes de prestige avaient une fonction symbolique, leur ornementation indiquant le rang du porteur dans la hiérarchie sociale. Tout comme pour son mari, on sait peu de choses sur la vie de Raita Tuterangi. Les taonga qu’elle arbore suggèrent qu’elle fut une femme de haut rang. Elle porte à l’oreille droite un pendentif kuru, à l’oreille gauche, une dent de requin garnie de cire à cacheter, retenus par un ruban noir, au tour du cou, un heitiki et, dans les cheveux, deux plumes de la queue d’un huia (Huia dimorphe), une espèce de grande valeur aujourd’hui disparue. Elle est revêtue d’une chemise blanche brodée recouverte d’un manteau souligné d’une broderie rouge, jaune et noir en fibres de lin retenant une frange de plumes de dinde et de kiwi, et des pōkinikini (piupiu) noir et blanc. Les plumes de kiwi et les pōkinikini ornent également le reste du vêtement.

Gottfried Lindauer, « Kuinioroa, daughter of Rangi Kopinga – Te Rangi Pikinga ». Huile sur toile, non datée, 61,4 x 51,4 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915.

Gottfried Lindauer, « Kuinioroa, daughter of Rangi Kopinga – Te Rangi Pikinga ». Huile sur toile, non datée, 61,4 x 51,4 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915.

« Te Rangi Pikinga », photographe et date inconnus. © Alexander Turnbull Library, National Library of New Zealand, Te Puna Mātauranga o Aotearoa, Patrick Parsons Coll. (PAColl-5706). Réf. : 1/2-058453.

« Te Rangi Pikinga », photographe et date inconnus. © Alexander Turnbull Library, National Library of New Zealand, Te Puna Mātauranga o Aotearoa, Patrick Parsons Coll. (PAColl-5706). Réf. : 1/2-058453.

Descendant d’une des familles aînées des iwi Ngāti Apa et Ngāti Raukawa de la côte ouest de la partie basse de l’île du Nord, Te Rangi Pikinga (vers 1800- ?) n’était qu’une jeune femme lorsque les territoires de son iwi furent envahis, en 1819, par les iwi du Nord, alliés sous la conduite du redoutable Te Rauparaha (?-1849) de Ngāti Toa. Armés de mousquets, les forces du Nord attaquèrent Ngāti Awa à Turakina, tuant près de deux cents belligérants, en faisant un certain nombre de prisonniers, dont Te Rangi Pikinga. Par la suite, le neveux de Te Rauparaha, Te Rangihaeata (?-1855), épousa Pikinga, établissant ainsi une alliance entre les deux iwi. Représentée sous les traits d’une personne âgée, Pikinga porte deux larges heitiki suspendus à son cou à l’aide d’un cordon torsadé en fibres de lin. Ces deux importants taonga témoignent de son statut et figurent également sur la photo à partir de laquelle Lindauer réalisa ce portrait. Sur cette image, œuvre d’un photographe inconnu, elle est assise, enveloppée d’un manteau finement tissé orné du motif géométrique tāniko alors que, sur ce portrait, elle porte un manteau korowai hukahuka dont le décolleté est frangé de pennes de plumes noir de hukahuka. Par ses atours et ses moko kauae (tatouage du menton) et ngutu pūrua (tatouage complet des lèvres), Pikinga est clairement identifiée comme une femme de haut rang au prestige considérable.

Gottfried Lindauer, « Tamati Waka Nene », 1890. Huile sur toile, 88 x 70 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915.

Gottfried Lindauer, « Tamati Waka Nene », 1890. Huile sur toile, 88 x 70 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915.

« Tāmati Waka Nene, chef de l’iwi Ngāpuhi ». Photo-carte par Elizabeth Pulman, Auckland. Cette photographie a probablement était prise peu avant sa mort, en 1871. © Alexander Turnbull Library, National Library of New Zealand, Te Puna Mātauranga o Aotearoa. Réf. : PA2-1357.

« Tāmati Waka Nene, chef de l’iwi Ngāpuhi ». Photo-carte par Elizabeth Pulman, Auckland. Cette photographie a probablement était prise peu avant sa mort, en 1871. © Alexander Turnbull Library, National Library of New Zealand, Te Puna Mātauranga o Aotearoa. Réf. : PA2-1357.

