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L’art du tressage en Polynésie

« Au vent des îles » possède aujourd’hui un catalogue unique consacré au Pacifique — allant de la littérature, l’art et la culture en passant par le « polar » et l’environnement — dont l’objectif est de mieux faire connaître les différentes facettes de cette région, « vue de l’intérieur ».

Tressage. Œuvres, matières et gestes d'hier et d'aujourd'hui. Publié en français par Hinanui Cauchois, collection Culture Pacifique – Arts et artisanats de Polynésie française, Au vent des îles, Tahiti, 2013. ISBN : 978-2-9156-5476-9 Relié sous jaquette, 24 x 30 cm, 221 ill. coul et N/B.

Tressage. Œuvres, matières et gestes d’hier et d’aujourd’hui.
Publié en français par Hinanui Cauchois, collection Culture Pacifique – Arts et artisanats de Polynésie française, Au vent des îles, Tahiti, 2013. ISBN : 978-2-9156-5476-9
Relié sous jaquette, 24 x 30 cm, 221 ill. coul et N/B.


Après Sculpture. Des œuvres anciennes aux créations contemporaines ; Tridacna gigas, objets de prestige en Mélanésie et Va’a, la pirogue polynésienne, cet ouvrage est dédié au tressage polynésien. Ce domaine reste aujourd’hui mal connu, en dépit de son importance culturelle. Les écrits sur le sujet restent rares, voire inexistants. Ce livre vient donc réparer un manque en retraçant son histoire et en nous faisant découvrir toute sa richesse et toute sa complexité.
Dans un monde sans clou ni vis, les matières premières et, en particulier, les fibres naturelles, étaient l’une des rares ressources pour la fabrication d’objets en Océanie. Tout l’art des Polynésiens repose, en effet, sur leur étonnante aptitude à tirer profit de la générosité de la nature qui s’offrait à eux.
Ainsi, l’art du tressage et de la vannerie, présent à toutes les étapes et dans presque tous les objets de la vie quotidienne, était incroyablement abouti : cordages, tresses et liens utilisés pour la navigation (pirogues, voiles), pour la pêche (filets, nasses, pièges, hameçons), l’habitation, pour confectionner des paniers, des outils, les vêtements, les armes (lances, massues, frondes), la musique (tambours), les ornements et objets de prestige (parures, coiffes, éventails), la religion (costume de deuilleur)…
La partie historique de l’ouvrage aborde le tressage à travers les premières légendes, son utilisation dans la navigation traditionnelle, dans les principaux aspects de la vie de tous les jours et religieuse, jusqu’à la mort, ultime étape où il accompagne l’homme dans son dernier voyage. Le tressage est également étudié à travers ses matières végétales favorites — le pandanus et le cocotier —, et ses différentes techniques qui demandent patience et dextérité. La partie moderne présente l’évolution d’un domaine bouleversé par les profondes transformations de la société polynésienne, suite au contact avec l’occident, à la fin du XVIIIe siècle, qui verra l’arrivée de nouveaux matériaux et techniques qui conduiront à l’abandon de certains savoir-faire traditionnels.
Un chapitre est dédié au chapeau, un objet introduit au début du XIXe et dont l’histoire est étonnante. Le chapeau, tel qu’on le connaît aujourd’hui, n’existait pas dans la société polynésienne. La tête était considérée comme sacrée et, seuls les chefs avaient le privilège de porter des coiffes. Lorsque les Occidentaux sont arrivés avec leurs couvre-chefs, les Polynésiens de tous rangs se sont approprié cet insigne de pouvoir. Le Musée de Tahiti et des Îles possède d’ailleurs une collection de chapeaux tressés dont certains par la reine Pomare elle-même.
Cet ouvrage permet aussi de découvrir le tressage contemporain et sa dimension socio-économique en Polynésie. Aujourd’hui, sa fonction s’est déplacée et son utilisation a été réinventée et, même s’il est toujours utilisé de manière traditionnelle dans certaines îles — en particulier, aux Australes — pour la confection de paniers, de filets de pêche ou pour les pirogues, il n’est plus, pour la plupart des familles polynésiennes, une activité indispensable. En revanche, il est devenu une forme de « vitrine culturelle » qui permet aux artisans de perpétuer les gestes d’hier tout en y apportant un nouveau souffle.
Grâce à Hinanui Cauchois ces réalisations ne seront plus regardées comme de l’artisanat, mais comme l’expression de la création de véritables artistes.
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Regard sur l’art de l’archipel Bismarck

À l’occasion de la publication du superbe ouvrage de référence “Art de l’Archipel Bismarck”, publié sous la direction de Kevin Conru — richement illustré des magnifiques photos de Hugues Dubois —, le Wereldmuseum de Rotterdam nous invite, sous le titre “Art from the Ring of Fire”, à un « grand tour » de cet archipel.

"Art from the Ring of Fire", exposition au Wereldmuseum, Rotterdam, jusqu'en avril 2014.

« Art from the Ring of Fire », exposition au Wereldmuseum, Rotterdam, jusqu’en avril 2014.

Ces îles ont pour dénominateur commun de se trouver sur ce que l’on appelle le cercle (ou la ceinture) de feu du Pacifique et d’être dominées par une série de volcans. À la fois source de vie et source de mort, la magie et l’énergie de cette nature violente se retrouve dans le formidable dynamisme des objets provenant de cette région, comme par exemple les grands masques baining kavat et vwunvwung qui apparaissent au cours de danses nocturnes, à la lueur d’un grand feu.

Masque de danse vwunvwun, Baining, presqu'île de la Gazelle, Nouvelle-Bretagne, Mélanésie
. Étoffe d'écorce peinte sur support et tige de bambou, plumes de cacatoès et duvet de poule. Env. 200 x 350 cm. 
© Fondation Beyeler, Riehen. Photo : R. Bayer.

Masque de danse vwunvwun, Baining, presqu’île de la Gazelle, Nouvelle-Bretagne, Mélanésie
. Étoffe d’écorce peinte sur support et tige de bambou, plumes de cacatoès et duvet de poule. Env. 200 x 350 cm. 
© Fondation Beyeler, Riehen. Photo : R. Bayer.

Avec près d’une centaine de sculptures, masques et ornements provenant des trois collections belge, néerlandaise et américaine, publiées dans l’ouvrage, complétés d’un groupe de masques baining conservés par le musée, l’exposition, présentée géographiquement, s’organise en cinq sections principales : les îles de l’Amirauté et une série d’objets en obsidienne, un ensemble d’ornements régionaux provenant des îles occidentales, la section suivante est consacrée à la Nouvelle-Bretagne et a une large sélection d’armes et de boucliers, suivie de la salle des masques baining tandis que la dernière partie est dédiée à la Nouvelle-Irlande.

Possession allemande, de 1884 à 1914, l’archipel Bismarck appartient, depuis 1975, à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, date de l’indépendance de cet État. Il est constitué de trois grandes îles principales : la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Irlande et l’Amirauté, et de quelques îles ou groupes d’îles secondaires : îles du Duc-d’York, île de la Nouvelle-Hanovre (Lavongai), le groupe Saint Matthias (Mussau) et les îles Vitu, unies par un même fonds de culture, bien que leurs composantes ethniques ou sociales, ne soient pas identiques. D’après les données les plus récentes, les premiers occupants auraient migré d’Asie il y a environ 33 000 ans.

Masque de danse, Tolai, Nouvelle-Bretagne. Bois, fibres, chaux et pigments. H. : 44 cm. Collecté par Richard Parkinson. Ex-coll. du Linden Museum, Stuttgart, étiquette manuscrite « Gaz. H. J. Parkinson » ; Dr Paul Asenbaum, Vienne.

Masque de danse, Tolai, Nouvelle-Bretagne. Bois, fibres, chaux et pigments. H. : 44 cm.
Collecté par Richard Parkinson. Ex-coll. du Linden Museum, Stuttgart, étiquette manuscrite « Gaz. H. J. Parkinson » ; Dr Paul Asenbaum, Vienne.

La plus grande des îles de l’archipel, la Nouvelle-Bretagne — dénommée, durant l’occupation allemande, Nouvelle-Poméranie —, est formée de plusieurs massifs montagneux volcaniques (six volcans sont actifs). L’île fut découverte par des Européens en 1700 et l’explorateur anglais William Dampier lui donna le nom latin de Nova Britannia. Rabaul, située dans une baie abritée, à l’extrémité de la presqu’île de Gazelle, a longtemps été la principale agglomération.

T. Murray, « Capitaine William Dampier », 1651-1715. Huile sur toile, vers 1697-1698, 749 x 629 mm. NPG 538. © National Portrait Gallery, Londres.

T. Murray, « Capitaine William Dampier », 1651-1715. Huile sur toile, vers 1697-1698, 749 x 629 mm. NPG 538. © National Portrait Gallery, Londres.

Cette île nous offre quelques-unes des singularités les plus surprenantes de l’Océanie, pourtant si foisonnante. Elle est la patrie des cinq fameux modes d’expression artistique représentés chez les Mengen, les Sulka, les Baining, les Kilenge et les Tolai (Gunantuna), à l’origine de productions atypiques dans cette région. Autre particularité, la quantité de sociétés secrètes qui cohabitent dans le nord, véritables institutions destinées à la sauvegarde de la tradition.

Les Tolai — fameux pour leurs masques formés de la face d’un crâne humain surmodelée —, établis sur les rivages septentrionaux de la péninsule et dans les îles du Duc-d’York, appartiennent à deux sociétés secrètes : iniet et dukduk.

Bâton de danse, Tolai, Nouvelle-Bretagne. Bois, fibres, plumes et pigments. H. : 54 cm.  Ex-coll. de la Mission du Sacré-Cœur, Hiltrup, Allemagne.

Bâton de danse, Tolai, Nouvelle-Bretagne. Bois, fibres, plumes et pigments. H. : 54 cm.
Ex-coll. de la Mission du Sacré-Cœur, Hiltrup, Allemagne.

La première est connue pour ses figurines d’initiation en calcaire et ses accessoires de danse en bois, généralement ajourés, et la seconde pour ses remarquables masques-coiffes de danse coniques en étoffe d’écorce battue colorée, feuillages et plumes.