Tamati Waka Nene (vers 1780-1871) est le plus jeune frère d’Eruera Maihi Patuone (?-1872), tous deux rangatira de l’iwi Ngāti Hao, dans la région de Hokianga, à l’extrême nord-ouest de l’île du Nord. Combatif et diplomate, ces deux qualités lui conférèrent un grand respect parmi son peuple mais aussi au près des colons. Lorsque son frère Patuone s’installa dans le golfe d’Hauraki, dans les années 1830, Nene devint le rangatira ayant le plus haut rang. Protecteur de la mission méthodiste britannique établie à Hokianga, en 1827, dont il finira par adopter la foi, il encouragea le commerce et les échanges entre Maori et colons, figurant parmi les nombreux rangatira qui développèrent les échanges avec les marchands partageant les mêmes intérêts. À l’instar de son frère Patuone, Nene signa la déclaration d’indépendance de 1835, rédigée à l’instigation de James Busby (1802-1871), contre les intérêts français. Cinq ans plus tard, en février 1840, il joua un rôle éminent en convainquant les rangatira réunis à Waitangi de la bienveillance de la Couronne britannique. Le transfert de la capitale coloniale de Russell, dans le territoire de Nene, vers Auckland, en mars 1841, entraîna pour ce dernier une perte d’influence et de revenus. Malgré tout, il deviendra un conseiller estimé par l’administration coloniale. Son portrait est tiré d’une photo-carte par Elizabeth Pulman (1836-1900). La photographie montre un rangatira âgé portant une veste sur une chemise blanche. Peint en 1890, Lindauer le représente avec un manteau de pluie pākē. Dans sa main droite, il tient un tewhatewha (à la fois utilisé dans les combats rapprochés et lors de cérémonies) ornementé de plumes (généralement de pigeon ou de faucon qui avaient comme fonction de distraire l’ennemi) et incrusté d’un petit disque de pāua et un pendentif kuru pend à son oreille droite. Son rangi pāruhi (tatouage facial complet) est remarquable et témoigne de sa position dans sa communauté.

Gottfried Lindauer, « Eru Tamaikoha Te Ariari », 1903. Huile sur toile, 86,7 x 71,4 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915.

Gottfried Lindauer, « Eru Tamaikoha Te Ariari », 1903. Huile sur toile, 86,7 x 71,4 cm. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki, don de H. E. Partridge, 1915.

Eru Tamaikoha (?-1915) est né parmi la sous-tribu Ngāti Tama hapū des Ngāi Tūhoe d’Ureweran, dans l’est de l’île du Nord. Sa défiance envers l’implantation croissante des colons et l’empiètement gouvernemental l’entraînèrent dans des relations conflictuelles avec ces deux entités. Partie prenante dans les conflits armés de la « New Zealand Land Wars » (1845-1872), Tamaikoha se fit remarquer pour ses audacieux raids nocturnes et ses embuscades. Souhaitant préserver son territoire et tenir éloigné les colons, Tamaikoha est également fameux pour avoir dressé des « bornes » délimitant les terres des Ngāi Tūhoe, avertissant que les contrevenants seraient « dévorés ». Malgré ses nombreux efforts, le gouvernement eut le dessus, obligeant Tamaikoha et son peuple à endurer l’humiliation et les conséquences économiques de la confiscation punitive de leurs terres par la Couronne. Figure imposante, il fit sensation, lorsqu’il apparut, revêtu de son manteau traditionnel, en tant que témoin à décharge, lors d’un retentissant procès pour meurtre, à Auckland, en 1874, un journal ayant informé ses lecteurs de la rare opportunité de rencontrer « un réel spécimen de cannibale ». Toute sa vie, il encouragea le port du vêtement traditionnel. Il est représenté enveloppé d’un majestueux manteau kahu kiwi en muka (fibres de lin) entièrement recouvert de plumes de kiwi, fermé à l’épaule droite par un cordon. Ces plumes de grande valeur étaient cousues à la manière whakaaraara qui permettait à ces dernières d’être mouvantes, animant ainsi la surface du manteau. Dans sa main droite, Tamaikoha tient un mere en pounamu (pierre dure de couleur verte proche du jade), à la fois arme de combat rapproché et taonga (trésor) symbolisant le pouvoir et le rang, comme son manteau et les deux plumes de la queue de l’oiseau huia fichées dans ses cheveux.

Gottfried Lindauer, « Rewi Manga Maniapoto », huile sur toile, 1882. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki.
Don de H. E. Partridge, 1915. Réf. : 1915/2/32.

Gottfried Lindauer, « Rewi Manga Maniapoto », huile sur toile, 1882. © Auckland Art Gallery Toi o Tāmaki.
Don de H. E. Partridge, 1915. Réf. : 1915/2/32.

Rewi Manga Maniapoto appartenait aux iwi Ngāti Maniapoto et Ngāti Otawhao de Kihikihi et de Te Awamutu. Son père était Te Ngohi et sa mère Te Kore. Maniapoto était fameux pour son talent oratoire, sa ténacité dans les combats et sa perspicacité politique ainsi que pour sa connaissance des traditions et des coutumes de l’iwi Ngāti Maniapoto dont il avait reçu l’éducation. Il supporta (tout en gardant une certaine réserve) le mouvement kīngitanga (Māori King Movement), fondé en 1858, qui avait pour objectif de réunir l’ensemble des iwi sous l’autorité d’un souverain unique. Il s’en éloignera définitivement en 1882. Son accord autorisant la principale ligne de chemin de fer à traverser la King Country restera dans sa vie une action controversée. Plus tard, il se rétractera pour demander l’autonomie de ce territoire en échange du passage du train. Cet accord final permit l’ouverture du pays à la Couronne Britannique et aux colons.

Pour plus d’informations : http://www.lindaueronline.co.nz/maori-portraits

 

Couv. Lindauer MaoriGottfried Lindauer. Die Māori Portraits

Œuvre collégiale sous la direction de Udo Kittelmann et Britta Schmitz. Bilingue allemand/anglais, publié par l’Alte Nationalgalerie, Berlin en collaboration avec l’Auckland Art Gallery Toi O Tamaki, Verlag der Bucchandlung Walther König, Cologne, 2014. Format : 23 x 29,5 cm, 274 pp., 108 ill. coul. — les quarante-neuf toiles sont reproduites en pleine page —, et 20 bichro. ISBN 978-86335-630-9. Relié : 40 €.

Poster un commentaire

« Golgotha. The Cult of Skulls [le culte des crânes] »

Golgotha couv« Golgotha. The Cult of Skulls [le culte des crânes] »

Par Martin Doustar, avec des contributions de Christian Coiffier et de Thomas Schultze-Westrum. Textes bilingues français-anglais pour l’introduction et les contributions et anglais pour les textes descriptifs. Format : 23,5 x 30 cm, 224 pp., 130 ill. coul. — quarante-huit crânes sont reproduits en pleine page — et 54 n/b et duotones. Édition reliée, limitée à quatre cents exemplaires : 200 €.

Martin Doustar, nouveau venu dans le monde de l’art tribal, a marqué le dernier « Parcours des Mondes », avec son exposition « Golgotha, regard vers les ancêtres », qui réunissait un ensemble exceptionnel de crânes provenant principalement d’Afrique et d’Océanie, avec des incursions en Égypte, en Amérique du Sud et en Autriche (crâne peint d’Anna Maria Pristlin, couturière, XIXe siècle).

Vue de l’exposition Golgotha, regard vers les ancêtres, Paris, 2014. Au premier plan, tête, îles Salomon et crâne déformé, Vanuatu. © Martin Doustar.

Vue de l’exposition Golgotha, regard vers les ancêtres, Paris, 2014. Au premier plan, tête, îles Salomon et crâne déformé, Vanuatu. © Martin Doustar.

Vue de l’exposition Golgotha, regard vers les ancêtres, Paris, 2014.

Vue de l’exposition Golgotha, regard vers les ancêtres, Paris, 2014.