Baining est le nom donné à une population habitant la péninsule de la Gazelle, située au nord-est de l’île. La plus singulière et la mieux décrite des manifestations de leur culture est la danse rituelle du serpent, exécutée chaque année, de nuit, dans la forêt. Trois types de masques, fabriqués en secret, évoluaient autour d’un feu allumé dans une clairière. Le plus spectaculaire, le vwunvwun, qui représente des esprits, est formé d’une armature de rotin pouvant atteindre plusieurs mètres, recouverte de tapa orné de motifs d’une grande richesse décorative. La couleur rouge de ces dessins était obtenue avec un mélange de sang et de salive. Les danseurs, le corps peint en noir et en blanc, tenaient, dans chaque main, des serpents qui s’enroulaient autour de leurs bras. Ces grands masques étaient détruits après chaque cérémonie. La signification de ces danses et de ces masques est encore très mal connue. Ils jouaient probablement un rôle important pour fédérer les groupes baining semi-nomades éparpillés sur le territoire. Chez les Sulka, il s’agit de sortes de cagoules, composées d’éléments composites en bois, construites en sparterie d’osier et en moelle de sureau, couronnées par de larges et spectaculaires parasols peints.

Masque de danse sisiu, Sulka, Nouvelle-Bretagne, vers 1900. Moelle végétale, fibres, rotin, pigments et plumes. H. : 90 cm. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. No. VI 30.850.  Photo A. Dreyer.

Masque de danse sisiu, Sulka, Nouvelle-Bretagne, vers 1900. Moelle végétale, fibres, rotin, pigments et plumes. H. : 90 cm. © Ethnologisches Museum, Berlin, Inv. No. VI 30.850. Photo A. Dreyer.

En Océanie, la guerre prenait souvent l’allure d’un simulacre symbolique interrompu dès la mort du premier guerrier ou même à la première blessure sévère. Peuples querelleurs et vindicatifs, les guerres et les querelles faisaient partie de l’ordre des choses en Nouvelle-Bretagne. On observe ainsi nombre d’armes offensives et, en particulier, chez les Mengen, les Nakanai et les Sulka, des boucliers allongés, de forme rectangulaire, légèrement arrondi aux extrémités, présentant une protubérance au centre, recouverte d’une décoration cruciforme en rotin, le pourtour renforcé de rotin et ornés de motifs évoquant deux visages opposés stylisés ayant pour fonction d’effrayer l’ennemi, de détourner les coups de lance et de massue et de protéger ainsi le guerrier.

Masque de danse, Sulka, Nouvelle-Bretagne. Collecté par A.B. Lewis, durant l’expédition Joseph N. Field, 1909-1913. © The Field Museum, Chicago, A111293c. Photo J. Weinstein et D. Alexander White.

Masque de danse, Sulka, Nouvelle-Bretagne. Collecté par A.B. Lewis, durant l’expédition Joseph N. Field, 1909-1913. © The Field Museum, Chicago, A111293c. Photo J. Weinstein et D. Alexander White.

Situé au nord de la Mélanésie, l’archipel de l’Amirauté — découvert par Alvaro Saavedra  en 1528 et cartographié par Philip Carteret en 1767 —, est constitué de nombreuses îles dont la principale est Manus. Trois groupes peuples ces îles : les Ussiai, agriculteurs vivant à l’intérieur de la grande île, les Manus, pêcheurs et commerçant occupant les côtes de Manus, tandis que les Matankor, considérés comme des pêcheurs et des artistes, habitent dans les îles, à la périphérie de Manus. Cet archipel a su dégager un art et un artisanat propres. Contrairement à ses voisins, aucun masque n’existe dans les îles de l’Amirauté. L’activité artistique est cependant très variée et d’une grande finesse d’exécution.

Détail d’une anse d’une coupe cérémonielle, îles de l’Amirauté. Bois et pâte de noix de parinarium. L. : 114 cm. Coll. privée, Australie.

Détail d’une anse d’une coupe cérémonielle, îles de l’Amirauté. Bois et pâte de noix de parinarium. L. : 114 cm.
Coll. privée, Australie.

Spatules à chaux pour la consommation du bétel, coupes et bols à nourriture, charmes de guerre formés d’une tête et d’un torse surmontant un assemblage de plumes de frégates découpées, portés par les guerriers à la nuque et destinés à les rendre valeureux et invulnérables, proues de pirogues, peignes ou encore grandes statues monoxyles d’ancêtres ornant les poteaux de certaines maisons des hommes. Tous ces objets sont ornés de motifs caractéristiques : spirales, triangles, zigzags et croix de Malte. Les thèmes les plus fréquents sont le corps humain, le visage allongé présentant une mâchoire prognathe ainsi que des animaux comme le lézard ou le crocodile et des oiseaux. Certains motifs peuvent être combinés, ainsi, l’homme a demi avalé par un crocodile, sans que l’on sache exactement si cette représentation particulière fasse référence à un mythe. Des pigments rouges et blancs viennent rehausser ces motifs sculptés dans le bois ou dans de la pate de noix de parinarium appliquée ou modelée. Si les sculptures en bois sont réalisées par les hommes, la vannerie est une activité féminine, en particulier la fabrication des tabliers en perlage que les mariées portaient par paire.

Deux charmes de guerre, îles de l’Amirauté. Bois, plumes de frégate, fibres et pâte de noix de parinarium. H. : 48 et 49 cm. Ex-coll. Carel Groenevelt, Rotterdam ; Lode Van Rijn, galerie Khepri, Amsterdam ; Ernst Heinrich, Bad Cannstatt, Allemagne.

Deux charmes de guerre, îles de l’Amirauté. Bois, plumes de frégate, fibres et pâte de noix de parinarium. H. : 48 et 49 cm.
Ex-coll. Carel Groenevelt, Rotterdam ; Lode Van Rijn, galerie Khepri, Amsterdam ; Ernst Heinrich, Bad Cannstatt, Allemagne.

La découverte dans plusieurs sites lapita anciens d’éclats d’obsidienne dont on a pu identifier l’origine comme provenant de l’archipel Bismarck, témoignent d’un vaste système commercial basé sur l’échange entre ces communautés océaniennes. Des gisements d’obsidienne sont connus en Nouvelle-Bretagne et tout particulièrement dans les îles de l’Amirauté où cette roche volcanique vitreuse de couleur noire était largement utilisée et exploitée par les habitants de l’île Lou. Sorte de verre naturel, l’obsidienne permet d’obtenir des lames fines aux arrêtes tranchantes. Insérées dans une gaine en bois sculptée et fixées par une très fine ligature peinte ou par de la pâte de noix de parinarium, ces lames formaient ainsi poignards et javelots qui étaient utilisés au cours des combats et, en ce qui concerne les modèles de javelots les plus élaborés, au cours de cérémonies entourant les traités de paix où encore pour marquer la fin de certaines fêtes rituelles.

Contrairement aux autres îles de l’archipel, l’art des îles Saint-Matthias, est de forme épurée. On y trouve d’extraordinaires et uniques ornements de cheveux, portés par les hommes, lors d’occasions festives. Ces imposants peignes décoratifs sont constitués de rangées de bâtonnets en bois, reliés par des fibres et formant un aplat coloré en blanc, en  partie ajouré, orné de motifs abstraits peints en rouge et en noir. Certains exemplaires sont prolongés d’appendices arqués. Les lances des îles Saint-Matthias présentent une grande diversité de décorations. Comme partout ailleurs, les matériaux rares servaient de biens de valeur, comme par exemple des cordons de monnaie en carapaces de scarabée ou encore des colliers de dents.

Parure de tête, Tolai, Nouvelle-Bretagne. Coquillages nautilus découpés, dents de couscous et fibres. Ø : 39 cm.  Ex-coll. du Dr Herbert Tischner, Hambourg ; Thérèse et Frits Lemaire, Amsterdam.

Parure de tête, Tolai, Nouvelle-Bretagne. Coquillages nautilus découpés, dents de couscous et fibres. Ø : 39 cm.
Ex-coll. du Dr Herbert Tischner, Hambourg ; Thérèse et Frits Lemaire, Amsterdam.

À proximité des îles de l’Amirauté et de la côte nord de la Papouasie Nouvelle-Guinée, on découvre les îles désignées dans les textes sous l’appellation de Para-Micronésie. Considérées comme culturellement micronésiennes, elles ont donné naissance aux groupes Ninigo, Luf (Hermit) et Kaniet (Anchorite), Aua et Wuvulu (Matty). Si leur appartenance culturelle est mal définie, on y observe une combinaison de traits reliant traditions micronésiennes et mélanésiennes, en particulier des influences provenant des îles de l’Amirauté. Le bétel y jouait un rôle important. Les spatules à chaux, sculptées à jour de motifs en forme de cœur à doubles spirales, sont de véritables œuvres d’art.

Spatule à chaux, îles Hermit. Bois. H. : 38 cm.  Ex-coll. Julius Konietzko, Hambourg.

Spatule à chaux, îles Hermit. Bois. H. : 38 cm.
Ex-coll. Julius Konietzko, Hambourg.

La présence d’entailles, sur les bords, et de décorations triangulaires, est commune à la plupart des objets sculptés. Un autre élément tout à fait original est le peigne kalakala, bijoux d’apparat porté au-dessus du front et planté dans la chevelure. On en rencontre de deux sortes : ceux, figuratifs, ordinairement ornés de deux têtes d’hommes barbu, sculptées de profils et disposées de manière symétrique, réservés aux hommes, et ceux dont les poignées représentent des motifs « abstraits », destinés aux femmes. Un autre objet particulier à ces îles est la coupe finola, en forme de pirogue, les extrémités ajourées, d’un bout à l’autre tendue de cordelettes en fibre de coco reliées entre elles en guise d’anses. Les plus grandes étaient utilisées au cours des rites de naissance.

Figure de divinité, îles Hermit. Bois, cordage en fibres de coco, pétioles de feuilles, fibres et pigments. H. : 116 cm. Collectée entre 1887 et 1897 par le capitaine français Jean-Marie Dano.

Figure de divinité, îles Hermit. Bois, cordage en fibres de coco, pétioles de feuilles, fibres et pigments. H. : 116 cm.
Collectée entre 1887 et 1897 par le capitaine français Jean-Marie Dano.

Découverte en 1616, la Nouvelle-Irlande, étroite et très montagneuse, s’étire au nord de la Nouvelle-Bretagne. Dans la moitié nord de l’île, différents groupes exécutaient autrefois des cérémonies de clôture des rites funéraires qui mettaient en scène des sculptures en bois polychrome d’une rare puissance expressive. Ces objets surprennent par la liberté apportée à l’assemblage de motifs subtilement intriqués se combinant à l’infini, suivant des règles strictes, dictées par l’organisation des rituels au cours desquels ils étaient utilisés. A ces cérémonies funéraires se mêlaient des rites liés aux grandes étapes de la vie d’un individu (naissance et initiation), mais également des rites de fertilité.