L’ouvrage publié à cette occasion, très documenté et richement illustré, vient compléter, avec bonheur, la bibliographie, peu abondante, consacrée au crâne humain dans les sociétés extra-européennes. Rappelons-nous aussi, comme nous l’avait montré la passionnante exposition La Mort n’en saura rien. Reliques d’Europe et d’Océanie, organisée par Yves Le Fur, au Musée National des Arts d’Afrique et d’Océanie, à Paris, en 1999, que cette fascination pour la mort était loin d’être absente des cultures européennes, démonstration renouvelée avec l’importante présentation Schädelkult, organisée par le Reiss-Engelhorn-Museen, Manheimm (octobre 2011-avril 2012).

Crochet à crânes, Kaningara, rivière Blackwater, moyen Sépik, Papouasie Nouvelle-Guinée. H. : 57 cm. © Martin Doustar.

Crochet à crânes, Kaningara, rivière Blackwater, moyen Sépik, Papouasie Nouvelle-Guinée. H. : 57 cm. © Martin Doustar.

Vue de l’appartement de Walter Bondy, vers 1930. Le crochet à crânes est visible, accroché au mur, sur la droite.© Martin Doustar.

Vue de l’appartement de Walter Bondy, vers 1930. Le crochet à crânes est visible, accroché au mur, au centre. © Martin Doustar.

Ces crânes, transformés et embellis, déformés, peints, surmodelés, emmaillotés, gravés, recouverts de métal, de mosaïques ou de perles, ainsi complètement réinventés, sacralisent des morts uniques dont les pouvoirs et la force étaient mis à la disposition des communautés qui en étaient les détenteurs. Ces têtes coupées, séparées des corps — têtes vénérées d’ancêtres (reliques) ou têtes arrachées à l’ennemi (trophées de guerre) —, se confondaient alors dans un même rituel d’ornementation.

Crâne surmodelé et peint, Iatmul, village de Yentchenmengua, moyen Sépik, Papouasie Nouvelle-Guinée, vers 1800-1900. H. : 21,5 cm. © Martin Doustar.

Crâne surmodelé et peint, Iatmul, village de Yentchenmengua, moyen Sépik, Papouasie Nouvelle-Guinée, vers 1800-1900. H. : 21,5 cm. © Martin Doustar.

Christian Coiffier s’attache à deux régions d’Océanie particulièrement renommées pour leur vaste production de crânes surmodelés : la vallée du Sepik (Papouasie Nouvelle-Guinée), où la pratique de la conservation des crânes d’ancêtres allait de paire avec celle des crânes trophées des ennemis tués ; et l’île de Malekula où se pratiquait le surmodelage des crânes de défunts importants et où existait également la coutume consistant à déformer le crâne des enfants, s’intéressant à leurs techniques de fabrication, à la diversité des motifs peints et tentant d’en comprendre la fonction sociale. De son côté, Thomas Schultze-Westrum aborde la région du Golfe de Papouasie, où se pratiquait la chasse aux têtes et où, en particulier, dans l’Ouest du Golfe, le culte lié aux têtes était un facteur déterminant de la vie culturelle.

Radiographie d’une figure korwar avec son crâne, Baie de Geelvink, Nouvelle-Guinée occidentale (sous souveraineté indonésienne), vers 1800-1900. H. : 48 cm. © Martin Doustar.

Radiographie d’une figure korwar avec son crâne, Baie de Geelvink, Nouvelle-Guinée occidentale (sous souveraineté indonésienne), vers 1800-1900. H. : 48 cm. © Martin Doustar.

Schadel Kult

Schädelkult. Kopf und Schädel in der Kulturgeschichte des Menschen [La tête et le crâne dans l’histoire culturelle de l’homme]. « Publikation der Reiss-Engelhorn-Museen Band 41 », Mannheim, œuvre collégiale sous la direction de Alfried Wieczorek et Wilfried Rosendahl, publié en allemand par Verlag Schnell & Steiner, Regensburg, 2011. ISBN 978-3-7954-2455-8. Format : 25 x 30,5 cm, 388 pp., 365 ill. coul. et 76 n/b. Relié : 29,95 €.

Poster un commentaire

« Du fleuve Niger au fleuve Congo. Une aventure africaine »

Cover Du fleuve Niger au fleuve Congo. Une aventure africaineDu fleuve Niger au fleuve Congo. Une aventure africaine Par Claude-Henri Pirat, avec un avant-propos d’Anne-Marie Bouttiaux et une préface de François Neyt. Publié en français avec traduction finale en anglais par Primedia et Vision Publishers, Belgique, 2014. ISBN : 97890-7988-130-7. Format : 26 x 35,5 cm, 318 pp., 334 ill. dont 157 pl. N/B. Relié : 110 €. Claude-Henri Pirat est bien connu de nos lecteurs pour les articles qu’il nous a confiés, soutenant ainsi, depuis son origine, notre aventure éditoriale — débutée avec le magazine Primitifs (« Hommage à Emil Torday au British Museum », n° 3, 1991, pp. 30-38) puis, avec Tribal Arts (« La satuaire lobi et celle des peuples apparentés. Un exemple d’art de culte », n° 1, pp. 22-32, 1994 ; « Le Maître de Buli. Maître isolé ou “atelier” ? Essai de catalogue raisonné », n° 10, pp. 54-77, 1996). Aujourd’hui, il nous propose un ouvrage singulier. Singulier à plus d’un titre, l’auteur en étant à la fois le rédacteur, le photographe et le “metteur en scène” !

Page 107, "Mère Samburu, nord Kenya".

Page 107, « Mère Samburu, nord Kenya ».

Son préambule résume pleinement son propos : « […] Ayant finalement décidé d’écrire moi-même le texte de ce livre, cela me permettait de briser les codes, de ne pas circonscrire mon propos à une collection d’œuvres d’art, qui n’est qu’un des volets de l’intérêt que je porte à l’Afrique, et de l’élargir à la découverte que j’ai faite de ce continent, de ses habitants et de ses productions artistiques, du marché de l’art et de ses acteurs, des musées, et de certaines des grandes questions qui ont fait et font débat en la matière, et qui ont alimenté chez moi des réflexions que j’ai pris la liberté d’exposer ici, au cours de développements qui n’ont donc rien à voir avec un essai d’anthropologie, d’histoire de l’art ou d’esthétique. »

Pages 188-199, "Appuis-tête, Éthiopie/Somali".

Pages 188-199, « Appuis-tête, Éthiopie/Somali ».

Sans concessions, il nous dresse un portrait de ses rencontres avec les marchands et les collectionneurs, retrace les expositions marquantes de ces quarante dernières années, ne manquant pas de souligner les contradictions des gouvernements et des institutions en matière de culture. Le récit de son parcours initiatique — illustré de nombreuses et superbes photos de terrain originales —, où se mêlent aventures et mésaventures, nous entraîne, à sa suite, à travers les nombreux séjours et voyages qu’il entreprend régulièrement, jusque dans les endroits les plus reculés. Il nous dévoile ici également, de la grande sculpture de l’Afrique de l’ouest ou de l’Afrique centrale, jusqu’aux objets les plus usuels, les œuvres dont il est ou a été un temps le dépositaire, mais, pour Pirat, les œuvres d’art ne représentent qu’un volet de l’intérêt qu’il prête à l’Afrique, son objectif étant plutôt d’élargir notre regard à la découverte d’un continent qui ne serait rien sans ses communautés et ses cultures variées.

Pages 228-229, "Songye, RDC, statuette masculine".

Pages 228-229, « Songye, RDC, statuette masculine ».

Poster un commentaire

Trésors de Côte d’Ivoire. « Les grandes traditions artistiques de la Côte d’Ivoire »

Trésors de Côte d'IvoirePar François Neyt, avec la collaboration d’Anne-Chantal Olbrechts. Publié en français par les éditions Fonds Mercator, Bruxelles, 2014. ISBN 9789462300569. Format : 25 x 30,5 cm, 368 pp., 285 ill. dont 152 pl. coul., 6 N/B et 6 cartes. Relié sous jaquette : 100 €.

Après Songye, en 2009 et Fleuve Congo, en 2010 — publiés chez le même éditeur —, François Neyt nous livre ici la somme qu’il manquait sur l’art de la Côte d’Ivoire. En effet, si de nombreux expositions et catalogues ont été consacrés à cette région ou à telle ethnie en particulier, aucune publication ne s’était attachée à brosser un panorama complet de la diversité ethnique et artistique de cette région :

François Neyt.