Masque de danse, sud de la Nouvelle-Irlande. Bois, opercules de Turbo Petholatus, pâte adhésive, graines d’Abrus precatorius et pigments. H. : 37 cm. Collection privée, Newcastle, Angleterre ; Chris et Anna Thorpe, Sydney.

Masque de danse, sud de la Nouvelle-Irlande. Bois, opercules de Turbo Petholatus, pâte adhésive, graines d’Abrus precatorius et pigments. H. : 37 cm.
Collection privée, Newcastle, Angleterre ; Chris et Anna Thorpe, Sydney.

Masque de danse tatuana avec parure bucale. Bois, fibres, opercules de Turbo petholatus, tissu européen, perles de verre et pigments. H. : 56 cm. Collecté par le Dr Lautenbach dans le village de Ungalubu, Nouvelle-Hannovre. Ex-coll. Lemaire, Amsterdam ; Museum voor Land en Volkenkunde, Rotterdam.

Masque de danse tatuana avec parure bucale. Bois, fibres, opercules de Turbo petholatus, tissu européen, perles de verre et pigments. H. : 56 cm.
Collecté par le Dr Lautenbach dans le village de Ungalubu, Nouvelle-Hannovre. Ex-coll. Lemaire, Amsterdam ; Museum voor Land en Volkenkunde, Rotterdam.

Présentant une ambiguïté fondamentale dans la culture de Nouvelle-Irlande, ces objets étaient assimilés en même temps à des corps vivants et à des corps morts et les cérémonies au cours desquelles ils apparaissaient avaient pour effet de « remplacer » les morts au sein de la tribu par de nouveaux membres, permettant ainsi à un habitant d’honorer ses parents par alliance et d’entretenir leur souvenir.

Ces objets, que la classification indigène divisait en de nombreux types et sous-types nommés, étaient conçus comme les effigies d’entités variées, ce qui explique la présence, sur une même sculpture, de plusieurs d’entre elles.

Associés à un clan ou à un lignage, leur utilisation était régie par des droits complexes au sein d’une tradition qui évoluait avec le temps. Ils étaient placés dans des enclos spécialement aménagés pour être, à l’issue des cérémonies, détruits ou abandonnés — signifiant ainsi la cassure provoquée par la mort et la rupture des attaches du défunt avec les vivants. Certains participants recevaient alors le droit et le savoir nécessaires pour diriger ultérieurement leur fabrication et leur mise en scène. Le renouvellement de ces sculptures, dont les motifs appartenaient à des particuliers ou à des clans, donnait lieu, en effet, à des droits individuels de reproduction et se transmettait ainsi de génération en génération.

Masque de danse, île Lihir, nord de la Nouvelle-Irlande. Bois, fibres, matériaux spongieux marins, raphia, courge, plumes, chaux et pigments. H. : 140 cm. Coll. Alain de Monbrison, Paris.

Masque de danse, île Lihir, nord de la Nouvelle-Irlande.
Bois, fibres, matériaux spongieux marins, raphia, courge, plumes, chaux et pigments.
H. : 140 cm.
Coll. Alain de Monbrison, Paris.

Ces créations — masques, statues, éléments architecturaux, mâts, frises et panneaux horizontaux ou verticaux, ornements de bouche —, finement ajourées, peintes et élaborées avec un soin particulier, sont souvent composées d’une partie principale anthropomorphe ou zoomorphe, sur laquelle sont greffés des éléments décorés de forme variée, ce qui peut parfois donner l’impression que la figure principale est encadrée, voire enfermée par les éléments secondaires. Il en existe d’innombrables variantes si bien qu’il serait difficile de trouver deux pièces similaires. Sans oublier une autre singularité de l’art de Nouvelle-Irlande, l’insertion, dans les orbites, d’un opercule hémisphérique provenant d’une espèce de gastéropode (Turbo petholatus), apte à créer l’illusion d’un œil véritable.

Par leur invention artistique, la finesse du travail du bois et leur expressivité, elles ont très tôt fasciné les Européens, en particulier les surréalistes et des artistes tels que Alberto Giacometti, Henri Moore ou Roberto Matta.
Si l’on sait que ces sculptures ont en commun de représenter un aspect de l’énergie vitale d’un individu, on suppose que cette énergie est propre à un clan, indissociable de ses autres manifestations, par exemple des poissons ou des serpents. En ce sens, chaque être humain est unique et, plus que le portrait d’un défunt, une effigie malagan serait la matérialisation de l’énergie vitale qui l’a engendré.
Un personnage ou une superposition de personnages et d’animaux sculptés en ronde-bosse, entourés d’appendices et d’attributs divers, de figurines humaines et animales secondaires, s’imbriquant ou se décomposant en de multiples formes exploitant les vides transformés en ajours, les surfaces peintes de motifs décoratifs et de fins quadrillages, constituent l’essentiel de l’imagerie de Nouvelle-Irlande.
Ainsi, les mâts totems pouvaient être composé de cinq ou six effigies anthropomorphes superposées, le sommet du poteau s’ornant souvent d’un oiseau ou d’une tête humaine représentant le caractère individuel du clan auquel la sculpture appartenait et sa base, en général, s’ornant d’une tête de cochon. Les extrémités des malagan horizontaux étaient eux généralement munies de têtes de cochon, de têtes ou de corps de poisson, l’une des extrémités pouvant représenter un poisson et l’autre une tête de cochon. Certains motifs rencontrés ont certainement une signification religieuse complexe, comme par exemple le combat de l’oiseau et du serpent.

Masque de danse composite, Nouvelle-Irlande. Bois, fibres, opercule de Turbo petholatus et pigments. H. : 76 cm. Ex-coll. Museum Umlauff, 1882, Hambourg ; Julius Konietzko, Hambourg.

Masque de danse composite, Nouvelle-Irlande. Bois, fibres, opercule de Turbo petholatus et pigments. H. : 76 cm.
Ex-coll. Museum Umlauff, 1882, Hambourg ; Julius Konietzko, Hambourg.

Considérer ces assemblages avec l’œil de l’occidental, est loin d’être la solution idéale, la perfection de l’ornementation devant être plutôt interprétée comme l’émanation d’une force magique. Ces représentations animales ne sont pas présentes seulement en tant qu’attributs aux figurations humaines mais aussi comme des sculptures indépendantes. Elles nous révèlent que c’est la nature tout entière autour de l’homme qui est en cause dans ces rites. Restés très proches de cette nature, les hommes de Nouvelle-Irlande ont, dès les origines, tissé avec le monde animal un réseau de relations privilégiées au travers desquelles s’épanouissent ces deux mondes que constituent le monde visible et le monde invisible, les énergies vagabondes de la forêt et de la mer étant concentrées dans la représentation des ancêtres. Fasciné par la mort et tributaire de la menace de l’inconnu, l’Océanien vivait dans la dépendance constante des ancêtres et dans la quête de la maîtrise du pouvoir surnaturel dont il était investi pour assurer la cohérence et la survivance de son groupe.

Autre représentation étonnante de Nouvelle-Irlande : les statues uli qui étaient utilisées au cours de rites destinés à honorer les morts. Les corps de ces sculptures sont caractérisés par de courtes et solides jambes, un torse trapu et une grande tête barbue. Si ces sculptures affichent les attributs d’une virilité affirmée, elles possèdent aussi une poitrine féminine.

Figure uli, Nouvelle-Irlande. Bois, opercules de Turbo petholatus, coquillages, fibres pâte adhésive et pigments. H. : 108 cm. Collectée avant 1914 par un botaniste allemand. Coll. Herman Seeger, Stuttgart.

Figure uli, Nouvelle-Irlande. Bois, opercules de Turbo petholatus, coquillages, fibres pâte adhésive et pigments. H. : 108 cm.
Collectée avant 1914 par un botaniste allemand. Coll. Herman Seeger, Stuttgart.

La tradition voulait qu’on ne détruise pas les statues uli après usage, mais qu’on les enveloppe et les range dans la maison des hommes, jusqu’à leur prochaine utilisation. Elles étaient alors nettoyées et repeintes avec différents pigments. Les cérémonies uli tenues en l’honneur d’un chef mort comprenaient au moins treize phases, réparties sur une période d’un à trois mois.
Elles commençaient par l’inhumation du crâne avec diverses jeunes plantes qui s’en nourrissaient afin de former bientôt un magnifique bouquet de feuilles jaunes. Vers la fin des cérémonies, jusqu’à dix statues uli pouvaient être amenées sur les lieux, en secret, puis repeintes et disposées dans des huttes construites spécialement à l’intérieur d’un enclos sacré. D’autres huttes abritaient des structures en forme de bateau appelées lemaut (tombes), avec des statues fixées à un poteau placé à chaque extrémité. Bien que les femmes n’aient pas été autorisées à voir les statues, leur participation aux danses collectives constituait un point essentiel du rite. Les statues uli représenteraient des ancêtres dotés du pouvoir et de la force indispensables à un chef de clan, la poitrine féminine représentant la fécondité nécessaire aux générations futures.

Couv. livreL’art de l’archipel Bismarck

Sous la direction de Kevin Conru avec des textes de Ingrid Heermann, Klaus-Jochen Krüger, Bart Van Bussel.

Photographies de Hughes Dubois

Publié en français et en anglais. Relié sous jaquette, 27,5 x 35,5 cm, 272 pp., 274 ill. en couleurs.

ISBN 978-88-7439-644-3. € 125,00.

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Secrets d’ivoire. L’art des Lega d’afrique centrale

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Jay T. Last. © University of Rochester.

À plus de 80 ans, l’enthousiasme de Jay T. Last pour l’art africain est toujours intact. À l’origine — avec sept autres scientifiques et ingénieurs — de la de mise au point du premier transistor plat au silicium qui révolutionna le monde de l’électronique, Last est considéré comme l’un des « pères » de la Silicon Valley. Il est également fameux pour avoir réuni l’une des plus importantes collections d’art lega. Une passion qui débuta en 1962, constituant ainsi un ensemble unique, aujourd’hui fleuron du Fowler Museum at the University of California (UCLA), Los Angeles, à qui il en fit don.

Pour la première fois dévoilée au public en 2001, avec l’exposition Art of the Lega : Meaning and Metaphor in Central Africa, organisée par l’UCLA et Elisabeth L. Cameron (auteur du catalogue qui reste aujourd’hui encore une référence) — l’un des deux commissaires de l’exposition du quai Branly, avec Gassia Armenian —, c’est au tour du public parisien de découvrir cette tradition artistique particulière, l’une des plus importantes d’Afrique centrale.

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Les Lega vivent dans les forêts humides du centre et du sud de la province du Kivu, en République démocratique du Congo (RDC). Ils forment une société segmentaire, organisée en clans et lignages patrilinéaires, fortement solidaires, dispersés en villages dirigés par un chef (nene).

En 1885, le territoire lega fut incorporé dans l’État Indépendant du Congo qui deviendra, en 1908, le Congo belge.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’ensemble de la société lega se structurait au travers d’une institution : l’association hiérarchisée et initiatique du bwami, qui assumait des fonctions morales, économiques, sociales, politiques, religieuses, culturelles et philosophiques, créant ainsi des liens de solidarité entre les individus et les groupes, mais aussi entre les vivants et les morts.

L’administration belge, cherchant à intégrer dans la société coloniale ce peuple qui résistait à son contrôle, considéra le bwami comme une menace à l’ordre public et, à partir de 1922, ce dernier fit l’objet de périodes de persécution au cours desquelles de nombreux initiés furent exilés et emprisonnés, jusqu’à sa dissolution officielle, en 1948.

Buste. Bois et kaolin. H. : 31,5 cm. © Fowler Museum at UCLA ; donation Jay T. Last.

Buste. Bois et kaolin. H. : 31,5 cm. © Fowler Museum at UCLA ; donation Jay T. Last.

 Cette association, sophistiquée et fortement hiérarchisée, qui avait pour principal objectif le perfectionnement moral de ses membres par une série d’initiations complexes, connaissait de nombreuses variantes régionales au sein de l’aire culturelle où il existait. Ses membres, qui affichaient leur appartenance à cette association à travers un certain nombre d’objets — masques, statuettes et cuillers — révélant leur degré de connaissance, détenaient un important pouvoir. Plus qu’une religion, le bwami était avant tout une école de philosophie et d’éthique qui jouait un rôle essentiel dans la vie des Lega.

Pour y avoir accès, un homme devait être passé par le rituel de la circoncision (bwali) mais, seule une élite parvenait aux positions les plus élevées.

Le passage d’un grade à un autre se faisait tout au long de la vie des hommes et des femmes et, à chaque étape, les membres du bwami recevaient des objets attestant du niveau atteint. Le but ne consistant pas à accumuler des biens matériels, à chaque passage au niveau supérieur, les membres recevaient de leurs prédécesseurs les insignes de leur nouveau statut et transmettaient à leur successeur les objets qu’ils avaient reçus au niveau précédent.

D’autre part, les Lega pratiquaient certains rituels liés à leur croyance en la magie, la sorcellerie et la divination et pratiquaient autrefois le poison d’ordalie.

Figurine anthropomorphe. Ivoire. H. : 14 cm.© Fowler Museum at UCLA ; Private Coll., Los Angeles.

Figurine anthropomorphe. Ivoire. H. : 14 cm.© Fowler Museum at UCLA ; Private Coll., Los Angeles.

Pratiquement, toute la production artistique lega — sculptures, assemblages, costumes, parures, danses, gestes, chants, musique, poésie et proverbes  — était élaborée par et pour le bwami. Les objets, essentiellement manipulés lors des initiations ou passages d’un grade à l’autre se transmettaient sur plusieurs générations, selon des codes bien précis, et étaient utilisés comme supports à un enseignement chanté et dansé : leçons de morale et d’éthique associées au langage (proverbes/aphorismes) et à l’expression corporelle (mime), ces objets composant des sortes de « phrases visuelles ». Dans les niveaux supérieurs, les sculptures étaient censées provoquer une révélation à travers leur seule contemplation. Classés en catégories précises, en fonction de leur forme, de leur matière ou d’autres critères, ils étaient investis de pouvoirs potentiels — bénéfiques ou maléfiques — qu’un initié détenait lorsqu’il brandissait certains d’entre eux. Emblèmes du rang et du grade de leur propriétaire, ils pouvaient également être, pour certains, des biens de valeur et de prestige. N’étant révélés qu’entre initiés et dans des espaces clos, leur dimension réduite souligne leur caractère secret et leur permettait d’être facilement portés ou dissimulés.

Masque. Bois, kaolin et fibres. H. : 27,3 cm. © Fowler Museum at UCLA ; Private Coll., Los Angeles.

Masque. Bois, kaolin et fibres. H. : 27,3 cm. © Fowler Museum at UCLA ; Private Coll., Los Angeles.

Il s’agit de masques, de statuettes anthropomorphes et zoomorphes — en ivoire ou en os, plus rarement en bois —, d’ornements, coiffures, cuillers, mais aussi d’éléments divers appartenant au règne végétal et animal (griffes, crânes, dents, écailles, peaux, plumes, fruits, résine, etc.) ou encore d’assemblages faits de ces divers éléments. Chacun de ces derniers, dès qu’il était consacré au bwami, portait le nom d’isengo (pl. masengo). À l’exception de certains ornements et insignes, tels que les coiffures masculines et féminines arborées publiquement par les initiés, ces objets ne pouvaient être vus ou manipulés que par les membres du bwami qui en découvraient, progressivement, les différentes catégories en montant en grade.

Les ivoires sont aisément reconnaissables : il s’agit en général de figurines stylisées, féminines, masculines ou asexuées, dépassant rarement trente centimètres. Les traits du visage ne sont pas détaillés, les parties du corps, très souvent ornées d’ocelles, sont réduites, tronquées ou absentes, parfois multipliées. Ce qui fascine également dans ces ivoires, c’est leur couleur, obtenue par onction d’huile de palme mélangée à de la poudre de bois d’acajou, qui donne au matériau des nuances variant du brun au rouge orangé.

Les masques en bois — qui n’étaient pas portés sur le visage, mais étaient présentés sur une sorte de barrière — étaient principalement détenus par les initiés du grade yananio, tandis que la plupart des objets en ivoire, masquettes et figurines, étaient surtout réservés aux kindi, à l’exception de quelques petits ivoires particuliers, dénommés kalimbangoma, et ceux de forme phallique, appelés katimbitimbi, que leurs épouses, du grade bunyamwa, possédaient, soulignant ainsi leur statut quasi-masculin.

Masque. Ivoire. H. : 20 cm. © Fowler Museum at UCLA ; Private Coll., Los Angeles.

Masque. Ivoire. H. : 20 cm. © Fowler Museum at UCLA ; Private Coll., Los Angeles.

Grands et petits masques, principalement symboles de statut, faisaient partie des insignes cachés appartenant à des individus ou à des groupes. Les distinctions n’étaient pas fondées sur la forme, mais sur des critères ayant trait à la matière (bois, ivoire ou os), la dimension, les fonctions et les modes de propriété. Les masquettes, le plus souvent en bois, généralement ovales, appartenaient aux membres du plus haut niveau du grade supérieur. Les perforations réparties tout au long des joues et du menton étaient destinées à retenir une fine et longue barbe en fibres, aujourd’hui souvent perdue. À l’instar des sculptures en bois, masques et masquettes étaient entièrement ou partiellement enduits d’une couche d’argile blanche.

Un autre objet emblématique du bwami, que l’on rencontre en grand nombre, est la cuiller. En ivoire ou en os, ces cuillers stylisées au poli très doux et au manche souvent ajouré, sont étonnantes par la richesse de leurs formes.  Attributs réservés aux deux grades supérieurs, certaines d’entre elles évoquent des êtres humains — le cuilleron constituant la tête — et des animaux.

Au cours de certains rites de passage, elles étaient utilisées par un assistant pour nourrir symboliquement des masques particuliers en bois. Elles étaient également utilisées au cours des rites de circoncision, l’une étant placée dans la bouche du futur circoncis.

Cuillère. Ivoire. H. : 17,9 cm. © Fowler Museum at UCLA ; donation  Jay T. Last.

Cuillère. Ivoire. H. : 17,9 cm. © Fowler Museum at UCLA ; donation Jay T. Last.

 Il semblerait, dans les temps anciens, qu’elles aient servit lors d’ordalie, épreuve consistant à administrer du poison dans la cuiller placée dans la bouche de l’accusé. Épreuve judiciaire que l’on reconstituait symboliquement en plaçant cet accessoire dans la bouche des personnes qui étaient soumises à l’épreuve du poison pour répondre à l’accusation de sorcellerie. Elles servaient aussi à nourrir symboliquement des danseurs lors du rite nkunda. Évoquant continuité et pérennité, cet objet rituel se transmettait d’un défunt du kindi à son successeur.

Comme on peut le voir à travers cette introduction, il est impossible, en quelques lignes, d’aborder la complexité de cette institution. Il en va de même pour toute tentative d’interprétation de ces sculptures qui demeurent encore, pour beaucoup, énigmatiques. Tentative qui se heurte à la mémoire perdu de ce peuple quant à l’origine et à la symbolique de ces sculptures, témoins d’un monde disparu.

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Kanak. L’art est une parole

On se souvient de la passionnante exposition De jade et de nacre. Patrimoine artistique kanak, organisée par le Musée national des arts et africains et océaniens, en 1990, la première présentation importante d’art kanak à Paris depuis celle du Musée du Trocadéro, en 1934 — élaborée par le pasteur Maurice Leenhardt.
À travers des pièces de grande qualité esthétique, cette présentation nous invitait à appréhender les principaux aspects fondamentaux des sociétés kanak tout en permettant d’évoquer l’histoire de la collecte et, à travers elle, l’irruption de l’homme blanc dans le pays. Celle du Musée des Beaux-Arts de Chartres, en 2009, L’art ancestral des kanak — avec des moyens plus modestes ­—, s’attachait plus particulièrement aux aspects artistiques.

Affiche de l'exposition : Kanak, l'art est une parole. © musée du quai Branly. Exposition réalisée grâce au mécénat de Eramet, Société Le Nickel, Fondation BNP Paribas et Fonds Handicap et Société par Intégrance.

Affiche de l’exposition :
Kanak, l’art est une parole.
© musée du quai Branly. Exposition réalisée grâce au mécénat de Eramet, Société Le Nickel, Fondation BNP Paribas et Fonds Handicap et Société par Intégrance.