François Neyt.

« L’objectif majeur qui m’a guidé en tant qu’historien de l’art consiste à mettre en lumière les objets les plus significatifs habités par une présence mystérieuse, révélant doucement la mémoire du passé. Ces œuvres majeures sont des documents d’histoire qui s’expriment au-delà de toute parole. Elles révèlent la manière dont ces peuples sont reliés aux génies et aux forces de la nature, la présence de leur double et de leurs ancêtres dans l’au-delà, leur sens de la beauté et du bien, visages vénérés et portraits célébrés dans des danses et lors des funérailles ».

Tête en terre cuite, Mma, Nord de la lagune Aby, Sanwi, Krinjabo. H. 23,5 cm. © Coll. privée. Photo H. Dubois.

Tête en terre cuite, Mma, Nord de la lagune Aby, Sanwi, Krinjabo. H. 23,5 cm. © Coll. privée. Photo H. Dubois.

Cuillère anthropomorphe cérémonielle, Dan, Côte d’Ivoire. Bois et pigments. H. : 44 cm. © Coll. privée. Photo V. Everarts.

Cuillère anthropomorphe cérémonielle, Dan, Côte d’Ivoire. Bois et pigments. H. : 44 cm. © Coll. privée. Photo V. Everarts.

Les enjeux de cette publication, à la fois livre d’art et livre d’ethnographie, consistent également à mettre en lumière l’unité profonde qui relie les peuples si divers de la Côte d’Ivoire et à montrer combien leurs cultures variées trouvent leurs sources au cœur même du pays et au-delà des frontières. La Côte d’Ivoire apparaît comme le réceptacle vers lequel ont convergé des populations venues du Nord, de l’Est et de l’Ouest, dans un territoire sillonné en tous sens par des caravanes qui allaient des savanes jusqu’au littoral, et de l’aire akan de la Côte de l’Or jusqu’aux confins de la Guinée, phénomène accentué par les quatre fleuves qui coulent du nord au sud. Ce foisonnement artistique s’explique par la diversité des groupes, environ soixante, se distinguant par les cultes, la culture et la langue, certains groupes étant eux-mêmes subdivisés en sous-groupes usant des dialectes différents…

Masque de course, gunye ge, Dan, Côte d’Ivoire. Bois, fibres végétales et pigments. H. : 26 cm. © Coll. privée. Photo archives de l’auteur.

Masque de course, gunye ge, Dan, Côte d’Ivoire. Bois, fibres végétales et pigments. H. : 26 cm. © Coll. privée. Photo archives de l’auteur.

Cette région se caractérise également par d’infinis échanges accomplis au cours des siècles, des interférences réciproques, des fusions, appropriations, intégrations, les communautés, au fil du temps, n’ayant jamais cessé de se regrouper, de se séparer et, surtout, d’échanger des traditions aussi bien que des styles artistiques. Divisé en quatre sections — l’Ouest, avec des Grébo/Krou aux Dan, Maou et Gouro, le Nord, avec des Sénoufo aux Djimini et aux lobi, le Centre, des Yohouré aux Baoulé (Akan) et l’Est et le Sud, des Koulango, des Abron, des Agni, des Attié aux lagunaires et aux Ashanti —, chaque groupe fait l’objet d’un parcours géographique et historique : localisation, population et linguistique, histoire et migrations et conceptions artistiques et œuvres sculptées.

Masque facial aux yeux tubulaires, Grébo-Krou, Liberia, Côte-d’Ivoire. Bois et pigments. H. : 50,8 cm. © Coll. privée. Photo BAMW Photography.

Masque facial aux yeux tubulaires, Grébo-Krou, Liberia, Côte-d’Ivoire. Bois et pigments. H. : 50,8 cm. © Coll. privée. Photo BAMW Photography.

Superbement illustrés — deux cent quarante-huit objets sont reproduits, pour beaucoup, en pleine page —, cette publication représente à la fois une introduction pour les lecteurs qui désirent s’initier aux arts de ces différentes populations mais aussi une références pour ceux qui envisagent de les approfondir.