Avec Kanak. L’art est une parole, les commissaires, Roger Boulay et Emmanuel Kasarhérou, dans le droit fil de la manifestation de 1990 — dont ils étaient également les commissaires —, ont planifié l’exposition autour de deux grands principes : « Les kanak parlent d’eux-mêmes » et « Kanak et européens échangent leurs regards ». Cinq « visages » présentent cinq des principes fondamentaux qui forgent la conception du monde et guident les kanak : le verbe et la parole, la Grande maison et son pays, le taro et l’igname, les ancêtres et les génies, la personne et ses liens. Dans une culture où discours, épopées, légendes, chants et danses rythment les rituels comme les gestes coutumiers, c’est par la langue que les kanak s’expriment et se transmettent leur vision du monde.
Plus de trois cents œuvres seront réunies pour un vaste parcours autour de cette culture, parcours s’appuyant sur l’inventaire des objets kanak conservés dans les collections publiques.
Roger Boulay, alors chargé de mission auprès de la direction des musées de France et spécialiste des collections kanak, avait déjà réalisé, dans les années 1980, un Annuaire des collections publiques françaises d’objets océaniens (disponible également sous le nom de Joconde sur le site du ministère de la Culture) annuaire qui sert aujourd’hui de base à l’organisation de l’Inventaire du patrimoine kanak dispersé (IPKD), projet conforté en juillet 2011 par un accord entre le Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie et la Maison de la Nouvelle-Calédonie à Paris. De Paris à Florence, de Genève à Stuttgart, Emmanuel Kasarhérou et Roger Boulay mènent ainsi, depuis un an, une enquête passionnante, doublée d’un travail d’une envergure exceptionnelle. À l’heure actuelle, dix-sept mille pièces ont été recensées dans cent-dix musées internationaux, ce qui a permis aux deux commissaires d’inclure dans cette exposition des œuvres inédites de premier plan.

Les premiers regards du monde occidental sur le monde kanak furent ceux de l’Anglais James Cook (1774) puis du Français Antoine Bruni d’Entrecasteaux, parti à la recherche de La Pérouse dont les navires La Boussole et L’Astrolabe ont disparu entre 1788 et 1789. Le premier fit relâche une semaine au nord de l’île qu’il venait de baptiser Nouvelle-Calédonie, le second, avec ses deux navires La Recherche et L’Espérance jetèrent l’ancre au havre de Balade, au nord de la Nouvelle-Calédonie, le 21 avril 1793, où il resta près d’un mois. Les premiers objets kanak trouvèrent ainsi le chemin des collections européennes.

Leur collecte systématique débutera, dès le début du XIXe siècle, avec Auguste Bérard, commandant de la corvette Le Rhin, en station navale en Nouvelle-Zélande, de 1842 à 1846, puis, avec les collectes effectuées par des officiers et des fonctionnaires, très actifs à partir de 1860. Il faut y associer les travaux des missionnaires tels que Mgr. Douarre, qui s’installe à Balade en 1843, ceux des R.P. Montrouzier et Lambert de 1850 à 1880 et ceux, essentiels, du pasteur Leenhardt (1878-1954) et du chercheur suisse Fritz Sarrazin qui, en 1911 et 1912, a rassemblé la très importante collection du Museum der Kulturen de Bâle.

Sculpture à planter. Ancienne collection Himmelheber, 1932. Probablement XVIIIe siècle. Bois : 37,5 × 9 × 5,5 cm. © Museum der Kulturen, Bâle.

Sculpture à planter. Ancienne collection Himmelheber, 1932.
Probablement XVIIIe siècle.
Bois : 37,5 × 9 × 5,5 cm. © Museum der Kulturen, Bâle.

Entre 1907 et 1908, Picasso acquiert une grande paire de sculptures à planter ainsi que deux talé et un masque. De leur côté, les Surréalistes, malgré leur passion pour l’art océanien, portèrent peu d’intérêt à cette région.
Tout en présentant une certaine homogénéité, l’art de la Nouvelle-Calédonie évolue en différents styles tout au long de la grande île. Flèches faîtières, « chambranles » de grande case (dénommés, suivant les langues, jovo [terme utilisé plus au sud, notamment en langue ajië et dans celles de la région du centre] ou talé [terme de la région d’Oubatche, en langue jawé]) et représentations anthropomorphes sont en bois tandis que les objets rituels sont en jade ou en nacre, souvent ornés de poil de roussette (Pteropus sp., grande chauve-souris frugivore dont les poils sont mêlés à de la fibres de coco et teints en rouge avec la racine du Morinda citrifolia pour former un cordonnet (échangés sous forme d’écheveaux, ils représentaient des objets de grande valeur). Les fibres végétales utilisées pour la couverture des cases servaient également à la fabrication de paniers, de sacs et d’étuis ainsi qu’à la confection de chapeaux et d’ornements corporels de facture raffinée.

La figure du chef, médiateur par excellence, ne peut être dissociée de la grande case de la chefferie qui se dresse dans chaque village important. Insigne de pouvoir qui se trouve au cœur des activités socioculturelles, politiques et religieuses des clans, cette dernière était toujours surmontée d’une flèche faitière monoxyle en bois de houp (Montrouziera cauliflora, arbre séculaire à l’origine des clans). Considérée comme l’un des attributs de la chefferie, ces flèches faitière (à la fois fonctionnelles et emblèmes au fort pouvoir symbolique), étaient ornées d’une figure, souvent janus, montrant un grand souci d’équilibre et de dynamisme. Cet insigne était remis à l’aîné du lignage du chef par les clans les plus anciens.

« 40 — Nouvelle-Calédonie – Sarcophage canaque – Pierres gravées » L. B. F. [Louis Ballande et fils] Simi-Bromure A. Breger frères, 9, rue Thénard, Paris. 8,9 x 13,9 cm. En 1863, l’armateur Armand Ballande, originaire de Bordeaux, voit ses premiers navires accoster à Port-de-France (Nouméa). En 1887, son fils Louis obtient le marché du Ministère de la Marine et des Colonies pour approvisionner la colonie. Cet ossuaire a été acquis en 1910 par l’Australian Natural History Museum de Sydney. Il aurait été collecté dans la région du mont Aubias [Wébias], groupe installé au pied du mont Panié, à proximité de Hienghène. Tout en s’appuyant sur une tradition ancienne, ces rares objets — trois autres sont répertoriés (Musée de Nouméa, Musée du quai Branly et Musée d’art et d’histoire de Pithiviers) —, inspirés des cercueils européens, étaient destinés à recueillir les os des défunts. Ils sont construits à partir de chambranles sculptés destinés à orner les côtés de la porte des grandes cases.

« 40 — Nouvelle-Calédonie – Sarcophage canaque – Pierres gravées »
L. B. F. [Louis Ballande et fils] Simi-Bromure A. Breger frères, 9, rue Thénard, Paris.
8,9 x 13,9 cm.
En 1863, l’armateur Armand Ballande, originaire de Bordeaux, voit ses premiers navires accoster à Port-de-France (Nouméa). En 1887, son fils Louis obtient le marché du Ministère de la Marine et des Colonies pour approvisionner la colonie.
Cet ossuaire a été acquis en 1910 par l’Australian Natural History Museum de Sydney. Il aurait été collecté dans la région du mont Aubias [Wébias], groupe installé au pied du mont Panié, à proximité de Hienghène. Tout en s’appuyant sur une tradition ancienne, ces rares objets — trois autres sont répertoriés (Musée de Nouméa, Musée du quai Branly et Musée d’art et d’histoire de Pithiviers) —, inspirés des cercueils européens, étaient destinés à recueillir les os des défunts. Ils sont construits à partir de chambranles sculptés destinés à orner les côtés de la porte des grandes cases.

L’autre composant essentiel de cette grande case est la planche en bois dénommée improprement « chambranle » [le chambranle étant un élément porteur]. Cet élément d’architecture — souvent complété par un linteau et un seuil orné d’un visage —, était disposé de part et d’autre de la porte de la grande case. Sa partie supérieure est toujours, sauf dans l’extrême sud, sculptée en bas-relief d’un visage humain au nez épaté et à la bouche rectiligne qui, parfois, tire la langue, tandis que le corps est recouvert de motifs géométriques. Le front est ceint d’un motif à chevrons opposés représentant la cordelette de fronde que les hommes portaient dans la chevelure ou autour de leur coiffure cylindrique en vannerie noircie. Ces pièces portent parfois, comme les flèches faîtières, des traces de dégradations rituelles (nez cassés, entailles, trous). Sculptés à partir d’un arbre tombé naturellement, alors considéré comme un ancêtre défunt, on est frappé par la diversité de leurs styles et par la personnalité de chacun d’entre eux.

Ensemble de chambranles. Musée du quai Branly.

Ensemble de chambranles. Musée du quai Branly.

Les ancêtres appartenant à la communauté des défunts ne sont pas tout-à-fait absents. Ancêtres et génies sont invoqués à travers des statuettes anthropomorphes et des paquets magiques faits principalement de plantes. Les statuettes en pied, les figures à planter et les deuilleurs ont un rôle magique ou propitiatoire.

Masque. Nord de l’île, région de Balade. Plumes, fibres végétales torsadées et tressées, cheveux, bois sculpté et pigments. Dim. : 182 x 55 x 38 cm. N° d’inv. : 71.1880.39.4. © musée du quai Branly, photo Claude Germain.

Masque. Nord de l’île, région de Balade. Plumes, fibres végétales torsadées et tressées, cheveux, bois sculpté et pigments. Dim. : 182 x 55 x 38 cm. N° d’inv. : 71.1880.39.4. © musée du quai Branly, photo Claude Germain.

À l’exception de son extrémité sud, les masques ne   sont connus que dans la Grande Terre. Leur force inquiétante, lors des rituels, manifeste la présence permanente des génies et des défunts aux côtés des vivants. De forme concave et recouverts d’un vernis végétal noir, le large nez recourbé structure tout le relief du visage. L’arcade sourcilière est fortement marquée, les yeux ne sont jamais percés, la bouche ouverte découvre une dentition réaliste, les lèvres marquées de rouge soulignent la blancheur des dents. Ornés de leur barbe et de leur chevelure faites de tresses de cheveux humains et de leurs manteaux de plumes de notou (Ducula goliath), ils sont particulièrement saisissants.

Nouvelle Calédonie — Fétiches utilisés comme masques de guerre. Édition de la Commission Suisse de la Mission de Paris. No 51 Cliché Ph. Delo-- ? Imp. Rotogravure, Plainpalais-Genève. 9,2 x 14,3 cm. Il s’agit probablement de Philippe Delord, pasteur des Missions Evangéliques de Paris. On lui doit, outre ses photos : Mon voyage d’enquête en Nouvelle-Calédonie, août-septembre 1899, Paris, 1901. Celui de droite est un costume de deuilleur complet composé d’un masque en bois, d’un manteau en plumes de notou et d’une coiffure en cheveux humains.

Nouvelle Calédonie — Fétiches utilisés comme masques de guerre.
Édition de la Commission Suisse de la Mission de Paris.
No 51
Cliché Ph. Delo– ?
Imp. Rotogravure, Plainpalais-Genève
9,2 x 14,3 cm.
Il s’agit probablement de Philippe Delord, pasteur des Missions Evangéliques de Paris. On lui doit, outre ses photos : Mon voyage d’enquête en Nouvelle-Calédonie, août-septembre 1899, Paris, 1901.
Celui de droite est un costume de deuilleur complet composé d’un masque en bois, d’un manteau en plumes de notou et d’une coiffure en cheveux humains.

Au nord de la Grande Terre, le masque est étroitement lié à la chefferie qui s’en trouve dépositaire et fait son apparition au cours des grandes cérémonies d’échanges et dans les rituels de deuil du chef. Au sud de la Grande Terre, il était plutôt utilisé comme instrument de jeux et dans les pratiques magiques liées à la guerre.

La hache ostensoir est par excellence l’objet symbolique des kanak. C’est l’amiral d’Entrecasteaux, parti à la recherche de La Pérouse, qui rapporta l’existence de cet étrange objet à l’Occident. D’Entrecasteaux, qui stationna du 17 avril au 9 mai 1793 dans la rade de Balade, se vit proposer une chose étrange. Présentant quelque ressemblance avec l’ostensoir du culte catholique destiné à la monstration de l’hostie consacrée, on lui attribuât cette dénomination qu’il n’abandonna plus jamais. Cet objet cérémoniel, qui apparaissait lors de la prise de parole des chefs, au cours de rites destinés à favoriser la pluie invoquant la course du soleil et de la lune, avait également pour fonction d’exalter la puissance du clan et d’élever le prestige de l’orateur qui la brandissait. La confection des haches résultait d’un cycle du jade dont l’existence était ancienne. Les pierres provenaient des carrières de néphrite de l’île Ouen, au sud de la Grande Terre. Elles étaient ensuite transportées aux îles Loyauté sous une forme grossière, et subissaient des transformations spécifiques dans chacune des îles. Les haches étaient achevées à Ouvéa puis transférées vers les chefferies de la Grand Terre. Constituée d’un disque provenant d’une variété locale de jadéite (ou néphrite), fixé par des liens de rotin à un manche de bois recouvert d’étoffe d’écorce battue retenue par des cordonnets de poils de roussette.

Hache-ostensoir. Bois sculpté et gravé, coquillage, graines, sparterie de cordelettes de fibres végétales et de poils de chauve-souris roussette, disque de pierre de jadéite verte taillée, polie et perforée. N° d’inv. : 71.1946.0.51 X. Dim. : 57,3 x 21,7 x 16 cm. © musée du quai Branly, photo Patrick Gries.

Hache-ostensoir. Bois sculpté et gravé, coquillage, graines, sparterie de cordelettes de fibres végétales et de poils de chauve-souris roussette, disque de pierre de jadéite verte taillée, polie et perforée. N° d’inv. : 71.1946.0.51 X. Dim. : 57,3 x 21,7 x 16 cm. © musée du quai Branly, photo Patrick Gries.

L’ornementation de l’emmanchement, toujours soignée, est soit sculpté d’un visage janus et orné de sparteries, soit uniquement rehaussé d’un entrecroisement de sparteries d’une grande finesse, semblables à celles que l’on voit sur les têtes des monnaies de coquillage (adi) et sur les plaquettes de bambou fixées aux sagaies de cérémonie. Le tout est agrémenté de pendeloques de coquillages dont la blancheur souligne le rouge des passementeries. L’embase, constituée d’une demi-coque de noix de coco renfermant des éléments à fonction magique, n’est pas destinée à servir de pied à l’ensemble, le poids de la pierre ne permettant pas de maintenir la hache debout. Le symbolisme liant la hache à la lune dans les îles Loyauté pourrait renvoyer au cheminement réel des pierres d’ouest en est, du couchant vers le levant, de la nuit vers la lumière. Le retour des objets finis sur la Grande Terre par le chemin inverse, d’est en ouest, suit la course du soleil et l’assimile à la lumière solaire.

Monnaie et son étui. Milieu du XXe siècle. Bois, coquilles, cordonnet, fibres végétales tressées, feuilles séchées et poils de roussette. Dim. : Monnaie : 14,5 cm de haut. Étui : 23,5 x 6,5 x 4 cm. N° d’inv. : 71.1952.0.128 X. © musée du quai Branly, photo Claude Germain.

Monnaie et son étui. Milieu du XXe siècle. Bois, coquilles, cordonnet, fibres végétales tressées, feuilles séchées et poils de roussette. Dim. : Monnaie : 14,5 cm de haut. Étui : 23,5 x 6,5 x 4 cm. N° d’inv. : 71.1952.0.128 X.
© musée du quai Branly, photo Claude Germain.Les « monnaies » — généralement enfermées dans un étui en fibres et poils de roussette — figurent les ancêtres. Constituées de perles de jade, de coquillages et de symboles miniatures taillés dans la nacre, de têtes minuscules en bois et de tresses, elles représentaient un très complexe système d’échanges rituels et symboliques.

Les « monnaies » — généralement enfermées dans un étui en fibres et poils de roussette — figurent les ancêtres. Constituées de perles de jade, de coquillages et de symboles miniatures taillés dans la nacre, de têtes minuscules en bois et de tresses, elles représentaient un très complexe système d’échanges rituels et symboliques.Parmi les autres objets de valeur, les jupes de femme en poils de roussette ou en fibres végétales enroulées pour former des cônes étaient échangées entre les femmes lors des cérémonies de naissance, de mariage et de deuil. Les colliers en perles de néphrite caawe (langue Nemi), liés à un écheveau de poils de roussette, figuraient parmi les richesses les plus prestigieuses détenues par les épouses et les filles de chefs. L’écheveau en poils de roussette, hîjuk (langue Nemi), représentait aussi une importante monnaie d’échange : plus l’écheveau était long, plus grande était sa valeur.
Les bracelets en cône, sortent de « bague de mariage » pour les femmes, pouvaient être décorés d’une tresse en poils de roussette retenant des coquillages contenant des herbes magiques favorisant la conquête amoureuse ou la protection contre les sorciers. Avec les ornements et les bijoux, ces symboles d’échange témoignent du raffinement et de l’imagination de leurs créateurs.

Il faut encore signaler tout un arsenal de sagaies, de massues (bec d’oiseau et phallique, à la fois utilisées pour la guerre et les danses), d’armes défensives ou offensives et les fameux bambous gravés, sortent de « BD » avant l’heure, qui nous restituent deux siècles de mémoires locales.

65 – Nouvelle-Calédonie – Nouméa – Types de la Police Locale L. B. F. [Louis Ballande et fils] Simi-Bromure. A. Breger frères, 9, rue Thénard, Paris (Déposé). Cachet postal du 15 mai 1910. 9 x 14 cm. Tenant de la main droite un casse-tête phallique, ces deux indigènes portent une coiffure agrémentée d’une touffe de plumes blanches, insigne de leur rang. Leur poitrine est agrémentée d’un ornement rappelant le peigne de baguettes.

65 – Nouvelle-Calédonie – Nouméa – Types de la Police Locale
L. B. F. [Louis Ballande et fils] Simi-Bromure. A. Breger frères, 9, rue Thénard, Paris (Déposé).
Cachet postal du 15 mai 1910. 9 x 14 cm.
Tenant de la main droite un casse-tête phallique, ces deux indigènes portent une coiffure agrémentée d’une touffe de plumes blanches, insigne de leur rang. Leur poitrine est agrémentée d’un ornement rappelant le peigne de baguettes.

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Dialogue des mondes : Victor Brauner et les arts « primitifs »

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Une double exposition dont l’objectif était de mettre en regard une vingtaine d’œuvres sur papier datant des années 1950 de Brauner et une trentaine de pièces d’art « primitif » provenant d’Afrique, d’Océanie et d’Amérique du Nord ». Des statues et des masques dont le dénominateur commun est la magie et dont on retrouve l’écho dans le foisonnement créateur de Brauner, une œuvre complexe et énigmatique où le subconscient prend une grande place.

Catalogue publié à l’occasion de l’exposition organisée par les galeries Samy Kinge et Schoffel-Valluet (Paris, octobre-décembre 2010) avec un texte de Didier Semin, un article de Philippe Bourgoin et une préface de Jeanne Brun, conservatrice
 du Musée d’Art Moderne de Saint-Étienne.

Victor Brauner, Sans titre (Bestiaire), gouache, 1963. Victor Brauner, 1948. Photo Sylvie Stauffacher. © Galerie Samy Kinge

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Teotihuacan. Cité des Dieux

Première exposition d’art précolombien de cette ampleur à Paris depuis environ une vingtaine d’années, cette manifestation (Musée du quai Branly, Paris, octobre 2009-janvier 2010) était, pour  Felipe Solis Olguin, son commissaire, l’occasion de faire la synthèse de son travail, de présenter les résultats très spectaculaires des dernières fouilles réalisées sous la pyramide de la Lune et de montrer l’importance de la civilisation teotihuacan, une civilisation dont les fouilles ont été longtemps éclipsées par les grands chantiers aztèques du Templo Mayor de Mexico. À travers cette manifestation, Solis souhaitait également rendre hommage aux archéologues Européens qui se sont intéressés à Teotihuacan au siècle dernier.CDA

Numéro spécial Connaisance des Arts par Dominique Blanc, Philippe Bourgoin et Fabienne de Pierrebourg.

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L’art des îles Salomon

Le premier Européen à atteindre l’archipel des îles Salomon — situé au sud-est de la Papouasie Nouvelle-Guinée —, fut l’explorateur espagnol Álvaro de Mendaña de Neyra, neveu du gouverneur du Pérou, alors âgé de vingt-cinq ans, en 1568. À partir de Santa Isabel, dénommée ainsi en l’honneur de la sainte patronne de l’expédition, il passa, avec son équipage, plusieurs mois à explorer les différentes îles, en proie à une vive animosité des indigènes, tentant sans grand succès d’y établir une colonie.

Texte du catalogue publié par la galerie Meyer (www.galerie-meyer-oceanic-art.com), à l’occasion de la Tefaf 2011, Maastricht. Photos M. Gurfinkel.

Texte du catalogue publié par la galerie Meyer (www.galerie-meyer-oceanic-art.com), à l’occasion de la Tefaf 2011, Maastricht. Photos M. Gurfinkel.

De retour au Pérou, en 1569, officiers et marins propagèrent la rumeur selon laquelle on y aurait découvert de l’or, forgeant ainsi la légende suivant laquelle cet archipel se trouverait être le légendaire pays d’Ophir, d’où le roi Salomon aurait tiré ses richesses, en particulier le précieux métal destiné à orner le temple de Jérusalem. Plus prosaïquement, ces hommes furent probablement captivés par le scintillement des pyrites de fer utilisées pour former le pommeau des courtes massues cérémonielles wari i hau. Ainsi, ces îles furent-elles, plus tard, dénommées îles « Salomon ».Oublié pendant deux siècles, il faudra attendre les visites successives du navigateur britannique Philip Carteret, en 1767, et de l’explorateur français Louis Antoine de Bougainville, en 1768, pour que cet archipel soit redécouvert.Les premiers missionnaires, précédés par les chasseurs de baleine, les marchands de bois de santal et les trafiquants d’esclaves, y débarquent dans les années 1850. Les contacts sont difficiles, la réputation de férocité et de cruauté des habitants n’étant pas usurpée.Du nord au sud, on distingue principalement les îles de Buka et de Bougainville (qui appartiennent à la Papouasie Nouvelle-Guinée), Choiseul, Vella Lavella, Nouvelle-Géorgie, Santa Isabel, Florides, Malaita, Guadalcanal (entrée dans l’histoire avec les sanglants combats de 1942), San Cristobal et Santa Cruz (unique région, en dehors de la Micronésie, où l’on pratique l’art du tissage et où s’échouèrent, à Vanikoro, en 1788, les deux navires de La Pérouse, La Boussole et l’Astrolabe).

Esprit tindalo janus, détroit de Manning, bois et pigments.
H. : 27 cm.
© Galerie Meyer, Paris.

Esprit tindalo janus, détroit de Manning, bois et pigments.
H. : 27 cm.
© Galerie Meyer, Paris.

L’art des îles Salomon se distingue des autres productions du Pacifique par son raffinement et son originalité, sa singularité s’expliquant par les étroites relations entretenues par les insulaires avec la mer, source d’inspiration majeure, la bonite (sorte de thon), le requin, l’oiseau frégate et divers animaux marins, associés à la figure humaine, formant l’essentiel du répertoire iconographique. L’aspect et la fonction sont très souvent liés, donnant naissance, même si chaque île a ses particularités, à un art homogène caractérisé par la sobriété et l’utilisation de la couleur noire qui recouvre statues, bols et ornements de pirogue, généralement rehaussés d’incrustations de plaquettes de nacre découpées.

D’un point de vue spirituel, le culte des esprits ancestraux prédomine, impliquant des rites funéraires élaborés, en particulier la préservation des crânes qui était réservée aux chefs et aux têtes d’ennemis. La vie quotidienne des indigènes était gouvernée par la croyance en l’existence d’esprits dénommés tindalo. Parmi les pièces exceptionnelles présentées ici figure un de ces singuliers tindalo. Provenant des îles Florides, il est formé d’une tête janus coiffée d’une calotte, l’un des deux visages étant rehaussé de scarifications concentriques. Ce tindalo était probablement destiné à incarner l’âme d’un personnage notable mort et à retenir son mana. Dédiés à la dévotion et régulièrement sollicités, ces objets étaient une sorte d’intermédiaire par lequel les vivants adressaient leurs requêtes où tentaient de s’approprier son énergie et son pouvoir. D’autres étaient associés à la guerre, à la pêche ou à l’agriculture.

À l’instar de nombreuses sociétés océaniennes, les rites d’initiation occupaient une place centrale, comme en témoigne ce spectaculaire bonnet d’initié, ou upi de la société ruk-ruk, originaire des île Bougainville et Buka. Porté par les jeunes hommes durant leur longue année de parcours initiatique les conduisant à l’âge adulte, il est constitué de feuilles teintées et cousues présentant un motif abstrait, semblable aux coiffes rituelles que l’on peut voir sur quelques photographie prises à la fin du XIXe siècle, telle celle par Richard Parkinson (Stöhr, W., Kunst und Kultur aus der Südsee, Cologne, 1987, fig. 218, p. 230).

Rites initiatiques, culte des ancêtres, récoltes ou pêches fournissaient l’occasion de grandes festivités où les chefs arboraient les objets symbolisant leur influence comme ce bâton sculpté de deux figures anthropomorphes. Le corps du bâton est recouvert d’un fin tressage en racine d’orchidée teintée rouge et jaune. Provenant de Bougainville, il a fait partie de l’ancienne collection Julius Konietzko, le fameux marchand et collectionneur de Hambourg. Au cours de ces festivités étaient exécutées des danses durant lesquelles les interprètes utilisaient des bâtons de danse comme celui-ci, de l’île de Santa Anna. La lame incurvée de ce remarquable exemplaire (rapporté par l’expédition de La Korrigane, 1936) évoque le corps d’un dauphin ou d’une bonite en mouvement tenant dans sa bouche le manche cylindrique à l’intersection duquel un second mammifère, esquissant un saut, est sculpté.

Au contraire des masques, forme d’expression inusuelle dans ces îles (à l’exception de Nisan et de Buka), les effigies anthropomorphes dominent l’art de l’ensemble de l’archipel. La statuette d’ancêtre publiée ici personnifie un esprit protecteur. Debout, peinte en noir, elle est coiffée d’une calotte, ses jambes puissantes sont semi fléchies, le visage se distingue par ses tatouages et la manière dont sont distribués les motifs — généralement formés de cercles et de motifs géométriques —, les oreilles sont disposées en saillie, les yeux sont incrustés de nacre tandis que le nombril est circonscrit par un fin anneau en coquillage. Les bracelets qu’elle porte aux poignets, aux bras et aux mollets sont figurés par des cercles gravés. Cet exemplaire remarquable a les mains jointes, tenant sous le menton une tête miniature — celle d’un ennemi ou, plus probablement, celle d’un ancêtre révéré.

Barava orné de deux ancêtres accroupis dos à dos, coquillage. H. : 21,1 cm.
© Galerie Meyer, Paris.

Barava orné de deux ancêtres accroupis dos à dos, coquillage. H. : 21,1 cm.
© Galerie Meyer, Paris.

En provenance de l’Asie du Sud-Est, la mastication du bétel est commune à toute la Mélanésie. Comparativement à d’autres régions comme les Trobriand ou l’Amirauté, peu d’exemplaires de spatules à chaux provenant des Salomon sont parvenus jusqu’à nous. La rareté de ces objets laisserait supposer que cet élégant bâtonnet à chaux, formé d’une figurine debout, était réservé à une élite plutôt qu’à un usage commun.

L’ornementation du corps humain par la pratique de la scarification, la teinture des cheveux et l’usage de nombreuses parures — peignes, ornements d’oreille et de nez, pendentifs, anneaux de bras, colliers, brassards et ceintures —, témoigne d’une recherche esthétique particulièrement développée. Si chaque région produit ses propres accessoires, ils témoignent toujours d’une grande recherche de préciosité, les matériaux les plus utilisés étant l’écaille de tortue, les coquillages et les dents d’animaux (dauphin, chien, cochon et chauve-souris) ainsi que certaines fibres, en particulier celles d’orchidées. Les grands anneaux, les plaques et les ornements personnels en coquillage jouaient un rôle significatif quant au statut et à l’autorité, maintenant les relations entre les individus, le monde terrestre et le monde des esprits. Produits en différents lieux, ces objets de prestige étaient acquis au travers de réseaux d’échanges — commerciaux ou rituels — qui pouvaient s’étendre sur plus d’une île.

La superbe et rare plaquette votive funéraire barava reproduite ici est sculptée avec virtuosité dans une coquille de bénitier géant. Elle représente deux personnages stylisés accroupis, dos à dos, surmontant un large anneau. Des nombreuses parures corporelles, on retiendra ce large brassard exécuté à partir de petits disques de coquillages de différentes couleurs formant des motifs géométriques. Ces bijoux, portés par les deux sexes, étaient réalisés par des femmes spécialisées dans la production de ces petits disques. Ils jouaient un rôle éminent en tant que monnaie d’échange et signe de richesse. Cette paire de superbes ornements d’oreille en forme de fleurs de l’île de Bougainville, constituée de dents de chauves-souris et de perles de traite en verre, est remarquable par sa finesse et sa complexité.

Si le succès militaire est souvent la clef du pouvoir, la guerre — généralement de courte durée — permettait également d’améliorer son statut social et d’augmenter son prestige. Les armes, symboles d’autorité et de domination, étaient alors parfois portées comme un élément du costume et apparaissaient aussi lors des fêtes et des cérémonies. Aux Salomon, les plus communes sont les arcs et les flèches, les lances et les casse-tête. Dans ce domaine, on peut admirer un arc et une série de flèches provenant de Bougainville et collectés avant 1891. En bois de palmier et roseau, ces flèches sont délicatement incisées tandis que l’arc est décoré de fibre d’orchidée.

Bien que les lances constituent des armes usuelles, celles dont la décoration était aussi élaborée que les deux notables modèles offerts ici, ayant fait partie, pour l’un, de l’ancienne collection Hooper et pour l’autre, d’un musée privé français, avaient aussi une fonction cérémonielle. Elles sont chacune ornées, à l’intersection de la pointe et de la hampe, de figurines anthropomorphes janus accroupies et rehaussées de motifs géométriques incrustés de fragments de coquille de nautile. Il en est de même pour ce casse-tête sculpté à l’une de ses extrémités de la gueule d’un crocodile — emblème de statut lié à la position de chef — tenant une tête humaine entre ses mâchoires. Plus qu’un monstre dévorant une infortunée créature, il s’agit probablement de la représentation d’une relation protectrice où l’être humain est appréhendé comme l’émanation d’un ancêtre.

Détail d’une pagaie cérémonielle ornée d’un esprit kokorra, Buka ou Bougainville. H. : 170 cm.
© Galerie Meyer, Paris.

Détail d’une pagaie cérémonielle ornée d’un esprit kokorra, Buka ou Bougainville. H. : 170 cm.
© Galerie Meyer, Paris.

Pour se protéger de cet arsenal — qui n’est pas sans évoquer les nombreuses expéditions guerrières à la chasse aux têtes qui rythmaient la vie aux Salomon —, les combattants utilisaient deux catégories de boucliers, les uns faits en fibres enroulées, les autres en bois léger, de forme ovale, rétrécie vers le haut et se terminant en ogive. L’un des deux modèles montrés ici est un étonnant et rare type constitué de baguettes en jonc fixées parallèlement à l’aide d’une ligature pour confectionner le corps du bouclier. Cette ligature, avec son double « X » à l’extrémité supérieure, compose un décor abstrait. Le second, en bois léger, se distingue par un décor gravé en bas-relief de fins motifs géométriques suggérant l’oiseau frégate. Des représentations sculptées et peintes tendent à rendre visible une force spirituelle destinée à protéger les guerriers.

La possession d’une pirogue de guerre et de têtes prises au combat conférait un immense prestige aux chefs et leur valait une profusion d’ornements et d’anneaux de coquillages. Ces raids à pirogue consistaient à se procurer les trophées indispensables pour accompagner les rituels essentiels — mort d’un chef, construction d’une pirogue ou d’une maison commune. Prendre la vie d’un ennemi, c’était aussi s’emparer de sa puissance. Parmi toutes les premières chroniques se rapportant aux îles Salomon, l’épisode de la chasse aux têtes relaté par Festetics de Tolna (Chez les cannibales, Plon, Paris, 1903, pp. 347-359), qui prend part à l’une de ces expéditions, dans l’île de Choiseul, est sans doute le plus audacieux. Mais son « aventure », qu’il narre avec force détails, n’était-elle pas plutôt une fantaisie destinée à satisfaire la curiosité de ses lecteurs, cette pratique ayant été interdite par les administrateurs coloniaux vers la fin du XIXe siècle ?

Ces pirogues à la proue très relevée, enrichies d’incrustations en nacre et de pendeloques en coquillage, arboraient, au ras de l’étrave, le fameux toto isu (lagon de Marovo) ou nguzunguzu (lagon de Roviana), censé protéger les embarcations et leurs occupants des esprits marins malveillants et des tempêtes. Pour la première fois décrite par Bougainville, cette sculpture est probablement l’une des plus représentatives de l’archipel. Les trois superbes spécimens que l’on peut admirer ici dépeignent la manière particulière aux îles Salomon de représenter la face, exagérément grande et prognathe, personnification qui trouverait son origine dans un mythe en relation avec la création où interviendrait un chien mythologique dont le long museau se retrouverait stylisé dans le visage d’un ancêtre humain.

La première figure décrit un personnage assis masculin, les genoux remontés, les oreilles ornées de lourds pendants circulaires et les mains jointes tenant sous le menton une plus petite tête symbolisant celle d’une victime sacrifiée pour assurer le succès de l’expédition ou celle d’un ancêtre protecteur. La seconde consiste en une large tête, coiffée d’une calotte autrefois incrustée de graines, les lobes des oreilles allongés et élargis par le port d’un ornement. Les yeux et les visages (joues, mâchoires et sourcils) sont incrustés de coquille de nautile simulant les peintures de guerre. Elle fait partie des quatre ou cinq premiers exemplaires connus de ce type recueillis par des Européens ! La troisième, collectée dans la petite île de Simbo, à l’ouest de Roviana (Nouvelle-Géorgie), au XIXe siècle, est plus classique, synthétisant les caractéristiques des deux autres, avec ses incrustations de coquille de nautile et ses yeux rehaussés de perles de traite en verre bleu.

Pour manœuvrer et propulser ces pirogues, on utilisait des pagaies simples, caractérisées par leurs longues pales pointues. La pale de la première de ces deux exceptionnelles pagaies présente à son extrémité une olive permettant de la tenir plus facilement, sous laquelle est sculptée, en haut-relief, une tête janus aux traits typiquement prognathes. La longue pale pointue est embellie d’un décor unique peint en noir de motifs géométriques et d’un esprit de la mer anthropomorphe composé d’oiseaux et de requins. Ce dernier est récemment réapparu sous une épaisse couche de peinture européenne, peut-être caché par une insolite censure chrétienne. La seconde, collectée par Eduard Hersheim en 1874, est finement incisée en bas-relief du motif de kokorra ou beku. La figure est en position accroupie, avec les bras levés, sa longue tête est surmontée d’une coiffure en bulbe, semblable au bonnet d’initié upi, les mains apparaissant juste au-dessus des épaules, les pieds repliés sous le torse, la poitrine ornée d’un pendentif kapkap.

La pêche aux bonites, activité symboliquement associée aux esprits de la mer et aux ancêtres, était un trait culturel de première importance pour les peuples des îles Salomon. Les techniques, le matériel, les espèces capturées ainsi que les lieux de pêche étaient souvent entourés d’un contexte symbolique qui, au-delà des préoccupations liées à la subsistance, transformaient la pêche traditionnelle en une activité rituelle — symboliquement, une étroite relation existait entre la pêche à la bonite et la chasse aux têtes, les rituels régissant ces deux activités étant analogues. Façonnés à partir de fragiles fragments de coquillage, d’os, de bois, d’écaille de tortue, d’ivoire, de dents et autres matières, les formes de ces hameçons — certains pouvaient être exclusivement conçus à des fins rituelles  — ajoutaient à leur fonction utilitaire une dimension esthétique, comme l’atteste ce remarquable spécimen. Sculpté dans un seul morceau d’os, il présente une protubérance proximale externe, l’extrémité du leurre et la pointe évoquant, vue de profil, la gueule d’un poisson .

Hameçon te’i en forme de poisson appât, île de Choiseul. Os. L. : 5,1 cm.
© Galerie Meyer, Paris.

Hameçon te’i en forme de poisson appât, île de Choiseul. Os. L. : 5,1 cm.
© Galerie Meyer, Paris.

L’art des îles Salomon est trop souvent sous-estimé, probablement parce que peu représenté dans les musées et par l’absence d’une tradition du masque. Pourtant, comme en témoignent les pièces rassemblées ici, cet art a engendré quantité de merveilles qui attestent de la virtuosité créatrice et de la maîtrise technique de ces populations.

Philippe Bourgoin

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Overmodeled Skulls

Pour de nombreux peuples, la tête contient toute la substance de l’être, aussi conservent-ils les crânes de leurs ancêtres qui, une fois nettoyés et surmodelés, sont peints à leur image. Ce livre nous entraîne à la découverte de cette fascinante et ancienne tradition, de sa signification et des différentes techniques employées à travers la présentation d’une sélection de pièces provenant de Mélanésie, du Chili et de Colombie, de Sibérie et d’Amérique du Nord. À travers les continents et les océans, ces œuvres d’inspiration religieuse, magnifiant des ossements humains, nous invitent à nous interroger sur des questions fondamentales, à commencer par celle de notre propre existence.

Crâne 1

Œuvre collégiale sous la direction de Arthur C. Aufderheide [Chapter 4 : The Mysterious Skull Masks of the Tolai of New Britain, by Philippe Bourgoin], Heide Press, L.L.C., Duluth, MN-USA, 2009.

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Téléphone graffiti. Des artistes au téléphone

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« Mes plus beaux dessins, c’est au téléphone que je les fais ». Cette boutade d’un artiste nous a donné l’idée de montrer les dessins des artistes au téléphone.

« Près des téléphones, on rit, on pleure, on espère, on s’ennuie, on invente, on est déçu, on attend l’appel de celle (ou de celui) que l’on désire, on redoute la mauvaise nouvelle, on se confie, on tente  de séduire, on brise des amours.[…] Des dessins distraits, sans doute à demi involontaires… […] Au pays des « téléphone graffiti », des lignes se griffent ; des corps nus s’enchevêtrent, forment des labyrinthes de chair ; […] des serpents surgissent, inquiétants ; un squelette polychrome a pour tête un téléphone ; un œil géant contemple l’infini au centre d’une feuille blanche ; des lettres se transforment en figures géométriques ; les cornes d’un bélier se transforment en écouteurs ; un téléphone agite ses tentacules. Le plus souvent, chaque dessin de téléphone est une énigme. Il garde son secret… »

Gilbert Lascault

Laisser sa main errer sur le papier, tout en téléphonant… On pourra s’étonner de la maîtrise de ces dessins issus de l’inconscient où l’automatisme n’occulte pas la technique de l’artiste. V. Adami, J. Balmes, Ben, V. Bioules, Blek, J.-P. Chambas, R. Conte, L. Fanti, P. Favier, Franta, J. Gourmelin, D. Humair, M. Journiac, J. Kermarrec, P. Klasen, Y. Kokkos, J. Kolar, D. Laget, J. Le Parc, Ljuba, Z. Milshtein, M. Parre, E. Pignon-Ernest, L. Pons, G. Rousse, A. Saura, A. Segui, J. Socquet et V. Velickovic se sont prêtés au jeu.

Galerie Pierre Lescot, Paris, 5 juin-12 juillet 1985, avec la participation de Gilbert Lascault et Jacques Fremontier.

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Youla Chapoval, tel que je l’ai connu

J’ai connu Youla Chapoval à un vernissage de la Galerie de France en 1950. Plutôt petit, trapu, le visage jeune et rose sous des cheveux gris ébouriffés, l’œil noir malicieux, il portait un costume de velours côtelé, de grosses chaussures et une écharpe rouge en bataille qui tranchaient sur le bon ton de la plupart des visiteurs. Ses propos acérés tranchaient davantage encore sur les platitudes qui se débitent le plus souvent en pareille circonstance. Nous a-t-on présentés ? Je ne m’en souviens guère, toujours est-il que nous nous sommes retrouvés au bistrot à parler de peinture, puis à rire de bêtises. Dès lors, nous nous sommes liés d’une amitié intense, que seule la mort a tranchée.

"Orbes", huile sur toile, 100,3 x 150 cm, 1951, coll. privée. ® M.-L. Moisset.

« Orbes », huile sur toile, 100,3 x 150 cm, 1951, coll. privée. ® M.-L. Moisset.

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